En attendant la vraie guerre.

Rédigé par
Bruno Bertez
27 juillet 2020

Les Etats-Unis ont franchi une ligne rouge avec la Chine – mais les tensions viennent de plus loin, et dépassent le « simple » conflit sino-américain : c’est le système tout entier qui est touché.

Depuis 2009, nous sommes en guerre.

Je me tue à le répéter car c’est le facteur explicatif majeur de la période.

Cette guerre a pour origine la fin de la prospérité illusoire produite par la grande vague de crédit mondial : quand le butin se rétrécit voire disparaît, les brigands s’entretuent.

La prospérité, c’est de l’huile dans les rouages nationaux et internationaux. Quand elle cesse, tout se grippe. La prospérité, c’est le grain à moudre dans les relations domestiques, sociales, internationales et géopolitiques.

Le monde de la concertation est mort

Nous sommes dans un monde de compétition stratégique et de guerre froide – lesquels préparent la guerre militaire. On fabrique des ennemis ; on transforme les alliances comme l’OTAN en machine de guerre du monde dit libre contre l’autre, contre le rival qu’est devenu le bloc chinois.

On reprend en main les sociétés civiles, on les encadre, on les censure, on militarise les polices, on désigne les ennemis intérieurs et extérieurs. On clive, on passe en force. Finies les recherches d’unités nationales, on exclut.

On attend la vraie guerre.

« Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre, on le sait bien » : je l’ai écrit dès 2010 et je n’ai cessé de le répéter. Nous sommes sur la pente, dans l’engrenage.

Donald Trump n’est qu’un pantin, jouet de l’Histoire qu’il croit conduire. Un pantin, certes… mais il incarne les forces de la superpuissance qui poussent à la guerre car elle ne veut pas renoncer à l’hégémonie.

Elle ne veut pas renoncer au statut que la Deuxième guerre mondiale lui a donné. Elle veut que dure « the world America made », le monde fait par l’Amérique.

L’Histoire se remet en marche

Nous sommes dans un mouvement historique bien décrit et analysé par Thucydide. On ne cède jamais la première place sans combattre. Les idiots qui avaient prédit la fin de l’Histoire se sont trompés ; l’Histoire se remet en marche.

J’ajoute que cela est vrai au niveau géopolitique – mais on verra aussi qu’elle se remet en marche au niveau intérieur chez les pays occidentaux. La taupe creuse, elle ronge nos sociétés. Tout est miné. Les plaques tectoniques bougent.

Vous pouvez lire ici le discours de Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat US, qui franchit la ligne rouge.

Pourquoi vivons-nous la fin de la prospérité ?

Parce que le système capitaliste a buté sur ses limites.

Il a buté sur la raréfaction du profit d’entreprise, sur l’insuffisance du profit de production – et face à cette limite, il a refusé de se réformer. Il a refusé de se purger du dépassé, de l’inadapté. Il a voulu forcer la dialectique, forcer la logique de son propre système.

Au lieu de dépasser ses contradictions, le système s’y est enfermé.

Il a voulu faire de la fuite en avant, il s’est dopé par la dette et la fausse monnaie tous azimuts. Le monde, au lieu d’être réaliste, s’est envoyé en l’air avec des opioïdes monétaires.

La dette s’étant accumulée et suraccumulée, le monde a croulé sous les mauvaises créances, sous l’usure, sous l’insolvabilité.

En 2008 puis 2020, il a voulu à nouveau fuir en avant en masquant l’insolvabilité par la création de liquidités, de signes monétaires.

Le système a truqué ses livres de comptes, il a ajouté des zéros partout. Il a accumulé les promesses intenables. Le monde en est au stade du « marche ou crève », du « coûte que coûte » !

La création de liquidités est venue gonfler les cours de Bourse ; elle a provoqué une hernie de capital fictif, une débauche zombiesque de capital de poids mort.

Ces liquidités n’ont pas atteint les économies réelles, en revanche ; il n’y pas eu transmission. Les signes n’ont eu aucune prise sur la matière.

Echec de l’alchimie financière

L’alchimie financière a échoué à transformer le plomb des dettes et de la fausse monnaie en richesses réelles et en croissance. On est en déflation, disent-ils ! Non, on est en dépression, masquée par des constructions Potemkine.

Résultat : une bulle financière colossale. Tout est bullaire – le crédit, les actions, l’immobilier, les dérivés, les emprunts d’Etat.

La pyramide ainsi créée est instable ; elle menace de s’écrouler, elle ne peut résister à aucun choc. Nous sommes dans l’instabilité, la volatilité, la frivolité généralisées.

Tout est pourri, fragile, mal évalué, mal financé par du court qui finance du long, mal financé par du sans-risque qui finance du risque. Nous sommes rongés par l’absence de vrai capital et de vraie assurance pour faire face aux sinistres.

Nous vivons dans le bluff.

On ne peut plus accepter de sinistre, il faut maintenir l’illusion de la perfection.

On est impuissant mais on joue la comédie de la toute-puissance, on ment, on manipule, on triche, on falsifie.

Déjà, on contrôle les peuples, on les fait vivre dans l’imaginaire, on les enfume avant de les mettre au pas.

Nous sommes en guerre économique contre la dépression.

Nous sommes en guerre financière pour maintenir l’édifice qui branle et se fissure.

Nous sommes en guerre pour la répartition des richesses et des revenus, avec la rareté qui domine et les inégalités qui explosent.

Les élites sont en guerre contre tout et tout le monde pour maintenir l’ordre social qu’elles sentent très menacé.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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