Editorial: la croisée des chemins, les bourses veulent imposer le leur. Un remake de 2009.

L’année dernière, je prévoyais que les principales économies capitalistes allaient se diriger vers une nouvelle chute/ralentissement de la production et de l’investissement . 

La période allant de la mi-2009 à la fin de 2019 a été la plus longue période d’expansion depuis 1945 . Mais c’était aussi l’expansion la plus faible de l’après-guerre, avec une croissance moyenne du PIB réel ne dépassant pas environ 2% par an, avec l’investissement stagnant et avec la profitabilité des entreprises recommençant à baisser. Les déséquilibres étant colossaux, cette expansion fut achetée à crédit.

C’était mon argument en faveur d’une nouvelle perturbation crisique en 2020. La volatilité boursière laissait présager à la fois des perturbations et leurs conséquences: de nouvelles mesures de soutien économique et financier de la part des autorités.

Beaucoup d’ institutions prédisaient une pandémie depuis de nombreuses années, mais prédire et prévoir, ce n’est pas la même chose. Même si on peut prédire, on ne peut pas prévoir quand et où le COVID-19 émergerait. Et puis, c’est arrivé.

La pandémie COVID est arrivée, elle a tout bouleversé; mais il ne faut surtout pas oublier qu’elle est intervenue alors que l’économie mondiale ralentissait, que les marchés financiers étaient fragiles et que déjà les autorités se préparaient à devoir, une fois de plus intervenir en soutien. Les Thinks Tanks qui nous disent le Covid, c’est comme une guerre se trompent, le Covid ce n’est pas comme une guerre, c’est comme une guerre qui surviendrait alors que l’on n’a pas encore gagné la précédente, celle de la GFC de 2009 .. et que les arsenaux sont vides.

Maintenant, alors que 2020 est passée, nous constatons que l’économie mondiale a enregistré la plus grande et la plus large récession de son histoire, avec près de 95% des économies souffrant d’une contraction de la production nationale, de l’investissement, de l’emploi et du commerce.

Très peu de pays ont évité une crise en 2020: la Chine, le Vietnam, Taïwan , et c’est à peu près tout.

D’une manière évidente , il a été facile de faire des prévisions économiques pour 2021. C’est mécanique.

La plupart des pays se redressent cette année. Les PIB réels augmentent, les taux de chômage commenceront à baisser et les dépenses de consommation rebondiront. les reprises sont en partie des mirages statistiques. Ce que les médias et les gouvernements se gardent bien de souligner.

Si une économie chute de 10%, disons 100 à 90 en un an, puis se rétablit à 95 l’année suivante, elle affiche une augmentation de 5,5%. Mais, bien sûr, l’économie est encore à environ 5% en dessous du niveau de 100 qui prévalait avant la récession. De plus, si l’économie n’était pas entrée dans une récession, elle aurait pu progresser de 2 à 3% supplémentaires en un an, donc même après la reprise, cette économie pourrait être de 6 à 7% inférieure à ce qu’elle aurait été si la tendance avait pu être maintenue.

Avec la distribution des vaccins, les économies du G7 devraient se redresser de manière significative d’ici le milieu de l’année, du moins sur les statistiques.

Mais ce ne sera pas une reprise en forme de V,, personne ne s’attend à ce que les grandes économies reviennent aux niveaux d’avant le COVID avant la fin de 2022 et beaucoup ne rattraperont jamais la croissance tendancielle précédente; la nouvelle croissance tendancielle de la production, de l’investissement et de la rentabilité restera inférieure au taux de croissance tendanciel précédent.

Nouvelle chute du potentiel de croissance auto entretenue.

Il y a trois raisons principales susceptibles de provoquer un abaissement de la croissance potentielle de nos économies.

. Premièrement il y a ce que l’on appelle les cicatrices de 2020: pendant les verrouillages de 2020, de nombreuses entreprises, en particulier les plus petites du secteur des services, ne survivront pas et les emplois qui les accompagnent disparaîtront. De plus, de nombreux travailleurs licenciés risquent de ne pas retrouver leur emploi car les entreprises chercheront à réduire leur personnel et à ne pas réembaucher des travailleurs âgés et chers.

Deuxièmement,il y a l’augmentation de la masse de dettes des entreprises et leur fragilisation structurelle. Les pertes ont mangé les fonds propres et les aides sous forme de crédit ont augmenté les effets de levier , fragilisant les bilans. Forcément cette situation va se traduire par des comportements de prudence ou de rétention face à l’investissement et l’embauche. La pression sur la profitabilité va augmenter. La proportion d’entreprises zombies va progresser voire accélérer.

Troisiemement il y a les risques d’impasse de la politique économique. Et ce sont à mon sens les plus importants car comme je l’ai souvent expliqué les marges de manoeuvre, les amortisseurs sont faibles et usés.

 La crise a commencé avec ce que nous pourrions appeler un «choc de l’offre», alors que les entreprises fermaient, les voyages s’arrêtaient, les gens restaient chez eux et les industries du secteur des services étaient paralysées. Les chaines d’approvisionnements étaient interrompues. 

Puis est venu un «choc de demande» alors que les dépenses en services, loisirs, voyages et autres «non indispensables ont chuté. Les revenus des professionnels et des employés ont chuté.  Beaucoup n’ont pas pu dépensé, donc les taux d’épargne sont montés en flèche.

Tous ces facteurs ont contribué a créer une situation complexe ou la gestion par les autorités devient très délicate; on ne sait pas très bien si il faut continuer à stimuler au risque d’embraser l’inflation ou au contraire calmer le jeu au risque de déclencher une nouvelle récession. La macro économie trouve ses limites dans les situations complexes et contrastées.

Ce qui signifie que l’incertitude est grande , la confiance ne peut revenir aisément dans pareil contexte.

Nous sommes en plein dans cette phase de choix et d’incertitude: les marchés ont poussé les taux d’intérêt longs comme si ils voulaient nous dire : attention au risque d’inflation. Mais tous les responsables savent que les marges de manœuvre sont limitées: les prix des actifs sont tellement élevés que l’on ne peut fermer les robinets/retirer le bol de punch sans risquer une chute boursière.

Les cours sont trop hauts, les firmes sont trop endettées et le capital est trop spéculatif . Comment naviguer entre d’un coté le risque d’inflation non contrôlée et le risque pour la stabilité financière? Nous sommes à des niveaux de fragilité jamais vus même dans les années 1930, aussi bien pour les entreprises que pour les gouvernements et surtout pour les pays du sud. On estime à 2 trillions de dollars les obligations financières douteuses des entreprises zombies.

Les actions menées depuis mars 2020 ont certes traité et même sur-traité le problème de la liquidité, de la liquidité en dollars mais elles ont en contrepartie aggravé les deux problèmes connexes de la solvabilité et de la profitabilité.

 La rentabilité moyenne du capital dans les principales économies est au plus bas de l’après-guerre, aggravée par la crise pandémique. C’est ainsi qu’il faut lire les titres des journaux: Warren Buffett est assis sur une matelas de cash parce qu’il n’y a pas d’emploi rentable à ce cash.

L’inversion de la lecture boursière de la réalité est un piège, Qu’est-ce que cela signifie que de dire que les actions n’ont jamais été aussi chères dans l’histoire? Cela signifie que jamais le ratio de profit sur les cours de bourse n’a été aussi bas, aussi faible .. et aussi douteux puisqu’il dépend en grande partie de la capacité des autorités à maintenir l’activité par le crédit et les taux nuls. Le symétrique de la cherté boursière c’est le négatif de la situation.

La bourse préempte la politique économique et budgétaire future; elle nous dit par ses ratios très élevés: ne fermez pas les robinets, ne nous surtaxez pas, ne touchez pas au capital , n’augmentez ni les impôts sur nos bénéfices, ni sur nos plus values .. sinon gare à la chute.

Quand je dis que nous sommes à la croisée des chemins , je me retrouve en fin 2008, début 2009 ou les autorités ont du choisir la voie qu’elles allaient emprunter: ou bien continuer en redoublant tout ce qui n’allait pas c’est le choix de la fuite en avant ou bien accepter le nettoyage, la remise a zéro des compteurs avec la destructions des formations capitalistes inadaptées et parasites.

Elles ont choisi en 2008 et 2009 de continuer, de tenter le diable, de refaire un pacte avec lui, et de repousser la pourriture, tout ce qui était « rotten » devant elles . Nous sommes dans cette situation, à nouveau mais avec un mur devant nous, bien plus haut.

Les crises sont toujours des crises d’adaptation: il faut muer pour durer. Elles ont une fonction régénératrice: détruire suffisamment de « bois mort  » dans le secteur capitaliste réel et fictif afin permettre aux forts de survivre, de se nourrir des faibles, de remplacer les moins adaptés et d’augmenter la rentabilité des survivants.

Je ne peux prévoir ce qui va se passer mais je peux d’ores et déjà prédire que les grandes économies vont , au delà d’une bouffée trompeuse, rester enfermées dans ce que l’on a appelé la «  stagnation séculaire  »; avec tous les risques qui en découlent pour l’ordre social et géopolitique.

.

4 réflexions sur “Editorial: la croisée des chemins, les bourses veulent imposer le leur. Un remake de 2009.

  1. J’ai deux jeunes diplômés à la maison, ingénieur et médical.
    Je les invite à savoir être autonomes, savoir anticiper une pénurie d’eau du réseau (si plus d’électricité EDF) et savoir générer de l’eau potable avec les réserves tombées du ciel, savoir se chauffer (tronçonner un arbre, scier, stocker et faire sécher le bois…), cultiver le potager (grand) et le champ (synergie haricots Tarbais/maïs, courges entre les rangs, patates à côté, poules…)
    Ils savent tirer au fusil, pensent groupe électrogène, toilettes sèches, survie hostile (froid, montagne).
    Ils aiment les pièces d’argent plutôt le le livret A (l’or, ça viendra plus tard), un peu les crypto monnaies (c’est de leur génération, ils sont vifs pour en sortir d’urgence) et l’argent liquide.
    ils réfléchissent de vivre dans des villes moyennes, à proximité de producteurs de fruits et légumes locaux, de cochons, canards gras, poulets en circuit court (Sud-Ouest, chaud, humide et rural, boisé, loin des banlieues, proche de chasseurs de palombe et d’ours mal léchés qui pistent l' »étranger » de la ville en maraude).
    C’est le conseil de leurs grand-parents en vérité.
    Ils savaient la guerre et les privations.
    Attention. C’est un long processus d’apprentissage. De décennies de formation de pour affûter les esprits à ces notions. Non pas techniques, contrairement à ce que l’on pourrait penser, mais d’acceptation psychique et intellectuelle que la rupture, brutale et soudaine peut survenir très vite.
    Et que tenter de s’adapter alors, ce sera trop tard.

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  2. Au vu de ce contexte, que conseillez-vous à quelqu’un qui va être diplômé en 2023 ?
    Que choisir entre un master Droit des affaires, un master Affaires Publiques pour une carrière dans la haute fonction publique et un master recherche pour une carrière dans la recherche ? Le tout à Sciences Po Paris ?

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