Pour le plaisir, pour mieux assimiler l’homologie entre parole et monnaie

Je ne suis en mesure d’apporter à la belle communication de Maurice Olender qu’un petit nombre de documents annexes, sur le thème de la parole et de la monnaie.

2Le premier de ces documents concerne le mot latin interpres, et les précisions étymologiques que les linguistes ont apportées à son sujet. L’écoute des éléments constitutifs de ce mot met en évidence une notion de prix ou de valeur, sans toutefois que la monnaie elle-même s’y trouve impliquée. Selon Michel Bréal, le mot marquait d’abord « l’intermédiaire dans un négoce, le courtier […]. Il y avait auprès des proconsuls romains un personnage qui portait le titre d’interpres publicus et par l’intermédiaire duquel les habitants de la province devaient s’adresser au gouverneur. On comprend facilement comment le mot peu à peu a dévié de sa signification première pour arriver à celle qu’il a dans les phrases comme : Interpres est mentis oratio. C’est à la langue du négoce que le mot a appartenu d’abord. La racine est per ou pre “trafiquer”, la même que nous trouvons dans le grec pérn̄emi, príasthai, piprásko » […] En latin, « un second substantif dérive de la même racine pre. C’est pretium, qui marque la valeur marchande d’un objet » (Interpres. Pretium, in Mémoires de la société de linguistique, III, 1875-1878, p. 163-164).

3Ernout et Meillet dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine (article « Interpres ») adoptent ces conjectures. « Intermédiaire, courtier, chargé d’affaires ; puis chargé d’expliquer, truchement, interprète. Dénominatif : interpretor,-aris : “expliquer, interpréter” et “traduire”. Le sens de “être courtier” n’est pas attesté [pour le verbe]. De là interpretatio, etc. Le sens de “courtier, négociateur” semble être le plus ancien […]. Il s’agit sans doute d’un terme de la langue du droit comme sequester. Le second terme du composé -pres est peut-être une forme nominale tirée d’un verbe disparu signifiant “acheter” ou “vendre” […]. À l’article qu’ils consacrent au mot pretium, Ernout et Meillet remarquent : « comme timḗ, misthós, et peut-être à leur imitation, pretium s’emploie quelquefois en poésie dans le sens de poena. Sur le rapport établi par les Latins entre pretium et praemium, v. ce dernier. » Suit la liste des dérivés et composés : « pretiosus ; pretiositas (rare), appretio, appretiatio ; depretio (tardif), depretiator ; manupretium : prix de la main-d’œuvre. »

4Émile Benveniste apporte confirmation, mais constate que la recherche étymologique rencontre une butée une fois mentionné le mot pretium : on ne peut pas remonter plus haut dans l’éclairage par les origines. Il faut se contenter de celui-ci : « En latin […] le terme pretium “prix” est d’étymologie difficile ; il n’a de rapprochement, à l’intérieur du latin, qu’avec inter-pret– ; la notion serait celle de “marchandage, prix fixé par accord commun” (voir inter-) » (Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, 2 vol., Paris, Minuit, 1969, t. I, p. 140).

5Ce sens du mot interpres, interprète – s’il fut premier – s’est effacé. Il fut recouvert par des significations qui se rapprochent de la notion de traduction : on interprète des signes venus des dieux, des sentiments qui attendaient leur expression, on fait passer un message d’une langue dans une autre ; on explicite un texte dont le sens n’est pas immédiatement apparent.

La question du prix et de la valeur reparaît cependant sitôt qu’il est question d’équivalence entre ce qui était à interpréter (interpretandum) et l’interprétation proposée (interpretatio).

6L’analogie entre la convention qui fixe un langage et celle qui fixe la valeur des signes monétaires a sans doute été très tôt établie.

Souvent le rapprochement concerna plus précisément les conventions de l’écriture et celles de la monnaie. Il fut courant, dès l’Antiquité, d’attribuer cette double invention aux Phéniciens, qui commerçaient avec divers peuples sur toute l’étendue de la Méditerranée.

7La comparaison s’établit aisément entre conventions sociales de tout type et convention monétaire. Les unes et les autres sont muables au gré d’un consensus commun. La convention explicite ou tacite garantit la circulation de valeurs fiduciaires. Sous un regard porteur d’exigence éthique, et qui met ainsi la communication et l’échange à l’épreuve du vrai et de l’authentique, le consensus fiduciaire n’est pas légitimant, ou ne l’est pas suffisamment. Le cours de la monnaie, indépendamment du titre métallique qu’attesterait une pesée, devient le modèle et presque la métaphore de tous les usages et de toutes les pratiques reçues. « Avoir cours » est leur trait commun. Mon exemple sera ici un passage de la dernière partie de l’Apologie de Raymond Sebond, où Montaigne, s’adressant à Marguerite de Navarre, dénonce l’empire des opinions sans fondement :

8A present que les hommes vont tous un train, […] et que nous recevons les arts par civile authorité et ordonnance [C] si que les escholes n’ont qu’un patron et pareille institution et discipline circonscrite, [A] on ne regarde plus ce que les monnoyes pesent et valent, mais chacun à son tour les reçoit selon le pris que l’approbation commune et le cours leur donne. On ne plaide pas de l’alloy, mais de l’usage : ainsi se mettent égallement toutes choses. On reçoit la medecine comme la Geometrie ; et les batelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications et jusques à cette ridicule poursuite de la pierre philosophale, tout se met sans contredict.(Essais, II, XII, éd. Pierre Villey, Lausanne, Guilde du Livre, s. d., p. 559-560.)

9La comparaison n’a pas été inventée par Montaigne. Villey indique plusieurs sources possibles : Guazzo (De la civil conversatione), Della Casa (Galateo), Amyot (Œuvres morales). L’image est très présente chez Montaigne. On la retrouve lorsqu’il constate la relativité des valeurs morales :

10La valeur de la monnoye se change selon le coin et la merque du lieu.(Essais, op.cit., III, V, « Sur des vers de Virgile », p. 862.)

11Montaigne revient encore à cette métaphore quand il invite au réalisme politique et qu’il admet que les gouvernants puissent tromper « le peuple » à bonne fin. Ce qui est précieux, c’est le consensus et la paix publique, indépendamment des moyens qui sont employés à cet effet :

12Puis que les hommes, par leur insuffisance, ne se peuvent payer d’une bonne monnoye, qu’on y employe encore la fauce. Ce moyen a été praticqué par tous les Legislateurs, et n’est police où il n’y ait quelque meslange ou de vanité ceremonieuse ou d’opinion mensongere, qui serve de bride à tenir le peuple en office.(Essais, op. cit., II, XVI, « De la gloire », p. 629)

13Or Rousseau lit Montaigne la plume à la main. Il en rédige des extraits. Et les images monétaires le séduisent. Dans un registre d’extraits de Neuchâtel (Ms. R 18), j’ai relevé cette note personnelle construite autour d’une des phrases de Montaigne que nous venons de lire :

14Pourvu que l’on n’avance que des maximes autorisées on peut mentir impunément ; pourvu qu’on ne donne que de la monnaie marquée au coin public, peu de gens examinent si elle est de poids et comme dit Montaigne on ne plaide pas de l’aloi mais de l’usage.

15L’homologie parole-monnaie entraîne logiquement l’homologie mensonge-fausse monnaie. Et sous le regard méfiant de celui qui a pris pour devise Vitam impendere vero, le discours humain, en chaque occurrence où il est avantageux de trahir la vérité, est le domaine d’élection du faux-monnayage. Les « maximes autorisées » sont prétexte à tout.

16S’il y a analogie entre le caractère conventionnel du langage et celui de la monnaie, il y a aussi entre eux une opposition substantielle. La monnaie est pesante, elle est le solide, le sonnant et trébuchant. La parole est du vent. Quand la parole promet de la monnaie, ou reconnaît une dette, elle doit s’accompagner de cautions, garanties, signatures, reconnaissances d’identité, etc. : tout un système de confirmations est nécessaire pour que des mots sur du papier équivalent à de la monnaie ou à des biens matériels. Il faut que les mots ne dépendent plus de la croyance, mais établissent une créance en bonne et due forme. Le lien pratique entre parole et monnaie passe par le tiers garant : affaire notariale. Sinon l’analogie reste purement formelle, comme lorsque l’on établit le « Trésor » d’une langue antique ou moderne, répertoire exhaustif qui donne consistance à l’ensemble des mots parmi lesquels les usagers ont puisé.

17Deux figures de bavards désargentés, dans la littérature française, illustrent le rapport antithétique de la monnaie et de la parole : Panurge et le Neveu de Rameau, l’un et l’autre beaux parleurs, gesticulateurs, crève-la-faim. Ils se paient de mots, et paient de mots leurs auditeurs. Leur virtuosité verbale est leur seule ressource. Ils savent amuser, ils subsisteront donc en flatteurs, bouffons et parasites. C’est dire que, lorsque la monnaie impose sa loi, la parole semble perdre son sérieux. Le polyglottisme de Panurge, dans la première rencontre de Panurge et de Pantagruel, fait appel au trésor des langues, pour un éblouissant et inutile gaspillage. Panurge, ayant « mangé son blé en herbe », sera intarissable dans son éloge des « debteurs et emprunteurs », pour autant qu’ils trouvent des « presteurs » (Tiers Livre, III, IV). À quoi Pantagruel oppose la sagesse qui déclare que « debtes et mensonges sont ordinairement ensemble ralliez » (Tiers Livre, III, V). Bourse vide et trop-plein de paroles, vont de pair. Rameau à son tour le donnera à entendre dans la démonstration de tout ce qu’il est apte à contrefaire. Pour quelques pièces d’or nécessaires à sa subsistance, il faut qu’il divertisse ou qu’il fasse des dupes.

Thèmes à développer

18Les notions de sincérité, d’authenticité, d’originalité vont être appelées pour garantir la parole. Authentos, équivaut à auctor (auctoritas). Valeur d’origine de ce qui sort de la main de l’auctor. Ce qui émane de l’individu, et qui ne fait pas partie du langage, lequel a cours anonymement. Ces notions ont pu être associées au langage relatif aux monnaies, mais d’une façon tardive et indirecte.

19Alloi égale alliage, titre, ce qui se pèserait objectivement. Valeur intrinsèque. Image métaphorique d’une vérité essentielle, opposée à la valeur fiduciaire, à ce qui a cours en vertu d’une opinion crédule. On se contente des valeurs d’usage. Et l’usage admet une certaine tricherie sur le titre de la monnaie. Le financier Thomas Gresham observait au même moment que la mauvaise monnaie chassait la bonne. Loi de Gresham : quand, pour payer ses dettes, on a le choix de deux monnaies, dont l’une a un titre inférieur, c’est celle-ci que l’on choisit, et qui se met à circuler, tandis que celle qui est intrinsèquement la meilleure est thésaurisée.

20Quel est « l’étalon » de la valeur monétaire. Existe-t-il une valeur monétaire intrinsèque ? Discussion aux xviiie et xixe siècles. Smith, Pellegrino Rossi, etc.

Une réflexion sur “Pour le plaisir, pour mieux assimiler l’homologie entre parole et monnaie

  1. Merci beaucoup pour cette pépite antiquisante!
    Les Romains étaient des paysans et des commerçants Ils sont du côté de la réalité (res et ratio).
    Les Grecs, des commerçants et des… philosophes! Ils sont du côté de la logique (logos).

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