Editorial: No Exit. Nos croyances sont fausses, elles vont nous conduire à la catastrophe.


William White a vu beaucoup de choses dans sa vie professionnelle. Il a travaillé pour les banques centrales pendant près de cinquante ans, plus récemment pour la Banque des règlements internationaux à Bâle, où il était chef économiste jusqu’en 2008. Ses travaux avec ceux de Claudio Borio sont d’une qualité exceptionnelle.

À l’époque, il fut l’un des rares responsables à avoir mis en garde contre une crise financière imminente. De vrais responsables à avoir vu venir la crise, il n’y en a eu en fait que 12, la plupart des autres sont des imposteurs.

Aujourd’hui, White critique les banques centrales: «Elles ont mené de mauvaises politiques au cours des trois dernières décennies, ces politiques ont entraîné une dette toujours plus élevée et une instabilité toujours plus grande du système financier.»

Voilà, tout est dit et bien sûr cela n’étonne guère nos lecteurs!

Il suggère que la crise actuelle devrait être utilisée pour repenser les politiques publiques afin de construire un système économique plus stable, dans lequel la politique budgétaire jouerait un plus grand rôle et où la croissance reposerait davantage sur des investissements productifs.

Là non plus, il n’y a rien à ajouter, sortir du tout monétaire, revenir au budgétaire et donner la priorité à l’investissement productif, ce n’est pas de l’économie, c’est du bon sens.

Il faut se débarrasser du poison monétaire, faire battre en retraite la spéculation et le pouvoir vicieux et capricieux des marchés financiers, rendre à l’économie productive son attrait, sa profitabilité afin de quitter les délices de l’imaginaire spéculatif.

Dans cette conversation approfondie, White dit ce qu’il faut faire -et il exige plus d’humilité de la part des décideurs: «Nous en savons beaucoup moins sur l’économie que nous ne le pensons.»

Je me permets, malgré tout le respect que j’ai pour White, ou plutôt à cause de ce respect, de vous proposer un préambule pour montrer les limites de ce texte et de la pensée, aussi bien de White que celle de Borio. Ce sont des penseurs remarquables mais « symptomatiques ».

Que signifie l’usage du mot symptomatique?

Cela signifie que White décrit parfaitement l’enchainement de ce qui s’est passé depuis trente ans; il aboutit même à la conclusion juste qu’il sera nécessaire de traiter la question du surendettement, c’est à dire la question de l’excès d’accumulation de dette.

Mais cela n’est que symptomatique car White ne s’interroge pas sur les raisons qui ont conduit, il y a trente ans, à privilégier la politique monétaire au détriment de la politique budgétaire.

White reconnait que ce fut une erreur des banquiers centraux et des élites. Ce fut une erreur et en même temps un piège car cela a conduit à une impasse et à un cercle vicieux: politique monétaire = accumulation de dette = besoin de baisser sans cesse les taux = impossibilité de relever les taux = fin de l’efficacité des politiques monétaires car on bute sur l’accumulation de capital fictif qui met en danger la stabilité financière.

J’y insiste, car c’est à ce niveau que se situent aussi bien le noeud du problème des trente dernières années que les solutions.

Pourquoi les autortés ont-elles choisi la politique monétaire? Il faudrait être fou, simplet ou conspirationniste pour penser qu’elles l’ont fait par pure méchanceté, par pure volonté de nuire à l’économie et à la société.

La différence entre la pensée radicale et la pensée symptomatique est là.

La pensée radicale s’interroge sur les causes ultimes tandis que la pensée symptomatique s’arrête à un moment donné et bute sur la recherche de ces causes ultimes.

Les banquiers centraux, et en particulier Greenspan, ont fort bien compris qu’une période de baisse de la profitabilité du capital était en train de se développer. Cette baisse de la profitabilité du capital n’a jamais été formulée, sauf par Greenspan, lequel l’a imputée -faussement- au poids des transferts et des charges sociales.

La baisse de la profitalité du capital entraîne une tendance au ralentissement des investissements, laquelle se traduit par une tendance au ralentissement du taux de croissance et rend impossible la reproduction du système à l’identique.

Dans ces conditions, la solution qui a été trouvée et mise en place pour tenter de dépasser les limites à la croissance et aux investissements qui découlaient de la tendance à la baisse de la profitabilité, cette solution a été la dérégulation financière.

Selon le raisonnement suivant, si nous dégageons des capacités financières supplémentaires en augmentant la capacité de financement du système, alors nous allons pouvoir investir plus, forcer les limites de la croissance et nous installer dans un système qui permet de dépasser le frein que constitue la profitabilité.

Je résume. Le recours à l’endettement public, à l’endettement des consommateurs et à l’endettement corporate a découlé de la volonté de forcer la croissance par ce que l’on a appelé par la suite la financiarisation.

Personne, à l’époque, n’a compris que la financiarisation n’était une solution, car c’en était une que si, et seulement si, on acceptait les destructions soit périodiques soit en continu de la masse de capital accumulé excédentaire.

Si on choisit la financiarisation, il faut soit avoir un taux d’inflation suffisamment élevé pour maintenir les ratios de dette réelle assez bas, soit accepter des destructions périodiques douloureuses.

L’inflation a cessé parce qu’au même moment on a accepté la globalisation laquelle est désinflationniste.

Les destructions périodiques de la suraccumulation ont été rendues impossibles par le pouvoir politique de la ploutocratie et son alliance avec les gouvernements.

In fine, White a raison. Il n’y a maintenant plus d’autre possibilité pour sortir de la nasse dans laquelle nous sommes enfermés que de détruire par un moyen doux ou violent l’excès de dette qui est accumulé.

Je partage ses conclusions désabusées de la fin de l’entretien, en plus sevères et plus pessimistes: les conditions ne sont plus réunies pour que nous puissions sortir sans catastrophe de l’impasse dans laquelle les politique monétaires nous ont conduits. Le monde n’a pas choisi la voie de la coopération , les contradictions internes et externes, les antagonismes ont dépassé le stade du dialogue .

Monsieur White, la pandémie a provoqué la plus grave récession depuis au moins les années 1930. Comment évalueriez-vous la réaction des responsables de la politique budgétaire et monétaire jusqu’à présent?

Premièrement, cette pandémie montre à nouveau à quel point nous en savons peu. Nous sommes confrontés à un niveau élevé d’incertitude quant à sa progression et nous avons tous besoin d’une bonne dose d’humilité.

Cela dit, je dirais que la bonne chose à faire était d’ ouvrir les robinets de la politique budgétaire afin d’empêcher l’effondrement de l’économie. Je suis plus sceptique quant à savoir si une politique monétaire encore plus accommodantes est la bonne réponse à un choc de ce type.

En fait, j’espère que nous utiliserons cette crise pour nous demander si la politique monétaire des trente dernières années a fait plus de mal que de bien.

Mais pour lutter contre les effets immédiats de la pandémie, les décideurs politiques n’auraient pas pu faire grand-chose d’autre.

Concentrons-nous d’abord sur l’aspect budgétaire: quand sera-t-il temps de retirer le soutien?

Certainement pas maintenant. Il y a encore une marge de manœuvre sur le plan budgétaire et nous pouvons encore augmenter cette marge. Les marchés obligataires sont largement ouverts. Les gouvernements devraient utiliser l’environnement actuel pour emprunter long et emprunter de l’argent bon marché tant qu’ils le peuvent.

Ne vous inquiétez-vous pas de l’augmentation du niveau de la dette publique?

Ce que j’aimerais voir, ce sont des lignes directrices claires de la part des gouvernements sur la manière dont ils ont l’intention de réduire les niveaux d’endettement à l’avenir.

Je ne parle pas ici d’un frein à la dette à l’allemande, mais d’orientations sur les types de réduction des dépenses et d’augmentations d’impôts envisagés.

Les gouvernements devraient profiter de cette crise pour réduire les subventions qui vont souvent aux groupes d’intérêts spéciaux qui ne les méritent pas de toute façon.

Mais soyons clairs, ce n’est pas le moment de l’austérité. Je paraphraserais saint Augustin: Seigneur, donne-moi la chasteté – mais pas encore.

Ce fut la grosse erreur après la crise financière mondiale: la plupart des gouvernements sont entrés trop tôt sur la voie de l’austérité et ils ont laissé aux banques centrales le soin de relancer l’économie. Malheureusement, cela dure depuis trente ans.

Il fut un temps où il était admis que la politique budgétaire pouvait jouer un rôle productif face à une grave récession économique. C’est ce que Keynes nous a appris avec la Théorie Générale. Mais à un moment donné dans les années 1980, le système de croyance a changé.

La politique budgétaire devait être ciblée, opportune et temporaire pour être efficace, mais nos processus législatifs ne pouvaient pas aboutir. La politique fiscale est donc devenue peu appréciée. Parallèlement, à partir de 1987 avec Alan Greenspan à la Fed, la politique monétaire est devenue l’instrument de choix pour traiter toutes sortes de crises.

Et c’était faux?

Nous sommes sur une pente où la politique monétaire est devenue de plus en plus inefficace pour promouvoir une croissance économique réelle.

Chaque crise s’est heurtée à un assouplissement monétaire qui a entraîné une accumulation de la dette et d’autres déséquilibres au fil du temps, et ceci a rendu la crise suivante plus importante que la précédente. La crise suivante avait alors besoin de plus de punch -dopage- de la part des banques centrales. Mais comme les taux d’intérêt n’ont jamais été relevés autant en période de reprise qu’ils avaient été baissés en période de ralentissement, la capacité à produire ce coup de pouce n’a cessé de diminuer.

En mars 2020, le système financier était au bord de l’effondrement avec une panique généralisée sur les marchés des actions et des obligations. La Fed a mis fin à cette panique en annonçant qu’elle achèterait des obligations d’entreprises. N’est-ce pas là une preuve solide que les autorités monétaires sont en fait très efficaces?

Cet épisode résume parfaitement ma vision de ce qui ne va pas avec notre politique monétaire des dernières décennies. Certes, la Fed n’a eu d’autre choix que d’intervenir pour éviter un effondrement financier. Mais cet effondrement ne s’est produit qu’en raison de la politique monétaire qui avait été suivie les années précédentes.

Vous voyez, en maintenant les taux d’intérêt trop bas et en essayant ainsi de créer une croissance économique, les banques centrales incitent les entreprises et les ménages à s’endetter davantage.

En grande partie, cette dette n’est pas utilisée pour des investissements productifs, mais pour la consommation ou, surtout aux États-Unis, pour le rachat d’actions.

Cela crée un piège de la dette -debt trap- ainsi que de l’instabilité croissante dans le système financier. Cette instabilité s’est manifestée en mars et la Fed a réagi comme il le fallait pour arrêter la panique.

Mais mon point est le suivant: les banques centrales créent les instabilités, cela les oblige à sauver le système pendant les crises, et par là elles créent encore plus d’instabilités.

Elles continuent de se tirer une balle dans le pied.

Les banques centrales ont-elles atteint le bout du chemin?

Il suffit de lire ce que Bill Dudley, l’ancien président de la Fed de New York, –dans Bloomberg– disait il y a quelques semaines. Il prévient que les banques centrales sont à court de puissance de feu et prévient que les effets secondaires s’aggravent. Je suis d’accord avec chacun de ses mots.

C’est la conséquence la plus dangereuse des politiques monétaires des trente dernières années: les niveaux d’endettement ne cessent de s’accroître, tout comme les instabilités du système financier.

Jerome Powell a tenté de normaliser la politique monétaire, mais il a dû s’arrêter après une panique des marchés fin 2018. La Fed est-elle l’otage des marchés financiers?

C’est exactement ma définition du piège de la dette: les banques centrales savent qu’elles ne peuvent pas laisser les taux d’intérêt aussi bas qu’ils le sont, car elles induisent encore plus de créances douteuses et de mauvais comportements. Mais ils ne peuvent pas augmenter les taux, car ils déclencheraient alors la crise même qu’ils essaient d’éviter. Il n’y a pas d’autre issue que de continuer à faire ce qu’elles font vous, mais en faisant cela, elles aggravent les choses. Cela met assez mal à l’aise, non?

Après la crise financière, on a beaucoup parlé de désendettement du système. Rien ne s’est passé. Pourquoi?

En 2008, le ratio dette mondiale des ménages, des entreprises et des administrations publiques par rapport au PIB était de 280%. Début 2020, ce ratio était passé à 330%.

Et ce n’est pas seulement la quantité de cette dette qui fait problème , c’est sa qualité.

La plupart des nouvelles dettes d’entreprise sont notées BBB, elles sont peu contraignantes et de mauvaise qualité. La raison en est la politique monétaire ultra facile que nous avons vue après 2008. Les gouvernements ont fait l’erreur d’adopter trop tôt l’austérité budgétaire. Par cela, ils ont laissé le travail aux banques centrales pour essayer frénétiquement de créer la croissance économique. C’est une erreur que nous devons éviter après cette crise. La politique budgétaire devra jouer un rôle beaucoup plus important à l’avenir.

Les banques centrales ont soutenu que leur politique monétaire facile était nécessaire car l’inflation était trop faible. Étaient-ils corrects?

Non, c’était une idée fausse. À partir de la fin des années 80, nous avons eu une série de chocs d’offre positifs sur l’économie mondiale, le plus important étant l’établissement de la Chine en tant qu’économie manufacturière, ainsi que l’effondrement du bloc soviétique.

Des centaines de millions de travailleurs sont ainsi entrés dans l’économie capitaliste mondiale. Dans le même temps, les membres de la génération du baby-boom ont grandi dans les économies occidentales. Cela s’est manifesté par un choc d’offre positif soutenu qui a eu un fort effet désinflationniste sur l’économie mondiale.

Les banques centrales ont donc tenté de lutter contre une désinflation qui était en fait bénigne?

Exactement. Il existe des périodes de faible inflation ou de déflation pure et simple qui ne devraient pas inquiéter les banques centrales. Si les prix veulent baisser à cause des augmentations de productivité: quel est le problème? Les augmentations de productivité vous donnent des profits plus élevés et des prix plus bas, ce qui est la façon dont les gains de productivité sont partagés entre les entrepreneurs et les consommateurs. Il existe une multitude de publications d’avant-guerre sur le thème de la déflation bénigne, mais nos banques centrales l’ont oublié.

Et pourtant, l’un des arguments les plus solides en faveur de leur politique est l’insuffisante poussée de l’inflation. La Fed a même modifié son mandat d’inflation pour atteindre «en moyenne 2% dans le temps». Que pensez-vous de cela?

Lorsque la demande est insuffisante et que le chômage est élevé, il est absolument logique de poursuivre une politique monétaire facile. Mon problème est que, depuis de nombreuses années, les banques centrales ont tout fait pour lutter contre cette sous-estimation de l’inflation, quelle qu’en soit la cause. Elles ont tout mis en œuvre, notamment en imposant des taux d’intérêt négatifs dans la zone euro, ce qui a affaibli leur système bancaire.

Bien que les mesures de l’inflation soient imprécises et incertaines, comme l’a souligné à plusieurs reprises feu Paul Volcker, de nombreux banquiers centraux ont été disposés à tout mettre en œuvre en réponse aux écarts de décimales derrière la virgule . Cela, pour moi, est difficile à justifier.

Pour l’avenir, peut-il y avoir une normalisation de la politique monétaire?

Il n’y a pas de possibilité de retour à une forme de normalité sans faire face au préalable à la question du surendettement.

Voici l’éléphant dans la pièce.

Si nous convenons que la politique des trente dernières années a créé une montagne de dettes sans cesse croissante et des instabilités sans cesse croissantes dans le système, nous devons y faire face.

En théorie, il existe quatre façons de se débarrasser d’un surendettement.

Premièrement: les ménages, les entreprises et les gouvernements essaient d’épargner davantage pour rembourser leur dette. Mais nous savons que cela vous amène dans le paradoxe keynésien de l’épargne, où l’économie s’effondre. Donc, cette voie mène au désastre.

Deuxièmement: vous pouvez essayer de vous sortir d’un surendettement grâce à une croissance économique réelle plus forte. Mais nous savons qu’un surendettement entrave la croissance économique réelle. Bien sûr, nous devrions essayer d’augmenter la croissance potentielle par des réformes structurelles, mais il est peu probable que ce soit la solution miracle qui nous sauve.

Cela laisse les deux moyens restants:

1-une croissance nominale plus élevée – c’est-à-dire une inflation plus élevée –

ou

2- essayer de se débarrasser des créances irrécouvrables en les restructurant et en les annulant.

De quelle manière sera-ce?

Probablement une combinaison des différents moyens mais ils sont tous très difficiles à mettre enoeuvre.

Il est assez évident qu’un certain nombre de décideurs tenteront de gonfler, c’est dire d’inflater la dette. C’est ainsi qu’ils l’ont fait après la Seconde Guerre mondiale, à travers ce que nous appelons aujourd’hui la répression financière: faire passer l’inflation au-dessus des taux d’intérêt. Grace a cette répression, le taux d’endettement diminue progressivement.

Il est tout simplement très difficile de concevoir le type d’inflation qui convient parfaitement à ce processus.

Un certain nombre d’économistes de poids suggèrent exactement cela: produire des niveaux d’inflation de 4 à 8% sur un certain nombre d’années pour inflater la dette.; c’est à dire réduire sa valeur réelle.

Bien sûr, c’est ce que disent Larry Summers et Olivier Blanchard. C’est peut-être possible.

Mon seule réticence est qu’ils partent de l’hypothèse que l’économie est intelligible, qu’elle est compréhensible et contrôlable. Mais je dis que nous avons affaire à un système adaptatif complexe, plein de points de basculement, et que nous ne devons pas supposer que nous pouvons le comprendre et surtout le contrôler.

D’une part, dans des circonstances dedépression économiques comme maintenant , il pourrait s’avérer impossible d’augmenter l’inflation.

D’un autre côté, étant donné les craintes sur la situation budgétaire, vous pourriez obtenir beaucoup plus d’inflation que ce que vous aviez négocié.

La période de répression financière après la Seconde Guerre mondiale avait une autre condition préalable: le contrôle des capitaux pour empêcher la fuite des capitaux. Sont-ils réalisables aujourd’hui?

Quand j’ai commencé à travailler à la Banque d’Angleterre à la fin des années 60, le plus grand département de la place était le contrôle des changes. Dans le monde moderne, est-il vraiment possible pour un seul gouvernement de contrôler les sorties de capitaux de la manière qui serait nécessaire? J’en doute.

Si un certain nombre de grands gouvernements s’engagaient simultanément sur la voie de la répression financière, cela pose la question de savoir où le capital pourrait-il fuir? Or? Bitcoin? Dans un tel environnement, je serais inquiet si j’étais Suisse. Les gens pourraient voir le franc suisse comme l’une des devises dans lesquelles se réfugier .

La répression financière peut être un processus compliqué.

Qu’en est-il de la quatrième méthode: les annulations?

C’est celle que je conseillerais vivement. Abordez le problème, essayez d’identifier les créances irrécouvrables et restructurez-les de la manière la plus ordonnée possible. Mais nous savons à quel point il est extrêmement difficile de réunir les créanciers et les débiteurs pour régler ce problème en coopération. Nos procédures actuelles sont complètement inadéquates.

Comment cela?

Permettez-moi de vous donner deux exemples: il était clair que la meilleure voie à suivre pour la Grèce après la crise de 2010 était un allégement global de la dette en échange de réformes structurelles. Cependant, les décideurs politiques de Berlin et de Bruxelles n’ont jamais accepté de discuter du niveau d’allégement de la dette nécessaire et ils ont donc poussé la Grèce dans une spirale d’austérité destructrice.

Ou regardez la dette publique en Afrique subsaharienne aujourd’hui: une grande partie doit être annulée. Sinon, ces pays vont être contraints de continuer à essayer de payer, et ils le feront au détriment des soins de santé, etc. C’est une recette pour un désastre humain. Mais nous avons affaire à des créanciers publics, privés et chinois, qui sont en concurrence pour être payés. Pourquoi un créancier privé occidental devrait-il renoncer à sa créance si les Chinois ne le font pas? Malheureusement, des décisions judiciaires récentes comme NML Capital contre l’Argentine ont appris aux créanciers qu’il vaut mieux tenir bon. Ainsi, partout dans le monde, les créanciers refusent les restructurations, mais s’éntendent plutôt à prétendent que la dette est toujours viable. Et tout cela est rendu superficiellement viable par une politique monétaire facile.

Il semble presque que le moyen le plus simple est de continuer à faire ce que nous faisons?

Vous avez raison. Mes collègues de la BRI et moi-même avons mis en garde contre ce problème du piège de la dette depuis vingt ans. Je me souviens de l’économiste Herb Stein qui a dit un jour que si quelque chose ne peut pas durer éternellement, cela s’arrêtera. Ce à quoi Rudi Dornbusch a plaisanté: Oui, mais cela durera beaucoup plus longtemps que vous ne le pensez.

L’une des raisons pour lesquelles rien ne change est en effet l’argument selon lequel cela a fonctionné jusqu’à présent. Il faut maintenant s’entendre sur le fait que nos politiques des trente dernières années ont créé un niveau d’endettement sans cesse croissant et des instabilités toujours croissantes.

S’il est convenu que cette voie n’est pas durable, car elle conduit à des crises de plus en plus importantes, il est absurde de rester sur cette voie.

Sachant que les systèmes adaptatifs complexes sont sujets à des points de basculement: qu’est-ce qui pourrait faire dérailler ce système?

Je ne sais pas. L’une des conclusions de la littérature sur la complexité est que le déclencheur lui-même n’est pas pertinent. Si le système est instable, tout peut constituer un point de basculement, même si l’instabilité se poursuit sans incident pendant des années.

Encore une fois, prenez l’épisode de mars 2020, lorsque ces entreprises géantes aux États-Unis vacillaient. La Fed a mis fin à la panique. Certes mais que serait il advenu si les marchés à ce moment-là avaient perdu confiance dans la capacité de la Fed? Nous savons seulement avec le recul que cela a fonctionné. Mais nous ne savons pas comment le système réagira à l’avenir.

En fait, nous en savons beaucoup moins que nous ne le pensons, ce que Hayek et Keynes, généralement décrits comme étant en désaccord, ont parfaitement compris. Les banquiers centraux, et en fait tous les macroéconomistes, devraient être beaucoup plus humbles qu’eux.

Vous avez dit que nous devrions utiliser cette crise pour construire un meilleur système. En plus de faire face au surendettement: qu’envisagez-vous?

Premièrement, je pense que le vieillissement de la population signifie que nous devons construire un système qui repose beaucoup plus sur des investissements productifs pour répondre à la fois à la demande actuelle et à celle des futurs retraités.

Lorsque j’ai dit que la politique budgétaire devrait avoir plus de place dans les prochaines années, il est tout à fait clair que le potentiel d’investissements publics bons et productifs dans les infrastructures est énorme, en particulier en Amérique et en Europe.

Encore une fois, la dette n’est pas un problème tant qu’elle est utilisée pour des investissements productifs.

Deuxièmement, nous avons besoin d’un système d’entreprise qui repose davantage sur les capitaux propres et moins sur la dette. Les gestionnaires, en particulier aux États-Unis et au Royaume-Uni, qui ont contracté davantage de dettes simplement pour racheter des actions pour augmenter leurs options d’achat d’actions, ont agi de manière irresponsable. Réduire les investissements en capital pour la même raison est encore pire. Cette culture du bonus est fausse.

Troisièmement, nous avons besoin d’un système dans lequel il y a plus de concurrence et moins de concentration. Des monopoles se sont tranquillement construits ces dernières années, et ces monopoles utilisent leurs profits supplémentaires pour gagner le contrôle politique.

Quatrièmement, nous devons comprendre que les problèmes de notre système politique – populisme, aliénation, méfiance – ont leurs racines dans notre système économique: en particulier, la montée des inégalités.

Nous devrons gérer cela.

Comment?

Lorsque cette pandémie sera terminée, nous verrons une augmentation des taux marginaux d’imposition, nous devrons parler d’impôts sur la fortune, et il doit y avoir une répression beaucoup plus vigoureuse contre les transferts d’impôt sur les sociétés et l’évasion fiscale criminelle. Et, bien sûr, nous devrons faire face au changement climatique, un danger clair et présent que seules les personnes dans le déni refusent d’accepter. Ce sont des tâches énormes.

Êtes-vous optimiste que nous les maîtriserons?

Honnêtement, je ne sais pas. Nous aurons besoin d’un changement de paradigme dans notre façon de penser, et nous savons par l’histoire combien cela est difficile. Je veux dire, Copernic et Darwin ont retardé la publication de leur travail pendant des années parce qu’ils savaient à quel point leurs idées bouleverseraient l’establishment.

Depuis la révolution Reagan-Thatcher du début des années 80, nous avons travaillé avec un ensemble de croyances. Et certaines de ces croyances se sont révélées fausses. Ces fausses croyances doivent être modifiées.

Tels que?

L’idée que la stabilité des prix est suffisante pour la stabilité économique? Faux. Cet argent facile stimule toujours la demande? Faux. Que l’économie s’auto-ajuste, revient à un équilibre de plein emploi? Faux. Que les marchés financiers sont efficaces et que de mauvaises choses ne peuvent pas arriver? Faux. Cette richesse se répandra à tous les niveaux de la société? Faux. Ce sont de grandes croyances. Et les fausses croyances sont dangereuses.

Vous connaissez le dicton attribué à Mark Twain: ce ne sont pas les choses que vous ne savez pas qui vous piègent , ce sont les choses que vous croyez savoir avec certitude!

N’oubliez jamais: nous pensons en savoir beaucoup plus que ce que nous savons vraiment.

En matière de dette nous sommes deja dans le système de la Reine Rouge de Caroll: il faut courir de plus en plus vite pour rester à la même place, ce qui signifie qu’il faut produire de plus en plus de dettes rien que pour stagner et éviter l’effondrement !

Mark Dittli The Market NZZ

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