Un système qui s’est organisé, aménagé pour la déflation ne peut résister à l’inflation.

Rédigé par 

Bruno Bertez 

17 février 2021

La réapparition de l’inflation se précise, et pourrait remettre en cause la hausse des marchés boursiers. La Fed et ses banques centrales vassales peuvent-elles réellement gérer efficacement une hausse des prix – tout en évitant une crise monétaire majeure ?

Il y a de plus en plus de discussions publiques sur les « bulles », c’est un signe.

Signe qui indique que l’excès est devenu flagrant. C’est aussi le signe que la complaisance est grande car les gens n’ont pas – ou plus – peur ; ils continuent d’acheter comme s’ils étaient persuadés que bulle ou pas, tout va continuer à monter.

La confiance dans la capacité et la volonté de la Réserve fédérale américaine à soutenir le boom boursier est plus profondément enracinée que jamais.

Les mesures de crise sans précédent de l’année dernière ont enhardi la spéculation financière. Les fragilités sous-jacentes ne sont plus prises en compte – sauf pour renforcer la spéculation : les marchés sont persuadés que les autorités n’ont plus le choix.

Ce qui est certainement vrai, mais qui laisse entière la vraie question : auront-ils encore les pouvoirs ?

L’opinion générale est que le risque peut être facilement ignoré.

La Fed a tout sous contrôle. La banque centrale veillera à ce que jamais les conditions financières ne deviennent serrées.

La Fed peut-elle maintenir des conditions financières ultra-souples dans tous les cas et toutes les circonstances ?

Non, et c’est une erreur de le croire : la Fed gère et contrôle facilement les conditions financières tant qu’elle accepte le gonflement des bulles. Si elle devait le refuser, il apparaîtrait qu’elle ne peut plus entretenir des conditions financières souples.

Je l’ai déjà dit : le contrôle de la Fed repose sur la formation et le gonflement de bulles. Pas de bulle, pas de contrôle. Tant qu’on accepte la bulle, on contrôle.

Inflation et profits faciles

La question que l’on peut se poser à ce stade où les anticipations d’inflation frémissent, où les matières premières et le pétrole sont recherchés, est la suivante : est-ce que la Fed disposera encore des mêmes marges de manœuvres si l’inflation vient à s’installer disons au-dessus des 3% ?

Pourra-t-elle promettre le maintien de taux ultra bas, pourra-t-elle assurer le maintien de conditions financières ultra souples ? J’en doute – car à mon avis, poser la question, c’est déjà y répondre.

En effet, si les anticipations inflationnistes se développent, l’argent ira prioritairement là où les possibilités de hausse des prix sont les plus attrayantes ; il « jouera » l’inflation et, ce faisant, il l’amplifiera.

C’est ce que l’on voit déjà sur le pétrole, sur les matières premières et sur des véhicules de pure spéculation comme le Bitcoin.

L’argent suit toujours la plus grande pente du profit facile : si l’inflation apparait comme enclenchée, alors l’argent descendra la pente de l’inflation.

Ma conviction est que le grain de sable qui peut bloquer le contrôle que la Fed a sur la situation, c’est l’inflation. Une inflation qui donnerait l’impression qu’elle est sortie de son lit des 1% à 2% serait le début de la fin. Le système est conçu, s’est organisé pour la déflation et c’est une illusion de croire qu’il peut rester le même en ne changeant qu’une variable: l’inflation.

La fin de l’endettement et du jeu ?

La perte de contrôle se porterait selon toute vraisemblance sur les taux, ce qui mettrait en péril le leverage (effet de levier) universel, l’endettement généralisé.

Pendant environ trois décennies, la Fed a entretenu, soutenu et solvabilisé la spéculation à effet de levier. Le leverage est la force dominante qui soutient les conditions financières souples.

En mars dernier, nous avons eu la preuve que la réduction des risques et le désendettement débouchent sur l’illiquidité, sur la dislocation et donc la panique. Un effet de levier spéculatif sans précédent s’était accumulé sur les marchés mondiaux. Il a fallu plus de 3 000 Mds$ de liquidités pour bloquer le deleveraging/désendettement. Un nouveau cycle spéculatif puissant a été déclenché.

La réponse des banques centrales mondiales à la crise en 2020 a poussé la spéculation à effet de levier et les excès financiers à des extrêmes sans exemple dans l’Histoire.

La vitesse à laquelle les excès spéculatifs sont réapparus après la crise a été, est, extraordinaire. Il y a certaines similitudes avec le rally de sauvetage post-LTCM qui est rapidement devenu la folie des actions technologiques de 1999 – avec moins de 18 mois entre le sauvetage en panique et un sommet du marché en mars 2000.

L’ampleur de la bulle mondiale actuelle dans toutes les classes d’actifs éclipse totalement 1999 – et elle est fondée sur le levier de la dette bon marché. Les opérateurs ont appris et ils veulent jouir vite et sans limite.

Entre septembre 1998 et fin mars 1999, l’actif du bilan de la Réserve fédérale est passé de 55 Mds$ à 580 Mds$.

Cette fois, pour ce cycle, l’expansion du crédit de la Fed a pulvérisé toutes les limites : après avoir doublé son bilan à 7 400 Mds$ au cours des 74 dernières semaines, la Fed est désormais enfermée dans une politique qui verra 120 Mds$ supplémentaires de liquidités injectés sur les marchés sur une base mensuelle dans le futur.

Comme cela ne suffisait pas, Jerome Powell a trouvé le moyen de dire que l’on pouvait y aller et jouer, il n’y aura pas d’interruption de la fête avant 2023…

Enfin, pour compléter le tout et surtout compenser la baisse d’efficacité économique du monétaire, voilà que l’opinion mondiale s’est ralliée à l’idée de rouvrir le gouffre des déficits. Biden jongle avec un paquet cadeau de 1 900 Mds$.

Personne ne s’avise de se référer à l’Histoire qui nous dit que la chute de la monnaie, ce n’est pas un phénomène monétaire ; la chute de la monnaie, c’est quand les créanciers du gouvernement cessent de croire à sa capacité à honorer ses dettes.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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