Editorial: Investissement, le grand malentendu.

Rédigé par 

Bruno Bertez 

4 septembre 2020

« Investir » ne signifie probablement pas ce que vous croyez – une erreur d’ailleurs répandue dans l’ensemble du système… avec des répercussions importantes sur les marchés et sur l’économie toute entière.

Depuis longtemps, l’une des idées de base de mon cadre analytique est que les assouplissements quantitatifs et les politiques monétaires de taux zéro ou taux négatifs sont fondamentalement déflationnistes.

Cela semble bizarre à la plupart des observateurs, mais je viens de constater que l’exceptionnel Tuomas Malinen, excellent économiste finlandais, s’est fait l’écho de cette idée. D’autres économistes de grand renom l’ont effleurée sans en décortiquer les articulations.

J’ai opéré ce décorticage il y a quelques jours dans un article qui suggère qu’il faudra une bonne crise de destruction boursière pour sauver les économies réelles. J’explique tout dans cet article, clairement. Certes, je m’exprime de façon un peu caricaturale pour choquer, mais que le fond est vrai. Il faut grossir les traits pour être compris.

L’argent qui va dans les marchés ne s’investit pas , il va au Parking, au parking malthusien qui permet de s’enrichir sans prendre le risque de produire. Il faut demystifier la confusion entre le risque financier qui est un faux risque depuis que les banques centrales servent d’assureur de dernier et premier recours, et le vrai risque économique, l’incertitude de production.

Acheter du papier

Un prix Nobel, il y a quelques années, a abordé cette question – j’ai oublié son nom, c’est dire si la communauté des gourous en économie et finances a boudé ses travaux… Evidemment, ce n’est pas très populaire que d’affirmer que la Bourse doit s’effondrer avant que l’économie réelle puisse se redresser.

L’idée de cet économiste, que j’avais étudiée à l’époque, est un peu différente de la mienne, mais elles se rejoignent. Il expliquait que les fonds libérés, créés ou dirigés par les politiques monétaires non-conventionnelles n’allaient pas là où ils devaient aller car la Bourse faisait concurrence à l’économie réelle.

A partir du moment où placer son argent en Bourse, c’est-à-dire acheter du papier, rapporte plus que d’acheter des équipements collectifs, vous pensez bien que la logique capitaliste, qui est l’accumulation à tout prix, conduit à privilégier la spéculation et l’ingénierie financière à l’investissement producteur de richesses et de revenus salariaux.

C’est une évidence que personne ne veut voir : le fait que le marché financier permette un enrichissement rapide sans risque, magique, miraculeux, constitue une concurrence aux emplois des fonds dans l’économie réelle.

Source d’inefficacité

C’est une première source d’inefficacité de ces politiques monétaires conventionnelles. Je la résume pour faire la transition :

Ces politiques monétaires valorisent mécaniquement le capital ancien représenté par les actions et les obligations. Elles provoquent un enrichissement facile avec des performances annuelles tellement élevées qu’elles sont dissuasives pour tous les autres emplois de fonds.

C’est ainsi que s’explique l’ingénierie financière actuelle, tournée vers la bonification des performances du capital fictif :

– rachat d’actions par les entreprises qui ainsi créent de la fausse valeur ;

– fusions/acquisitions, rachat de capital existant ;

– private equity.

Et l’investissement productif, alors ?

L’autre versant des conséquences de ces politiques, c’est la contrainte renforcée qui pèse sur l’investissement productif.

Pour investir productivement, une entreprise exige un certain taux de profit. En fait, elle exige une rentabilité minimum, destinée à lui faire conserver et attirer les actionnaires. Si elle ne conserve pas et n’attire pas les actionnaires, elle est finie, absorbée par une OPA.

Une société a donc besoin d‘un taux de rentabilité minimum pour donner à ses actionnaires ce qu’ils attendent.

Qu’est-ce qu’ils attendent exactement ? Eh bien, des dividendes et des hausses du cours de Bourse, le tout avec le plus de sécurité – et le moins de risque — possible.

Cette attente, qui constitue le vrai coût du capital, augmente avec les performances de l’ensemble du marché boursier. En effet, plus la performance du marché boursier est élevée, plus il faut être compétitif pour attirer les capitaux et plus, par conséquent, il faut placer haut la barre pour investir.

Précision sur l’investissement

Je résume. La hausse du marché boursier, dans son ensemble, rejaillit sur les politiques micro-économiques dans la mesure où les dirigeants sont obligés de relever la barre des investissements.

Ceci réduit considérablement les opportunités d’investir productivement , vous vous en doutez bien.

Un dirigeant qui se contenterait d’un retour sur investissement productif de 3% alors que ses actionnaires peuvent faire du 15% ailleurs sur le marché financier serait rapidement limogé – ou alors on lui demanderait d’arrêter d’investir, de distribuer l’auto-financement, de payer les dividendes, de racheter des actions, de vendre ses actifs.

Je soutiens qu’il y a une confusion de vocabulaire au niveau du mot investissement : acheter des titres en Bourse, que ce soit des actions ou des obligations, ce n’est absolument pas investir, c’est un abus de langage.

C’est simplement placer de l’argent, un point c’est tout. le pire c’est quand on n’alloue plus c’est à dire lorsque l’on « investit » passivement comme cela est devenu la norme.

Investir, c’est acheter des biens d’équipement, créer des usines, réunir des moyens de production avec un capital fixe, du capital variable, etc. Investir, c’est mettre en place des moyens pour créer des richesses réelles.

Tout s’explique

Les idiots des banques centrales croient stimuler l’investissement en baissant les taux d’intérêt, en faisant monter dans l’échelle du risque, en donnant des assurances que tout cela durera longtemps… Ils se trompent totalement. Ils stimulent les emplois d’argent en Bourse, ils ne stimulent pas l’équipement productif.

A partir de là, vous comprenez la progression des inégalités, puisque les riches deviennent toujours plus riches grâce à la Bourse…

… Vous comprenez la hausse scandaleuse des capitalisations boursières des GAFA car leurs performances boursières constituent un aimant pour les capitaux créés et distribués par les banques centrales. Cette hausse des GAFA est une anomalie, une hernie, conséquence directe de tous les mécanismes que j’ai expliqués ci-dessus…

… Vous comprenez la stagnation réelle des dépenses d’investissement productif dans les économies modernes – et vous comprenez du même coup l’érosion continuelle des gains de productivité…

… Et enfin, vous comprenez pourquoi, depuis plus de 40 ans, je critique la financiarisation.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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Une réflexion sur “Editorial: Investissement, le grand malentendu.

  1. Raisonnement brillant et surtout vertueux.

    Maintenant reste a savoir quel pourrait être le déclencheur de cette panique boursiére susceptible d’irriguer les flux de nouveau vers les investissements productifs

    Vue la pensée unique politique et la névrose des banquiers centraux c’est pas gagné

    J'aime

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