Macron Lundi soir, un homme et un confin. Abonnez vous à « Les Jours »

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PhotoMathieu Cugnot/Divergence-images

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En ce mois long comme six, le président de la République s’est adressé quatre fois à son bon peuple et une cinquième ce lundi soir.

Pour annoncer la prolongation du « confinement le plus strict jusqu’au 11 mai » et en même temps annoncer le déconfinement, à partir de ce lundi 11 mai, « progressivement » pour les écoles, mais pas pour les étudiants, les personnes âgées, ni pour les lieux rassemblant du public (cinémas, musées, restaurants, festivals…). Il faudra, a précisé Emmanuel Macron, qu’au 11 mai, toute personne présentant un symptôme du Covid-19 puisse être testée.

Qu’au 11 mai encore, les masques « grand public » deviennent « systématiques » « pour les professions les plus exposées » et dans les transports en commun. D’ici à cette fameuse date – qui, soyons-en sûrs, ne va pas tarder à s’inscrire sur des t-shirts ou des masques en tissu –, les assemblées devront discuter de cette fameuse appli de surveillance numérique du virus, sans « affaiblir notre démocratie, ni mordre quelques libertés ».

De cette demi-heure – entamée après les applaudissements aux fenêtres –, on retiendra aussi cette « aide exceptionnelle » aux familles les plus modestes et l’appel de Macron à « annuler massivement la dette » des pays du tiers-monde (« Nous pleurons les morts d’un même virus »).

Étions-nous préparés à cette crise ? À l’évidence, pas assez.

Emmanuel Macron, le 13 avril 2020

Comme à son habitude, Macron annonce et l’intendance suivra, en l’espèce le gouvernement, qui présentera « dans les quinze jours le plan de l’après 11 mai ». Mais contrairement à son habitude, il a évité de jouer les matamores, parlant d’« humilité » à plusieurs reprises. « Étions-nous préparés à cette crise ? À l’évidence, pas assez », s’est-il lui-même répondu : « Le moment, soyons honnêtes, a révélé des failles, des insuffisances. Comme tous les pays. » Et pour cet après, il a appelé à « sortir des idéologies », à se « réinventer », « moi le premier », a-t-il insisté. Y’a du boulot.

Car ces dernières semaines, il a eu de quoi se flageller. Comme le montre le bronzage carotte qu’il affichait ce lundi soir, Emmanuel Macron s’est extirpé une dizaine de fois de son palais pour des virées immanquablement marquées par un ratage dont lui seul semble avoir le secret.

Le plus spectaculaire, c’était à Pantin, en Seine-Saint-Denis, pour aller visiter une maison de santé, le mardi 7 avril, où le déplacement présidentiel et la balade en totale impro d’Emmanuel Macron ont déclenché un attroupement particulièrement peu compatible avec les mesures barrières. « C’est le Président qui l’a provoqué, raconte un journaliste qui était sur place. Il s’apprêtait à rejoindre sa voiture, comme il était prévu dans le parcours officiel, quand il voit des gens à 60 mètres environ, et part vers eux, ce qui n’était pas du tout prévu. Du coup, les gens se collent les uns aux autres pour l’interpeller et c’est ça qui crée l’attroupement. Deux heures après, les gens étaient encore dehors et en ébullition à Pantin. » Ce que confirme un journaliste des Jours qui habite à proximité : « Pendant trois heures, le quartier a été totalement déconfiné et ça a pris une journée pour que ça se calme. »

Mais l’Élysée a visiblement du mal avec la vérité et voilà Joseph Zimet, le directeur de la communication du Président que les lecteurs d’In bed with Macron connaissent bien, sentant la cata, qui appelle, ou fait appeler, les journalistes pour tenter de minimiser l’incident. En vain

Mais le plus symbolique de ces ratages, c’était le surlendemain où, d’un coup d’un seul, le président de la République est parti en roue arrière visiter l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, dans le Val-de-Marne. Aucune rédaction n’avait été prévenue, il n’y avait même pas le service minimum du pool, ce petit groupe de journalistes accrédités pour suivre au plus près un déplacement et qui transmettent ensuite à leurs collègues notes, sons et images. Les seules images de la visite, diffusées sur Twitter – pas en direct –, étaient siglées de l’Élysée et montraient un Président applaudissant le personnel de l’hôpital, lui-même en train d’applaudir. La vidéo de l’Élysée laisse entendre une femme invitant à rendre ainsi hommage. Sauf que, comme Le Parisien l’a expliqué, ladite femme, infirmière et syndicaliste CGT, venait de dire son fait à Emmanuel Macron sur la pénurie en milieu hospitalier. La même CGT qui a ensuite publié l’échange houleux qui précède les applaudissements.

Mais que voulez-vous, c’était moins glamour que ces 33 secondes d’un Président de dos, en communion applaudimétrique avec le personnel soignant.

Ce pur moment de propagande, les chaînes info ne l’ont pas raté, soulignant que le déplacement s’est fait sans aucun journaliste et que les images étaient fournies par l’Élysée. Bref : de bien belles images aussitôt démonétisées par le commentaire acerbe de ces mauvais coucheurs de journalistes. « C’est une première dans ce quinquennat pour un déplacement de ce type, lance l’envoyé spécial de BFMTV posté à l’extérieur de l’hôpital Bicêtre, et c’est une manière de contrôler totalement la communication particulièrement laborieuse d’Emmanuel Macron depuis quelques semaines. » Mais les images sont tout de même diffusées par les télés.

Ces dernières semaines, à plusieurs reprises, les équipes de l’Élysée ont également empêché ou interrompu des journalistes lors de prises de vue ou de son lors d’échanges du chef de l’État.

Extrait du communiqué de l’Association de la presse présidentielle

L’après-midi, rebelote, avec la visite hautement symbolique d’Emmanuel Macron à Didier Raoult, le professeur marseillais à haute teneur en hydroxychloroquine.

Même chose : pas un journaliste, pas une équipe. « C’est la mise à exécution des menaces de l’Élysée après les articles sur l’attroupement autour du Président en Seine-Saint-Denis », conclut un journaliste qui suit habituellement Emmanuel Macron, une analyse partagée par l’ensemble de ses collègues.

Sur le fil Whatsapp qui réunit les correspondants à l’Élysée, le ton monte, certains regrettant que leur chaîne ait décidé de diffuser les images totalement contrôlées du Kremlin-Bicêtre.

D’ailleurs, dans la coulisse, ça a soufflé. Quelques heures après la visite à Bicêtre, l’Association de la presse présidentielle (APP), composée de ceux qu’on appelle les correspondants à l’Élysée chargés de suivre Emmanuel Macron (dont Les Jours sont adhérents), a publié un communiqué courroucé intitulé « Un Président qui préfère la communication à l’information », qui dénonce cette visite sans journaliste : « Cette crise sanitaire est une épreuve pour la démocratie. Moins que jamais, la communication du pouvoir ne peut tenir lieu d’information des citoyens. »

Le communiqué note également que « ces dernières semaines, à plusieurs reprises, les équipes de l’Élysée ont également empêché ou interrompu des journalistes lors de prises de vue ou de son lors d’échanges du chef de l’État ».

En janvier, à Pau, Emmanuel Macron se fait alpaguer par un enseignant : interdiction de filmer pour le pool. En mars, inauguration du Café Joyeux à Paris, Emmanuel et Brigitte Macron ont l’idée brillante de prendre les Champs-Élysées à pied, le cordon de sécurité autour d’eux repousse les journalistes.

Et enfin, lors de la fameuse visite à Pantin, au moment où Emmanuel Macron part dans sa promenade improvisée, le pool est empêché de le suivre. Et voilà : le président de la République est (encore) fâché avec la presse. Alors que, distinction ultime, dans son discours de ce lundi soir, il a classé les journalistes dans la « deuxième ligne » de ceux qui luttent contre le virus, avec les éboueurs et les caissières.

Ce communiqué de l’APP, Joseph Zimet l’a en travers de la gorge : « Ce ne sont pas des représailles, je n’ai même pas été interrogé par l’APP, s’indigne-t-il auprès des Jours. Ce n’est pas correct d’avoir tiré le communiqué sans avoir entendu la partie adverse. »

Le directeur de la communication d’Emmanuel Macron dément donc toute mesure de rétorsion envers les journalistes et « assume » cette décision qu’il dit venir d’une récente réunion avec l’APP, où il lui avait été reproché de ne pas respecter les distances de sécurité lors des déplacements présidentiels. Avant de lancer comme un aveu : « On ne va pas punir les journalistes de nos propres imprudences. »

Pour quelqu’un qui était supposé mettre de l’huile, c’est parfaitement réussi. Car oui, c’était une des missions de Joseph Zimet quand il prend la com de l’Élysée en août 2019 : pacifier les relations avec les journalistes. La défiance d’Emmanuel Macron à l’endroit de la presse remonte au début du quinquennat, certains la datent même au carbone 14 au soir du premier tour de la présidentielle et les images d’un candidat déjà triomphant à la Rotonde.

Là, c’est un nouvel épisode dans cette relation compliquée, la crise sanitaire ayant été le prétexte, selon les journalistes qui suivent le Président, d’un serrage de vis et d’un contrôle accru des images avec un pool composé, selon certains, « de manière totalement opaque ».

Toujours cette même défiance d’Emmanuel Macron à l’endroit des journalistes, toujours cette même crainte de ne pas voir son message, sacrilège, fidèlement transmis, alors que quand il est seul en scène avec une caméra comme seul filtre entre lui et les Français, l’exercice est tout aussi laborieux.

Son premier discours, le 12 mars, annonçait la fermeture des écoles mais le maintien du premier tour des municipales. Le second, le 16 mars, décrétait le confinement sans que jamais Emmanuel Macron ne prononce le mot. Celui de « guerre », en revanche, revient à six reprises. C’est la veine Clemenceau, où l’on reconnaît la patte de Joseph Zimet, historien de formation et qui, avant de devenir directeur de la com du Président, était en charge des commémorations de la guerre 14-18. Il aime à souffler à l’oreille des journalistes des comparaisons entre Macron et le Tigre.

La veine Clemenceau est d’ailleurs exploitée jusqu’à la corde dans le troisième discours, celui de Mulhouse le 25 mars où, visitant l’hôpital de campagne tout juste installé, le président de la République nous remet six couches de « guerre ». Et décrit les soignants « en première ligne », « l’ensemble des femmes et des hommes qui sont en deuxième ligne et qui permettent à nos soignants de soigner, et au pays de continuer à vivre » et « la troisième ligne, celles et ceux qui peuvent télétravailler ou rester à la maison ».

À 103 ans d’écart, du pur Clemenceau qui, le 20 novembre 1917, rendait hommage à « ces silencieux soldats de l’usine […], ces vieux paysans courbés sur leurs terres, ces robustes femmes au labour ». La guerre, tout de même un chouïa disproportionnée, voire carrément déplacée quand des soignants luttent à mort avec des moyens insuffisants vu que depuis des années, les politiques de santé, dont celle d’Emmanuel Macron, se sont échiné à les rendre toujours plus maigres. Une guerre bien pratique aussi quand il s’agit de faire taire les oppositions, ceux qui oseraient insinuer que cette crise sanitaire n’a peut-être pas été anticipée comme il le fallait, ni gérée au top : « Lorsqu’on engage une guerre, dit Emmanuel Macron à Mulhouse, on s’y engage tout entier, on s’y mobilise dans l’unité. Je vois dans notre pays les facteurs de division, les doutes, toutes celles et ceux qui voudraient aujourd’hui fracturer le pays alors que nous ne devons avoir qu’une obsession : être unis pour combattre le virus. » Un message qui pouvait tenir en deux mots : « fermez-la ».

Une « unité » qu’on retrouve dans le discours suivant, le 31 mars dans une usine de masques près d’Angers, où la guerre, tiens, disparaît : cette fois, on est dans « la France unie » qui se rassemble non pas en mémoire de François Mitterrand, dont c’était le slogan de campagne en 1988, mais pour construire des respirateurs et fabriquer des masques.

À chaque fois, à chaque allocution, c’est la même histoire : prendre de la hauteur. À Emmanuel Macron la stratégie, les grandes décisions, les belles phrases qui font réfléchir, comme ce lundi soir : « Le moment que nous vivons est un ébranlement intime et collectif. Il nous rappelle que nous sommes vulnérables, nous l’avions sans doute oublié » ; à Édouard Philippe les mains dans le cambouis. Seulement, il ne peut pas s’empêcher, Emmanuel Macron : il prend lui-même son téléphone pour appeler le directeur de La Poste et demander la réouverture des bureaux, il va, il vient, déplace toute une délégation pour aller au Quai d’Orsay quand une bonne visioconférence aurait suffi, crée un attroupement à Pantin… Quand, chaque soir avant les applaudissements de 20 heures, le directeur général de la Santé Jérôme Salomon égrène les morts, quand le Premier ministre Édouard Philippe fait du SAV sur TF1 ou ailleurs en répondant aux questions des Français, genre « dois-je nettoyer mon chat à l’alcool à brûler ? », le président de la République, qui se voit désormais, selon Le Monde, en « père de la nation », lui, grimpe dans les sommets. Las, l’oxygène y est rare et le propos flou

 

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