Affaire Buzyn: opinion d’Eric Verhaeghe

Le Monde révélait hier qu’Agnès Buzyn était convoquée ce matin pour une première mise en examen, pour mise en danger de la vie d’autrui, devant la Cour de Justice de la République. On attend sagement de savoir si elle sortira de cette convocation sous le statut de témoin assisté ou sous le statut de mise en examen. Cette première manifestation claire de la Cour de Justice dix-huit mois après le début de l’épidémie pose le problème vital de l’impartialité de la Cour, qui a reçu 14.700 plaintes liées au COVID et n’a pour l’instant procédé à aucune mise en examen…

Agnès Buzyn sera-t-elle mise en examen aujourd’hui, comme l’annonce le Monde ? Visiblement, la Cour de Justice de la République s’est intéressée à l’action concrète de la ministre au début de la crise du coronavirus et pourrait en avoir tiré la conviction que ladite ministre s’est rendue coupable d’une mise en danger de la vie d’autrui…

Les questions posées par l’affaire Buzyn

On s’interrogera évidemment ici sur la signification nécessairement politique de cet acte de procédure. Les contempteurs du gouvernement des juges se sont d’ailleurs précipité pour expliquer que le travail des juges n’était pas d’évaluer l’action du gouvernement.

On connaît la musique : alors même que l’état d’urgence a aboli tous les contre-pouvoirs efficaces, il faudrait que notre Constitution soit vidée de son sens en ne convoquant plus la Cour de Justice, seule instance habilitée à juger de la responsabilité des ministres. Au fond, si la justice pouvait ne même plus être une “autorité” (puisque la Constitution gaullienne la qualifie comme telle, et non comme pouvoir à part entière), et se contenter de ne punir que les citoyens ordinaires sans s’attaquer aux puissants, certains en seraient très contents… y compris parmi certaines figures de gauche dont la crise du COVID a dévoilé toutes les vérités profondes. 

Reste que le temps nous dira si Agnès Buzyn est la première d’une longue série que la Cour de Justice de la République a l’intention de juger de façon aussi impartiale que possible, ou si la ministre est la simple bouc-émissaire d’un système qui va chercher à étouffer les affaires. 

Les amours de François Molins avec Macron

Comme souvent en France, toute la difficulté de l’exercice ne tient pas seulement à l’impartialité de la justice, mais aussi à son apparence d’impartialité, une notion beaucoup plus importante chez les Anglo-Saxons que chez nous. 

S’agissant de la Cour de Justice de la République, il faut souligner qu’elle accorde un rôle essentiel au procureur général de la Cour de Cassation, qui est l’équivalent de son “parquetier”. Or ce procureur n’est autre que François Molins, l’ancien procureur général de Paris, bien connu des Français depuis les attentats de 2015. 

Si les Français ont appris à vivre, à une époque, avec les comptes-rendus précis de François Molins, ils savent que le même procureur ne s’est jamais situé très loin d’Emmanuel Macron. Comme la presse l’a révélé à plusieurs reprises, le même procureur a notamment été approché à plusieurs reprises pour devenir ministre, de l’Intérieur ou de la Justice

Cette circonstance ne signifie pas que François Molins soit aux ordres du pouvoir. Cela signifie seulement que les apparences de l’impartialité ne sont guère respectées à la Cour de Justice, comme elles ne le sont ni au Conseil Constitutionnel, ni au Conseil d’Etat

L’immense besoin de justice des Français

Une fois de plus (et sauf à accepter la proposition Macron selon laquelle l’avis des Français ne compte plus et n’a aucune importance), l’impartialité de l’Etat risque donc de s’exposer aux critiques de plus en plus acerbes des opposants à la macronie, qui s’exaspèrent de voir les contre-pouvoirs disparaître les uns après les autres. Cette situation constitue de notre point de vue un risque politique grandissant, dans la mesure où la soif de justice est immense dans le pays.

Le fait que la Cour de Justice ait reçu plus de 14.000 plaintes sur la gestion de la crise COVID est un bon indicateur de la situation. Le prétoire est, dans l’esprit de beaucoup de Français, le lieu par excellence où le désaccord avec la macronie doit se régler. 

Nous avons eu l’occasion de la dire : l’inconvénient de cette voie, est qu’elle repose tout entière sur des juges qui ne sont pas neutres. Au fond, les Français délèguent aujourd’hui à des magistrats dont la promotion dépend du pouvoir la fonction de réguler les abus de ce même pouvoir. Voilà qui ne peut qu’être déceptif. 

Une meilleure solution consiste, selon nous, à mener la bataille politique dans le champ politique, et non judiciaire. Mais il est vrai que la déraison macronienne obligera assez rapidement à recourir à des méthodes de rupture, comme la désobéissance civile, pour établir un rapport de force significatif. 

6 réflexions sur “Affaire Buzyn: opinion d’Eric Verhaeghe

  1. Pardonnez-moi d’être complètement hors-sujet mais je profite de la « présence » ici de François Mollens pour vous conseiller un excellent documentaire d’Arte intitulé «Les fantômes du Bataclan».

    D’où il ressort que ces attentats auraient pu être évités (grâce à un repenti on en connaissait l’organisation *exacte* dès juillet 2015) et que le 13 novembre, par incurie – ou calcul politique – on a retardé l’assaut sur la salle de spectacle, laissant celle-ci se transformer en abattoir géant.

    Bernard Cazeneuve – gravement mis en cause dans ce documentaire – a récemment déclaré ressentir de la nausée à cause de sa diffusion sur Arte… Ressentir de la honte ou au moins du regret lui est impossible?

    «Les fantômes du Bataclan» est dispo en replay jusqu’au 2 octobre. M. Bertez je vous le conseille vivement.

    Aimé par 1 personne

    1. « …/… et que le 13 novembre, par incurie – ou calcul politique – on a retardé l’assaut sur la salle de spectacle, laissant celle-ci se transformer en abattoir géant… .

      Un des musiciens, alors présent sur la scène, avait déclaré avoir été intrigué par la présence et l’attitude surprenante de « vigiles » à proximité de la scène très peu de temps avant la tuerie.
      Suite à l’irritation des autorités françaises, il avait été « contraint » de se rétracter et de faire des excuses.

      Après coup, et sans être taxée de complotiste, est ce que ce musicien a été ultérieurement entendu par les enquêteurs ?

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  2. Buzyn fait le buzz pour détourner l’attention des vraies responsabilités.
    Après 14000 plaintes rejetées, il faut bien que le pouvoir fasse un peu semblant! On est en campagne tout de même!
    Et tout d’abord, au nom de quoi exigerait-on que les hauts fonctionnaires de la chancellerie soient moins obéissants que ceux du conseil constitutionnel ?

    Cordialement

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  3. Peu importe la décision qui en ressortira. La mise en scène – parce que mise en scène il y a –  sera l’atout maître.
    La CJR a été créée de toute pièce pour éviter aux ministres (en fonction ou pas) d’avoir à s’expliquer devant l’Ordre judiciaire, beaucoup trop vulgaire, ou pinailleur. Il ferait beau voir qu’ils (ou elles) aient des comptes à rendre tel le vulgum pecus.
    D’ailleurs, la CJR n’est-elle pas qualifiée de « juridiction française d’exception »  ?
    Tout est dit.

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  4. Peu importe la décision qui en ressortira. La mise en scène – parce que mise en scène il y a – sera l’atout maître.
    La CJR a été créée de toutes pièces pour éviter aux ministres (en fonction ou pas) d’avoir à s’expliquer devant l’Ordre judiciaire, beaucoup trop vulgaire, ou pinailleur. Il ferait beau voir qu’ils (ou elles) aient des comptes à rendre tel le vulgum pecus.
    D’ailleurs, la CJR n’est-elle pas qualifiée de « juridiction française d’exception » ?
    Tout est dit.

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