«Quand le FMI s’inquiète des émeutes à Paris, frappée par le choléra, en 1832»

Jean Pierre Robin.

Du Fonds monétaire international, dont le siège jouxte la Maison-Blanche, à Washington, on attend les prévisions économiques pour les prochains trimestres. Qu’il nous plonge dans la France de la Restauration des années 1830 et du roi Louis-Philippe n’est donc pas banal ni anodin. Les experts internationaux seraient-ils eux aussi saisis du démon de l’analogie? Pensent-ils que l’épidémie de choléra qui frappa l’Europe et la France en 1832, faisant 100.000 victimes en six mois dans l’Hexagone, préfigure les difficultés socio-économiques du Covid en 2020-2021?

«À Paris, en quelques mois, la maladie emporte 20.000 personnes dans une ville qui compte alors 650.000 habitants. La plupart des décès surviennent au cœur de la ville, où vivent dans des conditions sordides de nombreux travailleurs pauvres attirés à Paris par la révolution industrielle. La progression de la maladie avive les tensions de classe, les riches reprochant aux pauvres de propager la maladie et les pauvres pensant qu’on les empoisonne. Bientôt, l’animosité et la colère se portent sur la figure du roi, déjà impopulaire», écrivent Philip Barrett et Sophia Chen, les deux économistes du Fonds, pour introduire leur étude sur «Les répercussions sociales des pandémies». Auscultant pas moins de 130 pays, ils passent en revue les troubles sociaux liés à des crises sanitaires ou climatiques.

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Pourquoi un tel coup de projecteur sur l’Hexagone d’il y a deux siècles?

Deux raisons.

Tout d’abord, on dispose d’une documentation exceptionnelle que nous Français avons tous consultée un jour ou l’autre: qui n’a lu Les Misérables au collège? Victor Hugo consacre tout un chapitre aux émeutes du 5 juin 1832 où plusieurs de ses héros trouveront la mort, dont GavrocheS’adressant à un public mondial, les experts du FMI résument ainsi les choses: «Les funérailles du général Lamarque, victime de l’épidémie et défenseur des causes populaires, déclenchent d’importantes manifestations contre le gouvernement ; ces scènes de rues barricadées sont immortalisées dans Les Misérables de Victor Hugo.»

La seconde raison est que le cas français de 1832 constitue un paradigme parfait de crise sanitaire dégénérant en mouvement social. Tous les ingrédients sont réunis. Un, la cristallisation de la colère à un moment fortuit: le rassemblement de la foule pour l’enterrement d’une personnalité, le général Lamarque, fauché par le choléra comme quelques jours plus tôt Casimir Perier, le président du Conseil. Deux, l’entrée en résonance de registres distincts, le sanitaire et le socio-économique: «Selon les historiens, l’interaction de l’épidémie avec les tensions préexistantes est l’une des causes principales de ce que l’on appelle l’insurrection républicaine de 1832», soulignent les économistes du Fonds. Trois, l’effet loupe: «Une épidémie révèle ou aggrave des lignes de fracture préexistantes dans la confiance dans les institutions ou le sentiment que la classe dirigeante est indifférente, incompétente ou corrompue.» La «monarchie bourgeoise», issue des Trois Glorieuses de juillet 1830, restera une cote mal taillée, avec des émeutes récurrentes, pour être balayée par la Révolution de 1848.

Trois similitudes

C’est en référence à ce modèle emblématique de 1832 que le FMI examine les exemples d’agitation dans le monde ces dernières années et depuis la pandémie de Covid-19. La précédente décennie aura été mouvementée: l’index mondial du Country Risk Guide fait état d’une progression d’environ 10 % de la conflictualité. Les causes en sont multiples: sanitaires, climatiques, inégalités, réaction aux prix des carburants… Ne serait-ce qu’en 2019, des crises sociales aiguës ont été enregistrées en France et en Grèce, en Inde et à Hongkong, au Chili, en Colombie et en Bolivie, en Irak et en Iran.

Il est certes prématuré de dresser le bilan du coronavirus à cet égard. Mais les épidémies et les désastres naturels observés depuis une vingtaine d’années, en Afrique et en Asie, dessinent plusieurs constantes. Ces crises se sont soldées par une réduction des conflits à court terme (on se serre les coudes) pour être amplifiées dans un second temps. «On observe avec le Covid-19 une situation comparable à ce schéma historique. Le nombre des grands épisodes de troubles sociaux dans le monde est tombé à son niveau le plus bas en près de cinq ans. À l’exception notable des États-Unis et du Liban, mais, même dans leur cas, les plus grandes manifestations sont liées à des questions que le Covid-19 a peut-être exacerbées, mais dont il n’est pas directement la cause», estiment Barrett et Chen. Les risques sont devant nous.

Les deux experts du FMI se gardent toutefois de mettre la France de 2020-2021 directement en regard de la décennie 1830. Les similitudes n’en sont pas moins frappantes, tant sur le plan politique que social et économique. En France, c’est devenu un pont aux ânes, à droite comme à gauche, de brocarder Macron et Louis-Philippe, le «en même temps» du premier renvoyant au «juste milieu» du «roi des Français».

Sur le front social, on assiste au même défi populiste à deux cents ans d’intervalle. En pleine crise des «gilets jaunes», à l’hiver 2018-2019, Emmanuel Macron avait à juste titre stigmatisé le risque d’ochlocratie (pouvoir de la foule), mot savant qu’il a lu dans Les Misérables. Narrant cette fois l’insurrection de juin 1848, Victor Hugo note avec effroi: «Les gueux attaquent le droit commun ; l’ochlocratie s’insurge contre le demos(le peuple, NDLR)». Et sur le plan économique nous vivons avec le numérique une révolution industrielle, à l’instar de la révolution industrielle de la machine à vapeur d’antan.

Mettre en avant les émeutes de 1832 liées au choléra n’est pas un anachronisme de la part du FMI mais une forme de clairvoyance.

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