Les dépêches mercredi 6 Mars. Nous sommes en train de choisir la route qui conduit à l’hyperinflation.

Si vous lisez attentivement les nouvelles, les comptes rendus de conférences, les éditoriaux, les op-ed etc vous constatez que le monde bruisse de débats sur la question des remèdes à la prochaine crise ou plutôt au prochain ralentissement économique.

Des très grands comme Krugman ou Summers ou Rogoff ou encore Blanchard participent à ces débats .

Il est à peu près acquis que les élites ont cessé de croire à l’efficacité des mesures purement monétaires. La Transmission ne se fait pas. Elle ne le disent pas clairement, car cela nuirait à leur autorité, mais cela se déduit de leurs recherches; elles explorent  autre chose.

Cet autre chose qui est exploré c’est le remède budgétaire, l’accroissement des dépenses du gouvernement, le creusement des déficits. L’accroissement des dépenses du gouvernement constitue une distribution de revenus, elle met la monnaie directement entre les mains des agents économiques, il y a Transmission.

Lors de la première phase de la crise on est parti sur l’idée que les déficits étaient une arme efficace certes, mais d’usage limité.

Les travaux de Rogoff et Reinhart avaient, malgré des erreurs de méthode et surtout de calculs, établi que si les déficits dépassaient 100% du GDP, alors ils devenaient nocifs et contreproductifs. Des keynésiens bon teint comme Summers et Krugman ont toujours soutenu que cette limite des 100% était idiote et que l’on devait faire plus; selon eux, on n’en faisait a pas assez. Vous connaissez la rengaine de tous ces gens , Draghi compris: si cela ne marche pas ce n’est pas parce que l’on s’est trompé mais parce que l’on n’est pas allé assez loin.

Maintenant que le risque de récession approche, que ce risque est effrayant car il menace tout l’édifice  financier avec des actifs surévalués et mal classés , tout en « mismatch », on se rapproche des vues de Krugman et Summers et on tourne autour de la question d’une nouvelle vague de dépenses budgétaires financées par la dette.

Le raisonnement est le suivant:

-nous sommes en longue stagnation, longue dépression séculaire

-il n’y aura pas de retour de l’inflation à horizon visible

-les taux d’intérêt dits naturels R* vont rester très bas

L’idée est que les taux d’intérêt étant bas et devant rester bas, les charges d’intérêt sont supportables et on peut continuer de s’endetter sans courir de grands risques.

On peut donc coupler d’un côté une nouvelle vague de déficits budgétaires et des émissions de dettes publiques au delà des normes historiques. 

L’expérience des dix dernières années semble aller dans ce sens car!

-les expériences monétaires n’ont pas provoqué d’inflation des prix des biens , services et salaires malgré des stimulations colossales

-les agents économiques ont continué de financer les déficits malgré des rémunérations réelles très faibles  voire spoliatrices

-l’étranger a continué d’accepter le dollar malgré la hausse vertigineuse du total de bilan de la banque centrale américaine et le money printing apparent forcené. .

Bref on flirte avec l’idée que l’on a trouvé le Graal , le free lunch , le repas gratuit perpétuel: « il est inutile de se préoccuper des dettes car si on inonde le système d’assez de monnaie, cela ne va pas pousser les taux d’intérêt à la hausse, au contraire;  les banques vont constituer des réserves massives qui vont exercer une pression persistante à la baisse des taux »

« Don’t worry about debt, because enough money flooding the system will not push interest rates higher but rather lower as banks take on massive reserves to put out the bid that’s pushing interest rates persistently lower ».

Vous remarquerez que c’est fini on ne parle plus du tout de l’épargne, de l’investissement comme les keynésiens  en parlaient encore il y a 10 ans, on ne dit plus que les taux vont rester bas parce que les courbes d’épargne et d’investissement vont se déplacer vers le bas, on  ne dit plus comme le disait Greenspan qu’il y a dans le monde un excès d’épargne face à une insuffisance de l’investissement, on ne dit plus que les asiatiques et les pétroliers épargnent trop etc.

Non tout cela est terminé, on a sauté le pas nous sommes dans des systèmes de pure monnaie de crédit,  de crédit totalement libre, débridé.  Car on a remplacé l’épargne définitivement par le crédit et c’est l’offre de crédit et la politique de la Banque Centrale qui décident des taux.

Nous avons changé de système! Il faut dire que Keynes l’avait pressenti, lui qui disait que dans un système dominé par le crédit, les taux d’intérêt n’étaient pas gouvernés par l’intersection des courbes d’épargne et d’investissement. Keynes avait fort justement introduit à cette  époque le concept de préférence pour la liquidité. Quand la préférence pour la liquidité est forte, c’est dire quand la frugalité est élevée, quand on a des tendances déflationnistes, alors il suffit de créer de la monnaie, on inonde; elle est conservée car on préfère la monnaie aux biens et services; et conservant cette monnaie on essaie de la rentabiliser, de lui faire faire des petits  en achetant par exemple des emprunts d’état. Du risk-off.

Par la prise de contrôle  total de la politique monétaire, des taux, du système bancaire et surtout des marchés nous avons changé de système: on peut se passer de l’épargne et donc   elle n’a plus besoin d’être rémunérée.

On ne vous donne plus rien pour récompenser votre acte d’épargne, pour encourager votre abstinence, vous l’avez remarqué. Différer sa consommation, être prévoyant ne rapporte plus. Il faut dire aussi que les pouvoirs politiques vous préfèrent dépendants, l’échine souple!

Et comme l’épargne c’est ce qui est la pierre angulaire des classes moyennes , on peut donc éliminer, les classes moyennes, se passer d’elles . Se passer de l’épargne c’est échapper à la rareté  de l’épargne c’est à dire au pouvoir de classes moyennes.

Il fut un temps (années 1920 et 30)  ou on parlait de la dictature des Porteurs de Bons, c’est à dire du pouvoir des épargnants  sur la politique et les politiciens , c’est fini!

Et de même il y a 20 ou 30 ans  on parlait des « bonds vigilantes », et il n’y a a plus de « bonds vigilantes » . Ils sont matés. Même les Chinois avec leur masse d’emprunts d’état US ne font plus peur aux gouvernements américains!

Trump a tout compris! Il sait qu’il peut leur serrer le cou , contrairement à ce que pensaient ceux qui n’ont rien compris au système, les Chinois ne peuvent utiliser l’arme de leur trésor de dettes américaines. Si ils essayaient de le faire on leur rirait au nez et en plus on les sanctionnerait!

Les politiciens avec l’aide de leurs associés des banques centrales se sont affranchis des citoyens épargnants, ils ont coupé la laisse qui permettait de  les contrôler.

Comme Nixon a libéré le dollar de sa servitude à l’égard  de l’or, ce qui lui a permis d’en émettre autant qu’il le voulait, sans limite, le couple Gouvernement/Banque Centrale s’est libéré des limites de l’épargne pour financer ses besoins.

Trump a fait un trillion de déficit et cela n’a rien changé, le déficit a été financé. Du coup on se dit: pourquoi ne pas aller plus loin, pourquoi ne pas faire 2 trillions et pourquoi pas 3? Si on va dans cette direction les espoirs de ceux qui pensaient contrôler Trump par le financement de ses déficits s’effondrent.

Vous commencez à mieux comprendre le lien entre toutes ces choses; les dépenses, les budgets, les déficits , les financements, les émissions de dettes, les contrôles des politiciens…Les politiciens et les banquiers centraux ont quelque chose en commun qui noue en quelque sorte leur complicité: ils ont horreur de la finitude, des limites.

Celui qui contrôle la  monnaie contrôle la politique. Le contrôle de la monnaie est par construction, par essence anti-démocratique: le politicien si il bénéficie de la complicité des banquiers est inamovible; il peut distribuer les largesses, le pognon pour acheter les élections sans compter !

Hélas pour notre Macron il est ; il n’est que chef d’état européen et les Allemands sont là et ils sont orthodoxes! Ils veulent bien libérer la monnaie et les dettes juste ce qu’il faut pour faire tenir la Construction Européenne qui leur sert si bien, mais ils ne veulent pas libérer assez pour légitimer les gouvernements nationaux, ils mettent des  limites réglementaires aux déficits.  Les Allemands veulent bien que l’on enserre la Contruction Européenne dans un cordon monétaire protecteur par les largesses contrôlées de Draghi, ils ne veulent pas que les Italiens  et les Français prennent leur indépendance! Ils veulent les tenir en laisse, sous tutelle,  par le robinet de la monnaie, le volume des dettes, la rareté des financements des déficits.  .

Si vous nous avez suivi, vous commencez à comprendre que, de la même façon que Nixon a libéré le dollar de son lien, de sa servitude à l’égard de l’or pour en  émettre plus, on cherche en ce moment à libérer l’émission de dettes gouvernementales  de la contrainte de solvabilité.

Et là vous avez tout compris: vous comprenez pourquoi les réflexions théoriques américaines évoluent vers la MMT, vers le Chartalism puisque ce sont ces constructions intellectuelles qui permettent de perpétuer la domination américaine sur le monde.

Que dit la MMT? Elle  dit que les déficits on s’en fiche, on peut toujours créer de la monnaie donc on ne peut jamais tomber en faillite donc on ne peut jamais être surendetté donc on est toujours solvable. Et on peut faire un bras d’honneur planétaire.

Avec la MMT la puissance dominante peut:

-utiliser la dette de façon massive sans risque

-financer toutes les guerres et toutes les dépenses d’armement

-financer tous les programmes sociaux pour acheter les élections

-et surtout financer la Grande Reconversion Verte, le Green New Deal!

Il suffit d’émettre des dettes, de faire tomber le mur , la muraille qui sépare la gestion monétaire de la gestion fiscale: on monétise sans limite la recherche de la prospérité et du pouvoir. C’est d’ailleurs un peu ce que fait la Banque Nationale Suisse mais sans en abuser. On a trouvé la machine à fabriquer la richesse perpétuelle.

C’est le résultat d’une évolution historique que j’ai décortiquée depuis longtemps, mais avec moins de cynisme.

Cette évolution a commencé avec Kennedy quand il a commencé à faire pression sur la Fed pour qu’elle assouplisse sa politique orthodoxe, puis elle s’est poursuivie avec Lyndon B Johnson pour financer sa Great Society (et la guerre du Viet Nam),  qui a succédé à la Nouvelle Frontière de Kennedy. Nixon n’a eu aucun scrupule à abattre  carrément la muraille séparant le monétaire et le fiscal, déja vacillante avec McChesney Martin,  quand il a tordu le bras et menacé Arthur Burns.

La disparition de la muraille qui sépare le monétaire et le fiscal suppose un monde clos, fermé, avec dollar à cours forcé. C’est une solution dans un monde impérialiste. Il faut multiplier les guerres pour forcer au cours unique/monopolistique  du dollar. Il ne faut pas que la monnaie concernée ait de concurrent.

Il ne faut pas que l’argent puisse sortir du système il doit y rester piégé car si il sort alors il fait ressortir des dépréciations et les dépréciations enchaînent la Loi de Gresham de la fuite devant la monnaie.

Le monde actuel n’est pas contre la chute du mur entre le monétaire et le fiscal: le monde est demandeur  de dollars car il est endetté en dollars donc il est l’équivalent de short, vendeur à découvert.

Le monde a envie de glisser, pas de s’ancrer, il ne veut pas de rigueur car les arrangements sociaux sont devenus fragiles.

Les limites existent bien sur, même en dehors de la perte de confiance et les fuites hors du système, la limite absolue c’est l’offre de biens et de services: pour que l’inflation ne s’enclenche pas il faut que l’offre suive sans limite. Il faut aussi et surtout que les sociétés civiles restent  bien domptées, amorphes, serves. Il faut que les travailleurs et salariés soient durablement mis au pas.

En 2009 , j’ai analysé la crise et les remèdes qui lui étaient apportés. J’ai dit que la voie qui était suivie consistait à faire encore plus de tout ce qui  avait déclenché la crise. Pour éviter la chute du système ai-je écris il faut aller plus vite, déraper, encore plus ; il faut pour empêcher le vélo de tomber, le faire rouler encore plus vite. Il faut dégringoler la pente.

Le choix binaire à cette époque était:

-soit d’accepter  la déflation avec le grand nettoyage, purger la pourriture

-soit de suivre le courant et accepter la marche vers l’hyperinflation, c’est à dire vers la destruction de la monnaie telle que nous la connaissions.

Nous y sommes. Sur la route de l’hyperinflation.

[Reuters] Asia stocks tentative, waiting for fresh U.S.-China trade cues

[AP] US budget deficit up 77 percent so far this budget year

[Reuters] Australian economy nearly stalls in fourth quarter, local dollar skids

[Reuters] Reflationary BOJ board member calls for more stimulus if economy sinks

[Reuters] Italy plans to join China’s Belt and Road Initiative: FT

[WSJ] Fed Official Monitoring Corporate Debt Levels for Potential Trouble

[FT] Will the Fed be there if markets cry out for another quick fix?

[FT] Markets fret over currencies going bump in the night

[FT] Venezuela’s long and winding road to debt restructuring

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