Editorial: Dieu habite au 33 Liberty Street à New York.

Vous lirez une note importante à la fin du texte.

Une hypothèse domine et structure la finance classique : l’hypothèse d’objectivité des valeurs financières.

Cette hypothèse avance qu’à chaque instant t, il est possible de
calculer, pour chaque titre, sa « vraie » valeur, encore appelée « valeur intrinsèque » ou« valeur fondamentale ».

C’est l’hypothèse qui est sous jacente à toute l’analyse financière classique et neo classique; il existe une valeur fondamentale. Et c’est l’écart entre les valeurs observées sur les marchés, c’est dire les prix et la valeur fondamentale qui permet de dire: « ceci est trop cher, ceci est bon marché. »

Moi même , du temps de mes débuts ou j’étais analyste financier je passais mon temps à « decouvrir » ces valeurs fondamentales même si j’avais conscience qu’il y en avait non pas une mais plusieurs et même si j’avais conscience que les résultats étaient incertains puisque le monde lui même est incertain. Il y avait dans cette démarche au moins un ancrage; il y avait une valeur objective.

On n’en sort pas , quelle que soient les méthodes utilisées pour appréhender la ou les valeurs fondamentales, elles existent. C’est le postulat.

Le meilleur moyen de les découvrir était d’ailleurs codifié dans un livre , lui même fondamental, le Graham and Dodd cher à Warren Buffett.

Dans ce cadre théorique, un marché efficace est un marché capable
de produire des prix conformes aux vraies valeurs. On reconnaît ici l’idée d’efficience informationnelle telle que l’a définie Fama en 1965 :

« sur un marché efficient, le prix d’un titre constituera, à tout moment, un bon estimateur de sa valeur intrinsèque » (Fama, 1965).


Ou encore :

« sur un marché efficient, la concurrence fera en sorte qu’en moyenne, toutes les conséquences des nouvelles informations quant à la valeur intrinsèque seront instantanément reflétées dans les prix » (Fama, 1965).

À l’évidence, cette définition présuppose qu’à chaque instant, il soit possible de définir sans ambiguïté une estimation juste de la valeur intrinsèque.

Faute de quoi, cette définition de l’efficience n’aurait tout simplement aucun sens.

La valeur fondamentale est supposée préexister aux marchés financiers, cachée dans les données fondamentales de l’économie, et ces marchés ont pour rôle d’en fournir l’estimation la plus fiable et la plus précise.

L’hypothèse d’objectivité des valeurs construit en conséquence une
approche où la finance se doit d’être le « reflet » fidèle de l’économie réelle, qu’elle a pour mission de déchiffrer au mieux.

Tel est le cadre théorique général que retient la finance classique : les marchés boursiers y ont pour rôle de faire connaître la juste évaluation des titres utile à l’ensemble des acteurs économiques.

Dieu est dans les cieux.

Cette approche ne laisse aucune place aux croyances ou aux modes des investisseurs puisque la bonne estimation est une donnée objective qui s’impose à chacun, quelles que soient ses convictions. Les modes et aberrations existent mais elles sont périodiquement corrigées par ce que l’on appelle les Réconciliations c’est à dire par la correction periodique des surévaluations ou sous évaluations. Le retour aux moyennes de long terme par exemple est considéré comme une forme de réconciliation.

L’hypothèse actuelle de marchés bullaires découle de cette conception qu’il existe des valeurs fondamentales puisque dire que cela fait « bulle » c’est équivalent à dire que l’on s’éloigne des valeurs fondamentales et que l’on paie trop cher.

Moi même j’utilise ce langage de « bulle » alors que je n’y crois pas. Pour moi c’est une facilité de langage comme lorsque je dis que les banques centrales impriment de la monnaie alors qu’elles n’impriment pas de la vraie monnaie vivante. Il faut bien parler pour être compris et utiliser des raccourcis, on ne peut sans cesse faire des digressions et rappeler les chapitres précédents!

Dans la pensée fondamentaliste , l’évaluation financière n’a aucune autonomie et c’est précisément parce qu’il en est ainsi qu’elle peut être mise tout entière au service de l’économie productive à laquelle elles livrent les signaux, les informations qui feront que le capital s’investira là où il est le plus utile.

Les marchands de valeurs mobilières, les gérants sont des professionnels qui en font métier et ils ne peuvent se contenter de l’approche fondamentaliste, cela gênerait leur marketing; trop cher ou pas il faut attirer le public, le gaver et lui prendre ses sous. Il faut lui vendre des titres, à lui et à ses caisses de retraites quel que soit les prix pratiqués sur les marchés.

D’ou la finance dite « conventionnaliste » , c’est à dire la finance flottante qui recuse l’idée de valeur fondamentale. Finie la notion de valeur fondamentale ancrée dans l’économie réelle. De la meme facon que la monnaie été libérée du poids du réel en 1971, la finance conventionnelle nous libère du poids de l’intrinsèque.

Les valeurs objectives n’existent pas , tout est subjectif, tout est relatif!

Ouf c’est beau la liberté, on est enfin libre de fabriquer, de produire le marché financier qui convient aux marchands de titres ou aux autorités.

Dieu redescend sur terre.


Parce qu’elle conteste l’hypothèse d’objectivité des valeurs, la finance conventionnaliste avance une conception des marchés boursiers très différente : non pas découvrir la bonne estimation à partir d’une lecture attentive des données fondamentales de l’économie, mais de produire une évaluation de référence sur la base d’un ensemble d’estimations individuelles divergentes.

L’évaluation cesse d’être interne, intrinsèque, elle fait intervenir un basculement : c’est ce que pensent les gens qui devient la reférence . La valeur c’est ce qui est produit par les estimations individuelles.

On fait redescendre le ciel sur la terre; les évaluations fondamentales étaient objectives, dans les cieux avec les dieux, mais voila que les hommes en reprennent le contrôle. On a rapatrié le divin, on a remplacé l’objectivité par la subjectivité.

Les choses ne se passent plus dans les cieux la haut mais ici bas , dans la tête des hommes ! L’absolu, le référent cessent d’étre objectif, d’être une vérité, le référent devient une opinion ou une convergence d’opinions. C’est le régne de l’autoréference, c’est à dire de l’ourobouros et/ou de la tautologie. C’est ainsi parce que c’est ainsi.

Et c’est bien mieux puisque par cette opération de rapatriement du divin sur terre, le marché forcément a toujours raison, il s ‘autovalide. On a remplacé Dieu par un autre dieu, le Marché . Les valorisations ne se devinent plus, elles se constatent .

« Loin d’être le lieu passif d’un déchiffrement attentif de l’économie de façon à rendre publique la valeur fondamentale, les marchés boursiers y sont le siège d’une dynamique collective d’opinions visant à faire émerger une conception partagée de l’évolution économique future.

Il s’agit d’un processus complexe d’interactions entre investisseurs conduisant à produire une croyance commune, ce qu’on appellera une « convention financière « .

Mon innovation consiste à considérer que le temps de la finance conventionnelle décrite ci dessus est dépassé. Je pars de l’idée que l’hypothèse d’un marché ou s’élaborerait cette croyance commune ne reflete plus la réalité

Il n’y a plus de marchés boursiers qui seraient le siège d’une dynamique collective d’opinions visant à faire émerger une conception partagée de l’évolution économique future, non il n’y a qu’un espace qui a l’allure d’un marché mais qui n’en est pas un: il n’y a pas de dynamique collective d’opinions contradictoires, il n’y a qu’une opinion, qu’un sens. Nous sommes dans l’unilatéralisme .

Dieu habite au 33 Liberty Street à New York.

Ce que l’on continue d’appeler « marché » est un lieu ou se transforme la monnaie tombée du ciel en quasi monnaie et en near-monnaie.

Les marchés sont des lieux, des espaces magiques ou plutot alchimiques de transformation de la monnaie comme l’étaient auparavant les banques.

Les marchés sont arrosés de monnaie banque centrale ou bancaire qu’ils transforment en monnaie de marchés, actions, obligation, derivés, crédit auxquels sont attachés des billets de loterie.

De la même façon que les banques émettent de la monnaie scripturale, les marchés recoivent de l’argent banque centrale, étatique ou bancaire et ils émettent leur monnaie, une monnaie de marché.

Cette monnaie de marché est opaque et marquée par l’incertitude ce qui permet le developpment des phénomènes de jeu. Surtout quand le tirage des jeux, c’est dire quand le tirage (des gros lots ou des pertes) est sans cesse différé comme c’est le cas à notre époque. Comme le dit sans cesse la Fed, tout cela va durer très longtemps.

Les marchés produisent de la quasi monaie et du near monnaie, qui sont des bestioles monétaires qui ont été libérées du poids de l’économie réelle.

On y verse son argent et on y recoit un billet de même nature monétaire mais trés variable, très instable , très frivole.

L’économie réelle n’intervient que comme une martingale du jeu, plus ou moins magique, puisque cela marche ou cela ne marche pas! L’économie réelle peut guider mais elle peut aussi tromper. En ce moment, elle trompe beaucoup. C’est un simulacre pour dissimuler la nature post-moderne de ces pseudos marchés.

La question de l’objectivité des marchés, de la valeur fondamentale, ou même de la valeur conventionnelle qui seraient produites par le marché lui même a toujours été une farce, un attrappe nigaud.

Comment pourrait il y avoir une valeur intrinséque ou une valeur conventionnelle pour un actif financier dès lors que le prix de cet actif est toujours exprimé en monnaie?

Une valeur ou un prix c’est une équivalence et cette équivalence a toujours deux termes : V ou P= M, M étant ce en quoi toutes les valeurs et tous les prix s’expriment, la monnaie.

C’est la grande faille de toutes les théories financières et de toutes les conceptions qui partent ausi bien de l’économie réelle que du marché et de ses conventions: il y a toujours une faille.

Une fuite dans la logique des raisonnements. Il y a toujours l’elephant rose dans la pièce que personne ne voit, et c’est la réalité incontournable que toutes ces valorisations sont faites partir de quelque chose d’extérieur aussi bien au marché qu’à l’économie réelle, l’éléphant rose , c’est la monnaie.

La myopie fiancière qui est également la myopie institutionnelle en général ne voit dans l’equivalance V ou P =M que l’expression de la valeur ou du prix d’un actif financier; la démarche scientifique nous dit que c’est une erreur, l’équivalence nous dit qu’elle doit être observée dans son entier c’est à dire comme ( V ou P= M) l’équivalence nous en dit auitant sur V ou p que sur M et réciproquement. Peut être que finalement elle, cette équivalence nous renseigne sur la valeur de … M, sur la valeur de M à long terme .

Cela implique que peut être, à certains moment la production colossale de monnaie fait basculer le sens de lecture de l’équivalence et qu’à partir d’un certain stade celui qui voit juste est non pas celui la lit comme tout le monde mais celui qui la lit à l’enver , c’est à dire M=V ou P.

C’est une vieille idée que j’ai que coexistent divers systèmes monétaires avec des monnaies très différentes et très divergentes, il y a par exemple un dollar domestique americain et un dollar exterieur, un dollar financier et un dollar biens de consommation, un dollar travail et un dollar investissement et etc Un peu comme on l’a vu avec la monnaie allemande du temps des nazis.

Un jour , tout cela se révèlera: un dollar ici n’est pas un dollar là! .

C’est une autre manière de dire que quand on débase la monnaie quand on la désancre alors les valeurs boursières n’ont plus vraiment de sens et d’objectivité que ce soit en regard de l’économie ou en regard des conventions de marchés: tout cela est produit par le debasement.

Mais symetriquement les valeurs boursières expriment autre chose qu’elles même, elles expriment autre chose qui ne peut être que :

La valeur future de la monnaie, sa dépréciation.

Note importante:

ce texte constitue le prolongement d’une reflexion qui m’ a été inspirée par la relecture des travaux d’André Orlean sur la notion de valeur sous l’angle nouveau de l’activisme des banques centrales. Cet activisme condamne les conceptions anciennes de la valeur financière. Certains emprunts sont des hommages à la clarté de ses formulations. La conception que j’y expose est la mienne.



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