« Le projet européen n’a été chaque fois défendu que pour être changé ».

Retirée de la vie politique depuis 2017, silencieuse depuis un an, Marion Maréchal accorde à Valeurs actuelles un grand entretien.


https://www.valeursactuelles.com/politique/marion-marechal-macron-ne-comprend-rien-lame-des-peuples-105747


Au risque qu’on interprète cette prise de parole comme le premier pas vers son retour, la jeune retraitée défend un modèle de société et évoque les menaces pesant sur la France, l’inanité de l’Union européenne, la démission des élites, les “gilets jaunes”… et son avenir.

 

Pourquoi nous accorder cet entretien aujourd’hui ?
J’ai quitté la politique électorale, mais je ne me suis jamais interdit de participer au débat public. L’Union européenne est un sujet fondamental, qui me tient très à cœur: étant moi-même à la direction d’une école de sciences politiques, l’ Institut des sciences sociales, économiques et politiques (Issep), je vois une complémentarité entre le fait d’œuvrer à travers une école de formation et de réflexion, et le fait de participer au débat d’idées.

Les politiques, les observateurs et certains électeurs pensent que vous avez un plan, que votre stratégie pour un retour en 2022 est huilée et interpréteront sans doute cet entretien comme une pièce du Meccano. Que leur répondez-vous? 
Qu’ils arrêtent de se faire peur ! Je n’ai pas de plan. Au regard de l’instabilité politique actuelle, ceux qui affirment que telle ou telle personne sera légitime à tel endroit dans trois mois ou trois ans font des analyses bien hasardeuses. Je suis aujourd’hui concentrée sur la réussite de l’Issep, qui pour moi est un projet éminemment important au service du pluralisme intellectuel et pour la formation des élites de demain.

Ressentez-vous parfois une forme de colère, d’agacement, à rester silencieuse après avoir joué un rôle en politique durant cinq ans ?
C’est vrai, c’est parfois un peu frustrant. Mais n’étant plus dans l’arène politique, je ne suis pas là pour dire à ceux qui y sont restés ce qu’ils doivent dire, faire ou penser:  ce n’est pas mon état d’esprit.

En revanche, lorsque je découvre qu’Emmanuel Macron, président français, publie, au début du mois de mars, une tribune pseudo-philosophique, technocratique, teintée de progressisme – à son image – dans laquelle n’est cité qu’une seule malheureuse fois le mot « France », oui, ça m’agace.

Quand je constate que la notion de puissance, qui devrait être au cœur de la réflexion des élites politiques nationales et européennes, en est totalement absente, oui, cela me désespère. Je n’ai pas envie que mon pays sorte de l’Histoire et c’est le risque que nous font prendre nos « élites ». Cela me concerne comme cela concerne chaque citoyen de notre pays.

D’où vient votre scepticisme à l’égard de l’Union européenne ?
« La plupart des dévots dégoûtent de la dévotion », disait La Rochefoucauld ; eh bien, la plupart des européistes dégoûtent de l’Union européenne.

Je suis née en 1989 et je n’ai pas cessé depuis d’entendre les défenseurs du projet européen appeler l’Union européenne à une « refondation » , un « réenchantement », une « réorganisation » , une « réinvention » et aujourd’hui une « renaissance » … Je constate donc que ce projet n’a été chaque fois défendu que pour être changé.

Or, cette posture consistant à appeler en permanence à la réforme et au changement sans admettre qu’il puisse y avoir un vice d’origine dans le projet européen et sans s’y attaquer n’est aujourd’hui plus tenable.

Quel serait ce vice d’origine ?
Ils ont voulu calquer le projet d’Union européenne sur le modèle des États-Unis d’Amérique en cherchant à accoucher au forceps d’un État souverain européen. Cela ne fonctionnera jamais pour une raison simple : il n’y a pas un peuple européen comme il y a un peuple américain ; il y a des peuples européens.

En voulant construire un État fédéral, les artisans de la construction européenne ont refusé de voir qu’un tel État souffrirait structurellement d’un manque de légitimité, puisqu’il ne serait construit sur aucune souveraineté populaire.

Or, la légitimité politique s’acquiert d’abord par le peuple, et sans lui il ne peut y avoir d’action politique collective menée avec efficacité. Il n’y a pas de nation européenne unique et donc pas de gouvernement européen unique possible dans lequel puissent se reconnaître tous les citoyens de l’Union.

Tant que les pro-Union européenne refuseront d’admettre cet état de fait, ils resteront condamnés à enchaîner des appels à la réforme, devenus inaudibles. C’est le drame d’Emmanuel Macron, produit dépassé de l’énarchie des années 2000.

Faut-il repartir de zéro ?
Le problème, c’est que nous avons désormais organisé la dépendance mutuelle des États membres.

Cette fuite en avant est en train de tuer le projet. Plus l’Union européenne se fédéralise, plus elle se disloque. Plus elle cherche à faire converger et à aspirer les politiques régaliennes des pays, plus elle se fragmente.

Nous voyons émerger, depuis quelques années, une accumulation de contestations diverses et variées de pays qui -du fait de leur histoire, de leur mentalité, de leurs zones d’influences ou de leurs intérêts géostratégiques – ne parviennent plus à s’accorder.

Des sous-ensembles se constituent au sein de l’Union pour parer à son inefficacité et défendre des logiques nationales.

Le Royaume-Uni reprend sa liberté après avoir repris son argent ; l’Allemagne refuse toute solidarité budgétaire et monétaire ; les pays du Sud et du groupe de Visegrád refusent la politique migratoire de l’Union ; les États baltes et certains pays orientaux regardent vers les États-Unis, seule nation supposée les protéger d’un danger russe hypothétique au détriment d’une préférence européenne, les pays du Sud s’affrontent avec les pays du Nord sur le modèle économique et monétaire imposé.

Après avoir fait ce constat, souhaitez-vous un Frexit ?
Je pense que nous pouvons encore échapper à cette hypothèse, qui serait difficile à conduire.

Le Frexit ne pourrait être que le dernier recours. Avant de brandir cette menace ultime, la France doit choisir de défendre ses intérêts nationaux en engageant un rapport de force qui la placera comme l’aiguilleur d’un cap européen dans lequel chacun pourrait s’accorder autour d’avantages partagés, car la majorité des pays de l’Union n’ont pas intérêt à ce que celle-ci s’effondre.

Que les choses soient claires, je ne crois pas que le salut européen viendra de la Commission ni même du Parlement européen, du fait de ses pouvoirs réduits et de l’incapacité des groupes eurosceptiques à faire front commun.

Je pense que le salut viendra de la stratégie d’alliances de certaines nations, donc de gouvernements nationaux, pour rééquilibrer le jeu avec l’Allemagne. Cela ne pourra pas venir de pays qui tirent un avantage substantiel de l’Union, comme les pays du groupe de Visegrád, qui sont bénéficiaires nets (ils touchent plus d’argent qu’ils n’en donnent), mais de puissances historiques et incontournables du jeu européen, désavantagées par le système actuel.

Je pense notamment à l’Italie, mais c’est évidemment la France qui a la clé du dénouement.

Car rappelons ce qu’est la France au sein de l’Union, notamment depuis le départ des Britanniques : une économie-moteur, la première armée européenne, la seule armée autonome capable de se projeter dans des opérations extérieures, la seule puissance nucléaire, le seul membre permanent du conseil de l’Onu (si elle ne cède pas sur le partage de son siège avec l’Allemagne !) et l’un des quelques pays contributeurs nets à hauteur de plusieurs milliards d’euros au budget européen. Elle est également une puissance universelle.

Rappelons que notre plus grande frontière se situe avec le Brésil, ce qui fait de facto de nous une puissance d’Amérique latine, et qu’elle contrôle le deuxième espace maritime au monde…

Si la France voulait véritablement établir un rapport de force au sein de l’Union, elle le pourrait. Son seul handicap, ce dont Emmanuel Macron devrait se souvenir, c’est qu’avant de vouloir donner des leçons aux autres, il faut être exemplaire.

C’est-à-dire ?
Depuis des années, la France s’est décrédibilisée parce qu’elle a adopté une posture de donneuse de leçons au sein de l’Union alors…

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s