Editorial: pourquoi la Grande Crise est une certitude. A lire et relire. Lentement. A déguster.

S’appuyant sur la base de données  du Fonds monétaire international (FMI) qui collecte  les dettes des secteurs public et privé non financiers pour 190 pays depuis 1950, Mbaye et al (2018) identifient un schéma récurrent.

Dans ce schéma  les ménages et les entreprises sont forcés de se désendetter face à un surendettement  qui freine  la croissance. Ce phénomène  suscite/oblige à l’injection d’argent public pour relancer l’économie.

Ils observent que cette substitution de la dette publique à la dette privée se produit dans tous les cas; que le désendettement de la dette privée se termine ou non par une crise financière.

Ils en déduisent qu’il ne s’agit pas simplement d’une histoire de crise, mais d’un phénomène  qui affecte tous les pays quels que soient leurs  stades de développement financier et économique.

Ils constatent également que chaque fois que le secteur privé non financier est pris dans un épisode de surendettement et doit se désendetter, les gouvernements viennent à la rescousse en augmentant de manière contracyclique leur déficit et leur dette.

C’est l’idée que je popularise depuis 2010 selon laquelle nos systèmes ont maintenant besoin de produire de la dette, des dettes,  pour un montant minimum et que l’agent économique qui produit cette dette absolument indispensable est sans importance.

Cela peut être les ménages, les entreprises, ou le gouvernement, peu importe il faut que quelqu’unse dévoue, se sacrifie.

La dette doit être produite, c’est marche ou crève.

J’ai, en son temps, évalué le besoin de production de dette annuel du système américain à $2 trillions. C’est maintenant largement dépassé. Je pense que l’on approche les 3 trillions. Pour la Chine, les chiffres sont astronomiques.

Produire de la dette et donc produire des titres représentatifs de dettes lesquels  constituent un capital fictif est une nécessité organique.

C’est le noeud de mes réflexions sur le système, c’est ce qui forme mon cadre analytique depuis très longtemps.

L’accroissement continu du stock de dettes et donc du stock de capital produisant intérêt que détiennent les créanciers est une fatalité.

La disparition de l’inflation des prix des biens et services et son  transfert sur le prix des actifs financiers est une cause irrémédiable de la Crise et de son aggravation au fil du temps ..

Je m’explique: l’absence d’inflation des prix des biens et services fait disparaitre la fonction d’euthanasie en continu des dettes. La disparition de l’inflation est une catastrophe historique. L’inflation effaçait les traces de la dette en marchant en quelque sorte. L’inflation c’est le mouvement nécessaire du système pour effacer ses traces, ses traces bilantielles. La fonction de l’inflation était l’allègement en continu des dettes.

Depuis la grande désinflation, dont je n’analyse pas les causes ici, les dettes cessent de se déprecier avec le temps puisqu’elle ne sont plus érodées.

C’est un retournement dialectique: ce qui était considéré positif, l’absence d’inflation, s’est retourné en son contraire et est devenu négatif.

L’erreur des élites a été de ne pas le comprendre en son temps!

Un système fondé sur la progression continue de la masse de dettes ne peut survivre sans une inflation forte et même   accélérée sauf à accepter ou à provoquer des crises de  destructions, des faillites, des ruines.

Or ces idiots ont, en même temps, refusé les cycles de destruction, ils ont refusé les faillites, les assainissements.

Ah les idiots!

Mais il y a plus grave encore.

Ils ont choisi pour rendre la masse de dettes supportable, de baisser les taux en continu depuis très  très longtemps et ils ont masqué le surendettement en le transformant en un besoin de liquidités;  c’est dire qu’ils ont dissimulé  le problème de la solvabilité en le camouflant derrière un problème de liquidités.  Tout cela c’est la fameuse politique à la Bernanke, la politique monétaire non conventionnelle. C’est celle aussi de la BCE.

Les taux d’intérêt de plus en plus bas et l’injection en continu de liquidités produisent la hausse boursière mécanique. Les actifs papiers anciens se revalorisent au fur et à mesure que les taux baissent et que la banque centrale ajoute  des liquidités pour solvabiliser, pour fabriquer un pouvoir d’achat boursier.

Disparition de l’inflation des prix des biens et de services et hausse , accélération de l’inflation des prix des actifs financiers , cela ne fait pas bon ménage. C’est antagonique.

Le report de l’inflation sur les prix des actifs financiers inflate la valeur, la masse de  capital. Ce capital qu’il faut rémunérer grandit quasi automatiquement, s’auto-accumule  mais  si en plus, on y ajoute l’inflation des cours de bourse, cela produit une disproportion croissante entre la masse de richesses réelles , les GDP  et le stock de capital  que ce GDP réclame pour ne pas s’effondrer. Le ratio de capitalisation boursière sur GDP a atteint le niveau qui était celui de 1929.

En clair :

-besoin organique de création de dettes

+

-disparition de l’inflation des prix des biens et services

+

-baisse des taux pour rendre les dettes supportables

=

-hausse de la masse  boursière, gonflment du volume   de ce capital

=

– tendance inéluctable à l’accroissement des déséquilbres,

=

– tendance   renforcée à la suraccumulation.

=besoin absolument incontourable de crise de destruction.

Les données récentes publiées par l’Institut international des finances (IIF) indiquent que le surendettement du secteur privé non financier est pire en 2019 qu’en 2007.

Selon l’IIF, après avoir atteint un sommet historique d’environ 248 milliards de dollars au premier trimestre de 2018, et fait une pause par la suite qui a débouché sur la crise du 4e trimestre,  la dette mondiale a ré-augmenté de 3 trillions  de dollars au premier trimestre de 2019, pour atteindre environ 246 trilions  de dollars.

Sur ces 246 trillions de dollars,  60 trillions  sont une dette financière,  environ 67 trillions une  dette publique,  73 trillions  une  dette d’entreprise non financière et  47 trillions une  dette des ménage.

Ainsi, à hauteur de 120 trillions  de dollars environ, le secteur privé non financier dépasse de loin tous les autres en termes de surendettement.

Attention! Ces chiffres sont très sousestimés!

Ces chiffres sont principalement basés sur les emprunts bancaires et les titres de créance. Les données GDD du FMI sur tous les instruments disponibles pour 45 des 190 pays impliquent que ces chiffres sous-estiment grossièrement la dette privée non financière réelle.

Étant donné que le PIB mondial s’élevait à environ 85 trillions  de dollars en 2018, le ratio de la dette au PIB du secteur privé non financier dans le monde doit dépasser largement les 150%.

À la lumière de l’histoire, un désendettement global des dettes privées non financières est donc inévitable et la prochaine vague risque d’être pire que celle qui avait débuté en 2007.

À ce niveau d’endettement global non financier, le secteur privé non financier se désendettera et, toute la question est de savoir sous quelle forme? Comment? De façon ordonnée? De façon violente? De façon pacifique?  De façon militaire? 

Comme l’a déclaré William R White, ancien économiste en chef de la Banque des règlements internationaux (BRI), dans une interview en 2016 (Evans-Pritchard 2016):

«La situation est pire qu’elle ne l’était en 2007. Nos munitions macroéconomiques pour lutter contre les crises sont pratiquement toutes épuisées … Il deviendra évident, lors de la prochaine récession, que nombre de ces dettes ne seront jamais honorées ni remboursées, ce qui sera inconfortable pour beaucoup de gens qui pensent posséder des actifs qui valent quelque chose… La seule question qui se pose est de savoir si nous sommes capables de regarder la réalité dans les yeux et de faire face à ce qui se passera de manière ordonnée, ou si ce sera désordonné. « 

Je crois à la destruction violente, non pacifique, et je crois au caractère inéluctable de la guerre comme processus de destruction.

Mais pour les optimistes, pour ceux qui croient en l’homme, au progrès et au bon sens je conseille de  se documenter et de lire tout ce qui a été écrit sur la réforme monétaire de 1948 en Allemagne. 

Cette opération me semble la plus comparable à ce que l’on peut imaginer compte tenu du constat actuel.

Au terme de la reforme de 1948,  environ 93,5% des économies des épargnants  de l’Allemagne de l’Ouest avant 1948 ont été détruites.

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Mbaye, S, M Moreno-Badia and K Chae (2018): “Bailing Out the People? When Private Debt Becomes Public,” IMF Working Paper 18/141.

Bennet, J (1950): “The German Currency Reform,” The Annals of the American Academy of Political and Social Science, Vol 267, pp 43–54.

Kindleberger, C P (1984): A Financial History of Western Europe, London: George Allen & Unwin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 réflexions sur “Editorial: pourquoi la Grande Crise est une certitude. A lire et relire. Lentement. A déguster.

  1. Oui Bruno, mais qui avait de l’épargne en allemagne en 1948, et quelle était sa structure?
    De plus, le contexte géopolitique de l’époque ( peur des communistes sur le territoire et pays détruit) a sans doute contribué à faire accepter cela comme un moindre mal….

    Pour moi, c’est l’Allemagne qui sortira de l’euro, et pas la Grèce, l’Italie ou l’Espagne.

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