Un survol des chapitres précédents pour toucher du doigt la continuité.

Je refuse d’écrire des livres malgré les sollicitations.

Pourquoi?

Parce qu’un livre, à peine écrit est déjà mort alors que ce qui est important c’est de comprendre la vie, d’interpréter ce qui apparait, jour après jour, en continu et surtout dans la continuité du cadre analytique que l’on a choisi.

Il faut faire toucher du doigt la cohérence du récit et le remettre chaque main en perspective.

je ne me consacre pas à prédire la catastrophe car le chaos est une donnée, une nécessité, un acquis, je cherche plutôt à faire comprendre que face à la tendance au chaos et à la crise, une multitude de contre tendances se développent afin de retarder les échéances. C’est cela mon originalité: mettre le doigt sur les éléments des contre tendances qui font que la crise peut encore être reportée; expliquer pourquoi, cela tient.

Cela tient.

Helas, c’est au prix d’une destruction en profondeur de nos sociétés .

 En 2002, nous avons écrit deux articles importants.

Le premier était intitulé cyniquement : “Vive les crises”.

Cet article a été repris et salué par la presse gauchiste anticapitaliste, car il montrait, à l’évidence, que les crises, grâce aux reflations monétaires de la Fed et de ses succursales , étaient très favorables au marché financier et que les financiers en raffolaient.

Le second était intitulé : « la régulation économique par les bulles ». Nous expliquions que, grâce à la dérégulation et à la financiarisation, le champ d’action des régulateurs s’était élargi.

Avant, ils n’avaient à leur disposition que les deux outils, masse monétaire et taux, maintenant, ils ont, en plus à leur disposition, la régulation que nous avons qualifiée de financière, c’est à dire l’outil de fabrication des bulles d’actifs.

La régulation par les bulles c’est ce que nous avons appelé plus tard la régulation par coups d’accordéon.

Le coup d’accordéon c’est le mouvement par lequel la richesse, les ressources et les actifs patrimoniaux passent de la poche de ceux qui y ont droit a la poche de ceux qui ont titre, bref c’est le mouvement d’enrichissement des déjà riches au détriment de ceux qui travaillent..

On a remplacé les minicycles du crédit; -cycles de hausses ou de baisses qui régulaient les oscillations courtes- par un cycle très long de baisse continue des taux , ce qui a produit des myriades de bulles que de temps à autres on a crevé et nettoyé. Doctrine Greenspan qui en fait est une adaptation de la GREAT EXPERIMENT de John Law dans la mesure ou cette expérience régulait non pas le cycle des affaires et le mouvement des marchandises mais celui des actifs et patrimoines.

A la suite de la grande vague de dérégulation des années 70 et 80, le champ de la monnaie et de la finance s’étaient unifiés, regroupés, et la gestion du prix des assets faisait partie intégrante de la panoplie élargie. Ce n’est pas un hasard, expliquions-nous, si la Fed avait popularisé sa fameuse équation idiote, dite équation de la Fed, qui tendait à prouver que la valeur des actifs financiers dépendait en dernier ressort de la politique de taux de la Réserve Fédérale. A ce titre, cette valeur devenait donc, avec l’aide d’un système bancaire connivent et transmetteur, manipulable. C’était l’époque bénie de la lune de miel entre les autorités et les banques, les autorités faisant gagner beaucoup d’argent aux banques; il était de bon ton de répéter « don’t fight the Fed » ; ne vous mettez pas en travers de sa politique, contentez-vous de la transmettre.

Notre résumé de la situation a été répété maintes fois, et nous continuons de le répéter, car c’est la donnée centrale qui permet de comprendre, à la racine, la crise et ses développements .

La dérégulation ainsi opérée a permis de repousser les limites de l’épargne, les limites du capital des banques et on a abandonné la fiction de la monnaie exogène et des fameuses réserves , du crédit qui consistait a prêter les fonds disponibles -les lonables funds-pour se rallier au crédit et a la monnaie tombés du ciel c’est à dire du bilan des banques. La monnaie est crée par les credits qu’accordent les banques.

La dérégulation, puis l’action conjointe de la Fed et des banques, ont réussi ce prodige de séparer l’ombre du corps, le réel de ses signes, la sphère économique productive et la sphère de la finance. Tout s’est passé comme si les démiurges, grands prêtres de la finance, avaient remplacé le réel, rare, limité, coûteux, pesant, par les signes, infinis, légers, manipulables à volonté. On avait réussi le prodige, le miracle, de remplacer le sang, les larmes, le sacrifice et l’effort par le jeu, la spéculation, l’arbitrage, les dérivés et dérivés de dérivés.

C’est dans cette opération non magique, mais d’illusion, que gît la crise.

D’où les assurances qui n’en sont pas, les mesures de risque déconnectées du réel, mais calculées à partir de signes cabalistiques, d’où toutes les tautologies qui ont permis de transformer le plomb en or, l’eau des égouts en eau de source. Serpents qui se mordent la queue en adossant des crédits à l’immobilier, en faisant monter les prix de l’immobilier, puis constatant que le prix de l’immobilier montait, en accordant encore plus de crédit puisque la valeur du collatéral augmentait etc. Caressez un cercle et il devient vicieux.

Et toute la finance de ces années a été du même tonneau, conduisant à l’émission excessive de titres, de promesses, inflatant les assets et, grâce à cette inflation des assets, justifiant de nouvelles émissions de titres et de crédit. La fameuse transitivité, le célèbre Ponzi, la bonne vieille mécanique de John Law. Lequel Law a été jusqu’à détruire la monnaie normale pour que celle-ci ne fasse pas concurrence à ses titres de la Compagnie du Mississipi. Vous ne voyez pas déjà une petite ressemblance, un petit air de déjà vu ?

Les gouvernements, expliquions-nous, n’étaient pas en reste dans la grande fête de l’illusion financière, dans le tournez-manège Ponzi, ils étaient aux premières loges, ils avaient même les billets gagnants gratuits puisque les banques finançaient gracieusement leurs débauches, leurs dépenses. 

On ne le dit pas assez, le système financier actuel et sa crise reposent sur les dettes des govies, ce sont eux et elles, les dettes qui servent de base, de soubassement au système mis en place. Ce n’est pas un hasard si, en cette étape de révulsion de la dette souveraine, le public découvre que les gros porteurs sont les banques, elles sont chargées de dettes govies jusqu’à la gueule. On appréciera aussi l’ingratitude des gouvernements qui mordent maintenant la main qui les a nourris !

Si nous n’avions écrit que deux articles, ce sont ces deux-là que nous aurions aimé écrire. Rendez-vous compte, quelqu’un qui aurait eu la patience de les copier et de les mettre en pratique aurait fait une fortune speculative colossale.

Malheureusement, on ne peut pas passer son temps à radoter et il faut bien, de temps en temps, parler d’autre chose. Ce que nous avons fait.

Nous le regrettons presque.

Et c’est la raison pour laquelle nous prenons le risque de radoter et de montrer la continuité du processus qui va engloutir une part considérable des patrimoines, de vos patrimoines.

Tout a commencé en 1991, quand la Fed, volontairement, a initié une courbe des taux très pentue pour favoriser le leverage, le recours au crédit court, pour financer le long. Cette politique a débouché sur une bulle, bulle du crédit qui a trouvé son apogée par la crise mexicaine. Le bail out mexicain et la politique incorrigible ont débouché sur la crise bullaire du Sud Est asiatique, dite crise de la Thaïlande. Bien évidemment, cela n’a pas servi de leçon, au contraire, le leverage a été encouragé de plus belle, débouchant sur la crise de LTCM qui a failli déjà, en son temps, faire sauter tout le système grâce à un leverage supérieur à 100, essentiellement sur des positions en dettes souveraines. Devinez le remède au problème LTCM, vous avez gagné, l’injection de liquidités, la manipulation des taux.

Puis vint la crise russe; même remède. Puis vient le millénaire, le fameux an 2000, on allait manquer d’argent à cause des ordinateurs, même remède, même si, cette fois, la maladie était imaginaire. De remède en remède, on a réussi à gonfler la bulle de la technologie et du Nasdaq, elle a éclaté avec des dégâts considérables et un énorme gâchis que l’on a nettoyé… toujours de la même manière: injection de liquidités et baisse des taux, manipulation du prix du risque … ce qui, bien sûr, a débouché sur la bulle des prix de l’immobilier, puis la bulle des crédits hypothécaires et, comme il ne fallait pas s’arrêter en si bon chemin et trouver un emploi à toutes ces liquidités gratuites, on a fait une bulle du crédit, du Private Equity.

Et quand toutes ces bulles, de l’immobilier, de l’hypothécaire, du crédit, du Private Equity, ont éclaté en 2007, puis 2008? On a continué, c’est à dire qu’on a créé de nouvelles liquidités, baissé les taux, manipulé le prix du risque pour créer une nouvelle bulle, là où c’était le plus facile et le plus nécessaire; la bulle des dettes gouvernementales.

Ce qui fait bulle, ce qui définit une bulle, ce n’est pas le gonflement des cours comme on essaie de le faire croire, c’est la masse disproportionnée de papier émise en regard des possibilités d’honorer les promesses que le papier contient. La Grèce, le Portugal, l’Irlande, ne sont pas en faillite parce que les prix de leurs obligations sont trop élevés, ces pays sont en faillite parce qu’ils en ont trop émis, trop vendu. Trop vendu à la faveur des politiques laxistes des banques centrales, à la faveur de l’excès de liquidités, à la faveur de la manipulation du prix du risque. En détruisant la rentabilité des autres placements, les Banques Centrales ont canalisé les capitaux vers les fonds d’Etat, les États ne se sont pas privés de profiter de l’aubaine, ils ont émis à tour de bras. Il faut bien payer les voix des élections.

La transitivité menaçante sur la dette souveraine est en branle: les débiteurs marginaux sont en faillite, on a peur, donc on cherche refuge… en achetant de la dette souveraine qui parait, qui est proclamée comme sûre, de la dette américaine, de la dette qui passe encore pour triple A, etc. Cela ne vous rappelle rien? Plus l’immobilier montait, et plus il était recherché, plus on lui faisait crédit et plus les prix sont sortis de l’épure.

Le mouvement de reflux des capitaux vers le papier sûr, celui qui est considéré comme sans risque, est ce qui permet d’en émettre de plus en plus et de le rendre de moins en moins sûr. C’est cela une bulle, c’est quand une évidence s’impose, un paradigme qui oblitère l’esprit critique. L’évidence, c’est que certaines dettes sont sûres; la conclusion, c’est, on peut y aller sans crainte. Ce qui vise les États-Unis ici est valable pour l’Allemagne, pour l’EFSF. Les dettes considérées comme sûres ne cessent de galoper, que peut être bientôt elles vont s’envoler, comme un dirigeable. Les dettes sûres défient la gravité.

Les soufflets pour fabriquer de la bulle de dettes tournent à plein régime : la BCE fournit des liquidités à trois ans en quantités illimitées, les banques nationales européennes, dans leur coin, font la même chose discrètement, la Fed vient de promettre de ne pas arrêter la machine avant fin 2014, le Japon dans l’impasse, non encore reconnue par la finance à courte vue, pompe comme un Shadock à qui mieux mieux, la Grande Bretagne aussi. Pendant ce temps, l’économie réelle mesurée par les statistiques gouvernementales stagne, alors qu’en réel, elle recule, le chômage s’accroît. La création de richesses est en panne. Il n’y a qu’une chose qui s’accumule : les promesses, la digue des promesses qui monte, qui monte, pour empêcher l’inévitable raz de marée ».

Bruno Bertez, Le blog à Lupus, le 1er février 2012.

3 réflexions sur “Un survol des chapitres précédents pour toucher du doigt la continuité.

  1. La période va être intéressante. soit ça se passe mal avec la Russie et on va avoir une secousse soit ça s’arrange et le 10 ans US va aller à 2 %, la zone où ça pourrait commencer à piquer.

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  2. Un grand merci pour tout ce que vous faites. Ancien trader JPM, hedge fund etc, je ne lis que vous et suis en symbiose. Au plaisir peut-être de vous rencontrer Philippe Baudin

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