Editorial: marche ou crève, le temps du pillage

Rédigé par 

Bruno Bertez 

12 novembre 2020

Les banques centrales ont le vertige boursier – elle sont obligée de maintenir et même d’accroître ses politiques actuelles d’achats de titres et de baisse continue des taux d’intérêt, … mais elles ne seront sans doute pas suffisantes.

Comme je l’ai expliqué lundi, les marchés gorgés de liquidités oisives, assurés de l’impunité, confortés par les résultats du scrutin, s’orientent à la hausse. Ce sera à nouveau une hausse cynique, ce que j’appelle une hausse de misère. Cette hausse sera spectaculaire car bien peu oseront se mettre en travers: les chants déséspérés sont les chants les plus beaux.

Hausse de misère car elle reposera sur le constat que le gouvernement sera incapable de faire ce qu’il faut pour compléter l’action de la Fed. Il n’augmentera pas assez les dépenses pour transformer le crédit en dépenses et en revenus.

Le blocage politique fait anticiper une poursuite du gonflement de la hernie financière : voilà le fond de la situation. Et meme si il n’y avait pas les tentatives de Trump, cela ne changerait rien, le système américain est divisé, clivé, disloqué, il ne répond plus aux injonctions centrales.

Le système est dysfonctionnant. Personne ne s’étonne de la bizarrerie de l’attelage Biden/Harris alors qu’il traduit pecisement l’ingerabilité du système entre le vieux routier usé, conservateur prisonnier de son passé et Harris qui a canalisé les votes « liberals », gauchistes au sens américains.

La communauté spéculative apprécie les résultats d’un scrutin qui paralysera Joe Biden ; elle fait confiance à Jerome Powell, à la Fed, pour créer la monnaie qu’il faudra afin de compenser la modicité des stimuli fiscaux.

Comme je l’avais anticipé, on peut envisager que les projets fiscaux de Biden seront largement amputés – voire divisés par deux. La bipolarisation a en effet peu de chances de se réduire.

La Fed va être mise à contribution, cela semble évident pour la communauté spéculative mondiale. Cette dernière joue sur du velours ; elle tient les autorités monétaires et fiscales en otage et elle les cornaque en leur disant : « C’est marche ou crève ! »

Le mois d‘octobre va dans le sens d’un net ralentissement du rebond économique et le regain du Covid-19 ne peut qu’accentuer la tendance à la morosité. Une nouvelle relance est nécessaire.

C’est la raison pour laquelle les gouverneurs de la Fed sont en campagne depuis plusieurs semaines pour forcer la main des politiciens et obtenir un plan budgétaire.

La Réserve fédérale a peur

Elle a peur de devoir aller plus loin dans sa politique monétaire et de devoir franchir une nouvelle étape dans la constitution d’un risque systémique sur le marché financier – et peut-être sur le dollar lui-même.

La Fed a le vertige boursier. Elle a appelé les politiciens au secours… et le résultat du scrutin, hélas, ne va pas dans le sens d’un accord bipartisan sur un plan budgétaire puissant et surtout efficace. Encore moins dans le sens d’un consensus populaire. Nous sommes en fin de période et chacun ne pense qu’ à tirer le maximum, chacun ne pense qu’au pillage.

La Fed a peur de la bulle – la preuve en est qu’elle ne cesse de répéter non pas qu’il n’y a pas de bulle, mais que l’on peut y faire face par des mesures prudentielles, réglementaires, au niveau des agents économiques et financiers.

Elle reconnaît le risque de bulle mais elle tient à tout prix à nier le fait que si bulle il y a, elle va devoir y faire face par des mesures de resserrement monétaire.

Nous sommes au cœur du problème.

Manque d’outils

Selon le Financial Times du 18 octobre 2020, de hauts responsables de la Réserve fédérale appellent à une réglementation financière plus stricte pour éviter que les politiques de taux d’intérêt bas de la banque centrale américaine ne donnent lieu à une prise de risque excessive et à des bulles d’actifs sur les marchés.

Eric Rosengren, président de la Federal Reserve Bank de Boston, a déclaré au Financial Times que la Fed manquait d’outils suffisants pour « empêcher les entreprises et les ménages » de prendre un « endettement excessif » et a appelé à « repenser » les questions de « stabilité financière » aux Etats-Unis.

Si vous menez une politique monétaire de taux d’intérêt bas pendant une longue période, vous avez besoin d’une autorité de surveillance financière solide afin de pouvoir limiter le niveau de prise de risque excessif qui en découle, a-t-il déclaré en substance. Vous noterez en souriant que Rosengren pratique la langue de bois et désigne la vulgaire spéculation actuelle sous le nom pompeux et noble de « niveau de prise de risque excessif » !

Tout en reconnaissant maintenant que la politique de taux d’intérêt bas peut encourager les bulles sur les prix des actifs, les responsables de la Fed sont néanmoins d’avis que, pour éviter que les bulles d’actifs ne deviennent une menace pour la stabilité financière puis pour l’économie, il est nécessaire d’imposer des réglementations plus strictes aux consommateurs et aux entreprises.

Dans la manière de penser des décideurs politiques de la Fed, ce sont les entreprises et les consommateurs qui sont responsables des effets néfastes des bulles – et c’est donc eux qu’il faut contrôler et surveiller !

La Fed pense faux

Il est étonnant que les responsables de la Fed mettent en garde contre la conduite des ménages et des entreprises en ce qui concerne les politiques de taux d’intérêt bas de la banque centrale américaine. La Fed met en garde contre… ce qu’elle cause !

Il ne leur est pas venu à l’esprit que la cause principale des bulles réside dans les politiques monétaires trop souples de la banque centrale américaine et non dans les réactions des consommateurs et des entreprises.

En affirmant qu’une politique réglementaire prudentielle peut empêcher la formation de bulles ou y parer, la Fed non seulement pense faux, mais elle ment : elle sait très bien que ce n’est pas à ce niveau que les choses se passent. Elles se passent non pas en aval de la politique monétaire, mais en amont !

Obligés d’aller plus loin

La production de bulles n’est pas une conséquence non voulue, contrairement à ce que l’on veut faire croire au public naïf et aux médias simplets. Non, la production de bulles est délibérée dans le nouveau système mis en place par Greenspan : la régulation par les bulles est le prolongement de la régulation ancienne par le cycle du crédit.

Simplement, comme la régulation par le crédit est dépassée depuis longtemps, comme on a dépassé ses limites intrinsèques, les autorités monétaires sont obligées d’aller plus loin –  jusqu’au risque qu’elles évitaient dans le passé : l’inflation délibérée des prix des actifs.

L’inflation des prix des actifs est le moyen de repousser les limites du crédit, les limites de la solvabilité par les cash flows, les limites de la solvabilité par les collatéraux.

Face à l’insolvabilité en regard des flux financiers, on a mis en place une pompe qui gonfle la valeur des actifs qui servent de garanties des dettes.

Avant, la solvabilité était garantie par les cash flows ; à présent, dans le nouveau système, alors que les cash flows sont insuffisants, la solvabilité est garantie par les patrimoines, les actifs, les bijoux de famille, l’immobilier ou les espoirs sur leurs valorisations futures.

Comprenez une fois pour toutes que baisser les taux d’intérêt, c’est essayer d’imposer un monde où on se contente de cash flows insuffisants.

La baisse des taux sans risque produit la baisse des taux avec risque et donc impose que l’on se contente de cash flows de plus en plus faibles.

On est passé d’un système de crédit et de solvabilité fondé sur le profit à un système fondé sur l’inflation du prix des actifs, ce qui est exactement la réplique du système, du système de John Law !

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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