Europe, le calme avant la tempête

Rédigé par
Bruno Bertez
16 octobre 2019

A (presque) l’heure de la passation de pouvoirs entre Mario Draghi et Christine Lagarde, quels défis attendent la BCE et l’Union européenne dans son ensemble ?

Toute auréolée de son colossal bide/échec argentin, Christine Lagarde a eu une promotion. C’est la règle dans nos sociétés d’élites cooptées.

Elle va prendre la place de Mario Draghi à la tête de la Banque centrale européenne (BCE).

La retraite de Draghi se profile, elle intervient à un moment crucial – tout comme cela avait été le cas en 2011. Draghi avait succédé à Jean-Claude Trichet à la fin de l’année 2011, au moment même où la dernière grande crise européenne se profilait.

Trichet avait commis l’erreur idiote – qui montre bien que ces gens ne comprennent rien – de pousser la BCE à faire non pas une, mais deux hausses de taux… alors que tout commençait à s’effondrer. C’est un cas d’école ! L’écart entre les prévisions et la réalité était tel qu’il a débouché sur une crise existentielle de la dette et de l’euro.

Le coup d’Etat de Draghi

Trichet a laissé le soin à Mario Draghi d’éteindre l’incendie qu’il avait allumé par le déversement – habituel – de tombereaux de liquidités : LTRO massifs, puis, à l’été 2012, sa promesse de sauver l’euro « coûte que coûte ». Promesse que nous avons été l’un des rares à qualifier de coup d’Etat, de prise de pouvoir politique.

Au lieu du succès, je soutiens que non seulement Draghi a échoué mais qu’en plus il a aggravé la situation fondamentale de la construction européenne. Il a échoué car la reprise économique n’est pas venue. L’inflation n’a pas été atteinte, la convergence ne s’est pas produite. L’euro ne tient que par un corset artificiel d’achats de titres souverains qui remplace une solidarité fiscale impossible.

L’euro est aujourd’hui plus menacé qu’il ne l’a été en 2012, par exemple.

Draghi, comme beaucoup, a cru à l’austérité ; il a cru que les pays du sud dépensaient trop et que c’était là la cause des crises de divergences. Il a cru qu’il allait suffire de manipuler les taux des pays du Club Med et de chanter l’air de l’austérité avec la musique des dévaluations internes pour rétablir la situation.

Il a mis la charrue avant les bœufs et les taux d’intérêt ont chuté pour ces pays – sans amélioration de leur situation fondamentale. Au contraire : on a perdu du temps, on a épuisé le capital patience des peuples. On a fragilisé les tissus sociaux et détruit les arrangements politiques.

L’Allemagne à la dérive

Ce qui met en danger l’euro à l’heure actuelle, c’est la dissociation politique qui gagne tout le continent.

Le sentiment populiste et anti-bruxellois grandit. Il est devenu une force politique viable, une véritable alternative au statu quo.

La dislocation s’est répandue dans les pays du Club Med ; surtout, ce qui est encore plus grave, elle a gagné les pays dits du nord. Là aussi, les consensus se sont effondrés. Témoin le double affaissement politique et social en Allemagne.

Récemment, les mouvements sociaux français ont montré la voie. Ils insistent sur le déficit de légitimité des gouvernements domestiques mais aussi européens.

L’illusion de la croissance initiée par la reflation de 2016/2017 a été de courte durée : non seulement le mythe de la croissance synchronisée s’est effondré, mais la rechute a maintenant gagné le pays phare, l’Allemagne.

Ceci rend la situation décidément non-manœuvrable. Les partis politiques allemands ne sont pas la cause du désenchantement, ils en sont les révélateurs et les victimes ; le corps social germanique se fracasse lui aussi.

L’Allemagne n’est plus en position de dicter sa loi, de montrer la route. La construction européenne se trouve donc sans boussole car personne n’a songé à creuser les alternatives aux orientations imposées jusqu’alors par les élites allemandes.

Il y avait le modèle allemand, le refus du modèle allemand et puis… rien d‘autre !

Conflits à la BCE

Pire encore, la désillusion gagne – et ce de façon violente, non diplomatique – la BCE. La rébellion devient publique, tout comme l’absence de consensus.

C’est la guerre au sein de l’institution. A un point que Draghi essaie de lier les mains de sa succession : il essaie de forcer Lagarde à suivre sa voie, il préempte la politique future. 

C’était l’autre aspect de la crise à l’échelle mondiale. Si le monde avait trouvé la sortie de crise, si la reprise de 2016/2017 avait été auto-entretenue, l’Europe aurait peut-être bénéficié d’un effet d’entraînement qui l’aurait sortie de l’ornière.

Hélas, c’était un mythe, une illusion… et surtout un vœu idiot des autorités : elles ont pris leurs désirs pour des réalités. Elles se sont fourvoyées, elles nous ont trompés, elles ont usé leur capital de crédibilité.

La reprise était indispensable : à force d’en rêver, on y a donc cru. Elle allait donner raison aux politiquement corrects. Elle aurait exposé les populistes pour ce qu’ils étaient supposés être – des ringards, des attardés. La croissance économique aurait totalement sapé la raison de la dissidence au sein de l’Europe.

Mario Draghi a répété la grosse erreur de Trichet. On ne le dira jamais assez… et le pire c’est que cela n’a pas été dit du tout !

Il a assuré la promotion des hausses de taux. Il a passé toute l’année 2018 et les premiers mois de 2019 à la préparation bruyante de la normalisation monétaire ! Il a préparé le terrain, il a anticipé les hausses de taux et l’arrêt des achats de titres à long terme, il a fait en sorte que les opérateurs et les investisseurs s’y préparent. Et de fait ils s’y sont préparés. Donc il a resserré par ses directives.

Tout faux, une fois de plus

Juste au moment où il croyait avoir réussi et racontait à tout le monde ce qui s’était passé, combien il était génial, les choses allaient totalement dans le sens opposé de ses anticipations et de ses rodomontades : la conjoncture rechutait !

Ah, les braves gens ! Nos zozos s’étaient une fois de plus trompés sur tout… mais en plus ils avaient agi par anticipation puisque parler, en matière monétaire, équivaut à agir.

L’acte final de Draghi a été de relancer le QE et de promettre des taux d’intérêt encore plus bas que ceux que nous avons déjà. Faire et défaire, pour les élites, c’est toujours travailler et la volte-face a été à peine commentée.

Draghi laisse à Lagarde un désastre total avec probablement encore plus de taux négatifs, une BCE divisée, un corps social européen clivé, émietté, une situation politique calamiteuse et aucune perspective crédible.

Le tout à un moment géopolitiquement menaçant. On craint que Trump, une fois mise au réfrigérateur l’affaire chinoise, se retourne contre l’Europe – notamment l’Allemagne et son mercantilisme. Cela a déjà commencé. Trump attend au tournant ceux qui manipulent les monnaies pour les faire baisser, un avertissement que la BCE ne peut ignorer.

Toute auréolée de son fiasco argentin, Christine Lagarde a averti les Européens de ses limites : elle « [n’est] pas une fée ».

Consciente de la situation catastrophique dans laquelle elle se trouve, avant même d’entrer en fonction, la prochaine présidente de la BCE réclame avec force par médias interposés l’Union Fiscale. J’y mets des majuscules car c’est une Arlésienne qui a acquis ses lettres de noblesse dans le grand roman européen.

Aucune solution

La BCE, dit Lagarde, a fait tout ce qui était en son pouvoir. Elle usé et abusé des moyens financiers conformément à la promesse de Draghi, mais cela n’a tout simplement pas fonctionné.

La vérité qui s’impose pour les élites est qu’il faut maintenant à tout prix lutter contre la propagation du populisme et rétablir une certaine croissance et une certaine justice, un semblant de démocratie… Mais comment le faire quand les seules armes dont on dispose sont précisément celles qui ont produit ce contre quoi on veut lutter ?

L’impasse est totale, et l’observer conduit à un jugement d’impossible.

La contraction économique touche particulièrement l’Allemagne en raison de son exposition démesurée au commerce mondial. Il apparaît que son modèle est fragile, ou en tous cas non-extrapolable – ce n’est pas un modèle pour les autres.

La société germanique est beaucoup moins consensuelle qu’on ne le croit avec les questions non résolues de la pauvreté, de l’immigration, des inégalités géographiques ; il n’y a plus de grain à moudre, plus d’huile dans les rouages.

Lagarde n’aucune solution. Elle est tout juste capable de nous présenter les tartes à la crème keynésiennes : elle a déclaré que des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas et le nord ont « la capacité d’utiliser l’espace budgétaire qui leur est disponible pour atténuer, le potentiel d’une contraction économique ».

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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