«Une autre épidémie nous guette, la vague de zombies!»

ANALYSE – Masques et règles de distanciation perturbent la vie en société. Mais c’est dans le domaine économique que le risque de «zombification» présente des conséquences dramatiques.

Par Jean-Pierre Robin

Le Covid-19 va-t-il faire de nous des zombies? «Des personnes vidées de leur substance et dépourvues de toute volonté», précise le dictionnaire. Le mot a envahi les plateaux télé et les tribunes des journaux. Toujours soucieux de surfer sur la dernière mode, Bernard-Henri Lévy, le philosophe à la chemise blanche, s’en est emparé pour stigmatiser la peur devant le virus qui «voudrait nous condamner à une vie de zombies, gagnés par la méfiance, l’égoïsme, le repli et le sacrifice, hâtivement consenti sur l’autel de l’hygiénisme» (sic).À LIRE AUSSI : Bernard-Henri Lévy: «La grande peur des bien-portants»

L’expression plaît d’autant plus qu’elle bénéficie de l’aura de la culture populaire, des films de science-fiction et des jeux vidéo. Elle désigne alors «un cadavre animé qui se nourrit de la chair des vivants» (dictionnaire Le Robert). Le mot ne sonne ni grec ni latin: il vient de Haïti et des croyances vaudoues, de leurs fantômes et des revenants. Les Américains qui avaient occupé l’île au début du siècle dernier l’ont intégré dans les mythologies de Hollywood. C’est par ce canal que le terme s’est transmis à l’Europe, un circuit paradoxal alors que les «zombis» ont été connus en France, avec cette orthographe, dès le début du XIXe siècle et l’époque coloniale…

«Entreprises zombies»

Voilà ce que nous avons en tête lorsque nous exprimons aujourd’hui notre crainte de devenir des «zombies». En réalité ce n’est pas le Covid-19 qui est directement en cause mais toutes les mesures préventives ou curatives pour s’en protéger. Les règles de distanciation sociale et les masques contribuent à détruire les relations les plus élémentaires de la vie en société. Et plus encore dans le domaine économique, le risque de «zombification» présente des conséquences dramatiques.

La crainte des milieux d’affaires est que les conditions exceptionnelles instaurées pour lutter contre la crise faussent la concurrence et la vie économique. Les taux d’intérêt quasi nuls prodigués par les banques centrales et les aides d’État ont mis sous perfusion des dizaines de milliers de sociétés petites ou grandes dont on ne sait si elles pourront un jour fonctionner dans des conditions normales. «Si une entreprise sur six en Allemagne devenait ‘‘zombie’’ grâce à des fonds de sauvetage et à la suspension des dépôts de bilan, cela aurait un impact sérieux sur la productivité de notre économie»avertit Christian Sewing, patron de la Deutsche Bank. Le danger est d’entretenir une population de canards boiteux qui serait préjudiciable pour le pays entier estime le chef de la première banque allemande.

9 millions de «jobs zombies»

Le problème se pose de la même façon pour les emplois préservés temporairement grâce au «chômage partiel» financé par l’État qui prend en charge 60 à 100 % des salaires. En juin dernier, l’assureur-crédit européen Euler-Hermès estimait ainsi qu’il y aurait au total 9 millions de «jobs zombies» dans les pays de l’Union européenne, dont 1,8 million en France.

Loin d’être une simple image, il s’agit là du problème social le plus douloureux que nous ayons à affronter: faute d’une reconversion professionnelle de leurs titulaires, «les emplois zombies» ne seront qu’un cache-misère statistique permettant de dégonfler artificiellement les chiffres du chômage.Une formule devenue passe-partout

La question est trop grave pour se laisser enfermer dans une formule devenue passe-partout. À cet égard la vague et la vogue (sémantique) suscitent un malaise. Il ne faut pas s’y tromper, le terme «zombie», quelles que soient les connotations qu’on y met, est péjoratif. Il l’est délibérément lorsque le ministre brésilien de l’Éducation, le pasteur évangélique Milton Ribeiro, traite les jeunes athées de «zombies existentiels». Le mot est tout aussi dépréciatif dans la bouche du démographe Emmanuel Todd qui parle de «catholicisme zombie» dans les régions de l’ouest de la France où il aurait perdu sa dimension religieuse tout en gardant une fonction culturelle. Dans un autre registre, tout un chacun déplore «les millions de zombies» figurant dans les fichiers de la Sécurité sociale, autrement dit des identités frauduleuses.

On ne saurait encourager Emmanuel Macron à se saisir d’une telle expression de mépris. On connaît le penchant du président de la République à cataloguer son prochain par des formules à l’emporte-pièce. Peut-être assiste-t-on effectivement à une vague de «zombies»: on le serait à la fois dans nos relations sociales et dans les métiers devenus inutiles. Voilà une vraie catastrophe qu’il faut regarder en face au lieu de l’évacuer avec désinvolture par un tic de langage.La rédaction vous conseille

https://www.lefigaro.fr/vox/economie/jean-pierre-robin-une-autre-epidemie-nous-guette-la-vague-de-zombies-20200921

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