A lire Chevènement sur la guerre 14: l’explication fondamentale c’est la mondialisation. Pour clouer le bec des faussaires de l’histoire.

Les origines de la guerre de 14 risquent d’être occultées dans les commémorations. Ce serait dommage, car les mêmes risques existent aujourd’hui dans la seconde mondialisation.  JPC.

Pourquoi tout commence en 1914?
Il y a une explication fondamentale, celle de la première mondialisation sous hégémonie britannique. Cette mondialisation d’avant 1914 s’est traduite par le remarquable essor de l’économie allemande qui a multiplié sa production par trois tandis que la Grande-Bretagne doublait à peine la sienne.

Cette montée de l’Allemagne impériale, dans le domaine des armements navals notamment, a fortement inquiété les élites britanniques. L’erreur des dirigeants du IIe Reich est d’avoir voulu mener une guerre préventive contre la Russie et la France, en envahissant la Belgique dont l’Angleterre garantissait la neutralité.

Ma thèse est donc que la Première Guerre mondiale n’est pas d’abord une guerre franco-allemande, mais un conflit d’hégémonie entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne impériale.

Chaque fois que je rencontre un dirigeant chinois aujourd’hui, je lui dis : « Vous qui allez dépasser les États-Unis, ne commettez jamais l’erreur des dirigeants du IIe Reich. Rappelez-vous le conseil de Deng Xiaoping : ‘Soyez prudents, avant de traverser le fleuve, tâtez les pierres…' »

Vous rendez les Allemands totalement responsables de l’entrée en guerre, mais sur une série d’erreurs d’appréciation. Vous parlez même dans votre livre * de « bêtise allemande »…
La France n’était nullement une puissance agressive en 1914. Ses dirigeants n’envisageaient plus de faire la guerre pour reconquérir l’Alsace-Lorraine. Le peuple allemand non plus ne voulait pas la guerre, mais ses dirigeants ont donné carte blanche en juillet à l’Autriche-Hongrie pour attaquer la Serbie. Tout est décidé par l’état-major allemand. Il a pris le risque d’un conflit européen parce qu’il croyait en une guerre limitée et courte : les Français devaient être battus en six semaines grâce au plan Schlieffen d’invasion de la Belgique, qui dormait dans ses cartons depuis 1905.

Mais la guerre est une boîte de Pandore : quand on l’ouvre, on libère des monstres qu’on ne peut plus rattraper. La bêtise des dirigeants allemands s’est répétée en 1917 avec la guerre sous-marine à outrance, qui a conduit les États-Unis, dont l’opinion était alors isolationniste, à intervenir…

Les origines de la guerre de 14 risquent d’être occultées dans les commémorations. Ce serait dommage, car les mêmes risques existent aujourd’hui dans la seconde mondialisation.

Que faut-il commémorer aujourd’hui?
Je crains que ces commémorations ne soient utilisées pour discréditer encore plus les nations européennes qui se seraient prétendument lancées d’elles-mêmes dans cette gigantesque boucherie. Or ce ne sont pas les nations européennes qui ont voulu la guerre, elles étaient toutes pacifiques. Ce sont des dirigeants aveugles qui ont précipité cette catastrophe.

J’ai peur qu’on dévalorise encore les nations européennes pour mieux justifier une conception de ­l’Europe qui aujourd’hui prend l’eau parce que justement elle fait litière des nations qui sont le ressort de la démocratie et par conséquent de la volonté politique. Je suis pour l’Europe, mais dans le prolongement des nations ! ­L’Europe « post-nationale » actuelle, où l’on a donné à une Commission européenne composée d’inconnus d’immenses pouvoirs et le monopole de la proposition législative et réglementaire, est à bout de souffle. On n’a plus de politique industrielle, plus de politique monétaire… Nous crevons d’une monnaie surévaluée. C’est cette démission du politique que je n’aimerais pas voir consacrée par les commémorations.

Vous décrivez l’Europe actuelle comme si l’Allemagne avait gagné la guerre de 14 en six semaines…
Non, l’Allemagne a beaucoup souffert des deux guerres mondiales, matériellement et moralement. Mais c’est aujourd’hui une démocratie. Économiquement, elle est aujourd’hui très puissante, mais politiquement elle n’a plus de projet de domination politique. Militairement, elle compte très peu et elle n’a pas de politique extérieure autre qu’économique.

L’Allemagne est aujourd’hui prise dans une contradiction : le traité budgétaire européen enferme les pays ­d’Europe du Sud dans une stagnation de longue durée et l’euro devient pour elle un fardeau qui menace sa compétitivité. Or les trois quarts des excédents de l’Allemagne sont réalisés aujourd’hui hors d’Europe. Il serait temps de comprendre que l’euro, surévalué de 20 %, asphyxie notre économie et que l’Europe a besoin d’une autre organisation monétaire pour retrouver la croissance et l’emploi.

Comment Mitterrand aurait-il commémoré 1914?
Il aurait réfléchi aux conséquences de la monnaie unique. Il était européen, mais parce qu’il était un patriote français. Il était né en 1916. Il a vécu l’effondrement de la France en 1940, il a été blessé à Verdun et fait prisonnier. L’Europe était pour lui le moyen d’exorciser la guerre.

Mais la monnaie unique était une fausse bonne idée. Elle juxtapose des nations économiquement trop hétérogènes. ­François Mitterrand était un réaliste. Il aurait corrigé l’erreur initiale qu’a été le choix de la monnaie unique. Il serait revenu à l’idée d’une monnaie commune réservée aux transactions internationales.

Vous étiez ministre au moment des commémorations du bicentenaire de la Révolution en 1989, vous aviez mis sur pied le comité des historiens. Quel bilan en tirez-vous?

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Un bilan mitigé. Le bicentenaire en 1989 n’est pas allé plus loin que le centenaire en 1889, on a fait du surplace. On en est resté à Danton alors qu’on aurait dû réhabiliter Robespierre dans le contexte d’une révolution qui substituait au droit divin les droits de l’homme et du citoyen. Robespierre a sauvé la république qu’il a fondée face à l’invasion étrangère et à la sédition des contre-révolutionnaires. Relisez Jaurès dans l’Histoire socialiste de la Révolution française. Il lui a rendu justice. Une commémoration, c’est l’occasion de porter un regard plus juste, plus équilibré. Le grand homme de la guerre de trente ans, 1914-1945, c’est de Gaulle autant que Clemenceau. Et peut-être même davantage. Il n’a pas désespéré de la patrie et il a sauvé la république. Il faudra, à lui aussi, rendre justice.

1914-2014. L’Europe sortie de l’histoire?, Fayard.

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8 réflexions sur “A lire Chevènement sur la guerre 14: l’explication fondamentale c’est la mondialisation. Pour clouer le bec des faussaires de l’histoire.

  1. Henri Guillemin pense, contrairement à M. Chevènement, et preuves à l’appui, que la France est devenue une puissance belliqueuse depuis 1905 et que les deux voyages de Poincaré en Russie avant 14 avaient pour but d’inciter les Russes à attaquer les Autrichiens les premiers (ce qui met à mal la théorie qui veut que la guerre soit le résultat automatique de la mise en branle des alliances, intellectuellement faible quand on y pense). M. Chevènement blanchit un peu vite le patronat de l’époque, Comité des Forges, Comité des Houillères, secteurs de la chimie etc… A lire Henri Guillemin, Nationalistes et nationaux, 1870-1940.

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    1. J’ai lu Guillemin et je l’apprécie ; j’ai lu Chevenement et je l’apprécie également . Il ya du bon et du moins bon de chaque coté.

      Mais ce qui est sur c’est que pour se former une opinion sur des sujets dont on n’est pas spécialiste, il faut lire beaucoup, on finit par se faire une petite idée!

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      1. 14/18 c’est qui va se partager l’empire austro hongrois, c’est la grande bourgeoisie qui se déchire les restes, la république c’est le pouvoir pour la grande bourgeoisie d’utiliser du conscrit pour arriver à ses fins et pour les autres pays c’est idem on casse du prolo c’est pas cher et ça rapporte gros

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  2. Je suis fan de Bainville, me délecte de Guillemin. Puisque je vous lis toujours avec plaisir et reconnaissance, je me permets de dire que ma culture historique certaine a été rudoyée par …..Nicolay Starikov.
    Où le trouve-t-on?
    Réseau international/ page d’accueil/ dérouler toute la page, en bas, la liste de tous les contributeurs. C’est remarquable! On ne peut faire l’impasse sur la compréhension russe de l’histoire. Nous réalisons subitement que nous avons été victime, en Occident, d’un lavage de cerveau depuis très très longtemps. Cette remarque est valable pour de multiples domaines.
    En espérant que la lecture des différents chapitres vous intriguera.

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  3. Je me suis toujours demandé comment la France au pu s’allier à la perfide Albion, avant 14. J’ai lu chez un historien (j’ai perdu la source, désolé), que l’empire britannique, inquiet de la montée en puissance de l’empire allemand (qui de surcroît lorgnait déjà vers le Caucase pour son approvisionnement en pétrole), a exacerbé chez les politiciens français la rancoeur de la perte de l’Alsace Lorraine pour leur forcer la main. Une alliance anglo-française contre nature, mais aussi liée au fait que les Allemands menaçaient le partage anglo français en Afrique. Donc, alliance pas totalement au profit exclusif des Anglais, avec de surcroît ensuite la complicité du « frère » Clémenceau et son obsession de détruire le très catholique empire Austro-Hongrois.
    Le reste, une fois les alliances nouées, était surdéterminé.

    Cela rejoint la thèse de M Chevènement.

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  4. Pour la 2ème GM, voir aussi Jacques Pauwell son livre « Le mythe de la bonne guerre : Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale » et la vidéo d’introduction https://www.youtube.com/watch?v=Gm2_pRxCAZs
    Il mentionne:
    – crise du profit et de la surproduction aux Etats-Unis
    – solution par les investissements USA en Allemagne, ces derniers maintenant le système grâce aux dettes, dettes de l’Etat pour la création de l’armée (la différence avec nous, c’est qu’aujourd’hui la dette est générale, états, banques centrales, entreprises, et consommateurs)
    – et puis solution par la guerre (effort de guerre et ses revenus, et suppression du péril rouge.. mais lire Pauwell, cela ne s’est pas passé comme prévu!)

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  5. Bonjour
    En parallèle de toutes cs analyses et commentaires pertinents, peut être pourrait on aussi se poser la question du changement radical de notre conception du monde comme cause, la date clé est 1905 : publication de la théorie restreinte de la relativité et des premiers travaux de Freud qui signent la fin du monde classique issu des grec et des romains. Les paysans d’europe qui en sont les plus proches, seront presque exterminés par ces affrontements, quasi gémellaires, enlisés dans les tranchées. La Franc entre à cheval dans cette guerre et en sort en char, en avion. R. Girard peut donner un éclairage supplémentaire à cette réflexion.
    D’ailleurs, on peut aussi se demander si ce n’est pas en fait celà, que l’on célèbre désormais le 11 novembre: la mort des Bucoliques et des Géorgiques et la naissance des Temps Modernes…

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