La folie du monde, le Trésor perdu de la finance folle.

Les signes ne renvoient qu’aux signes; ils ne reflètent plus rien si ce n’est les intérêts de ceux qui les propagent.

La monnaie ne renvoie qu’ elle même, qu’à la monnaie; à un tel point qu’à ce stade les apprentis sorcièrs qui se croient alchimistes sont obligés de créer toujours plus de monnaie pour soutenir l’illusion de valeur de leur fausse monnaie. Un peu comme ils sont obligés d’imposer les vaccinations à répétition pour masquer l’inefficacité et la non valeur de leurs vaccinations.

Le trésor perdu de la finance folle

L’ ouvrage de Jean-Joseph Goux, Le Trésor perdu de la finance folle, est paru en 2013, mais il est d ‘une brulante actualité; il est riche et complexe, à l’image de l’ensemble de son œuvre.

La grande culture qui imprègne ses propos lui fait traverser les mondes de l’art, de la finance, de la mode, de la littérature, de l’architecture, de l’économie, etc. Il nous emmène de Condillac, Voltaire, Mme du Châtelet et Jean-Jacques Rousseau qui déjà réfléchissent à la question du plaisir, du luxe et de la valeur des choses à Freud, Karl Marx et Baudrillard.

Cet ouvrage est dans la ligne des découvertes que Goux a exposé dans Numismatiques.

En sillonnant, bien sûr, les œuvres de ces économistes (Adam Smith, Bentham, Ricardo, Pareto, Keynes, etc.) qui, depuis le XVIIIe siècle, s’emploient à décrypter les ressorts de ce que l’on dénomme l’économie.

« La valeur de la monnaie repose sur une fiction », écrivait Milton Friedman.

Cette fiction contamine tout, voila ce sur quoi je voudrais insister: la fiction monétaire , le fétiche est envahissant, la monnaie est l’équivalent général de tous les désirs; y compris celui de jouissance, de puissance , de pouvoir et de volonté de puissance. Peut etre aussi mais ceci reste a étudier , du désir de mort.

La fiction monétaire produit un monde de fictions; les fonctions et les fictions créent les organes pour les faire vivre; il faut des fictions pour gérer la fiction monétaire envahissante comme un syndrome autistique.

Le monde aussi , celui des banquiers, des traders, de la haute finance, de la monnaie européenne acéphale et paradoxale, le monde du luxe, le monde de l’art, celui des cryptos et même celui de la politique financiarisée, vendue aux kleptocrates etc. s’apparente de plus en plus à une fiction… inquiétante.

J’ai coutume de dire que nous vivons dans un Imaginaire, j’ai coutume de dire que cet imaginaire n’est pas innocent; même si peut être il est tombé du ciel du système et que personne n’en est responsable, cet imaginaire est celui qui convient au Capital, aux ultra riches, il résulte de l’adaptation de nos sociétés aux contraintes de la reproduction du capitalisme, contrainte qui l’a fait se financiariser.

«La valeur de la monnaie repose sur une fiction.»
(Milton Friedman)

C’ela est vrai et faux car parler de fiction c’est designer un sujet qui habiterait cette fiction mais en serait distinct, or je soutiens que nous ‘n’habitons plus la fiction nous sommes la fiction, elle nous constitue, elle nous traverse.

«Argent fou», «folie des marchés», «finance folle», «capitalisme fou» : la crise qui secoue le monde économique a fait surgir un vocabulaire inquiétant.


Pourquoi folie ? Folie bullaire, folie de la lévitation et de la perte de contact avec le réel, folie de la pseudo libération qui, tout en libérant du poids de la vérité et de l’utilité asservit au mensonge, aux artefacts et constructions parallèles des intérêts des classes dominantes.

Qu’est-ce qui impose partout cette folie extrême ? La logique, la dialectique de la reproduction, le mouvement de l’histoire laquelle force a toujours plus quitter le monde réel pour camoufler ce qu’il est et empêcher les masses d’avoir prise sur lui. La folie a pour fonction objective d’empêcher les prises de consciences; sur ce qui est conscient on a prise, sur ce qui est inconscient on est impuissant, soumis, esclave. Sur ce qui est inconscient règne le « Il », le « Il » de de « il faut » ou pire le « il » de « il pleut ».

Depuis la fin de la convertibilité-or et le flottement des monnaies, qui entraînent la disparition de tout Trésor stable, et l’érection/débandade de pyramides de dettes entrecroisées, ce terme de folie est profondément justifié. Plus justifié encore que le sensationnalisme journalistique et politique lui-même ne pourrait le penser ou mieux le dé-penser. Car le journalisme ne pense pas, il dé-pense et fait dé-penser grâce au pognon dont l’arrose le Très Grand Capital dynastique ou parvenu.


Toutes les valeurs, non seulement économiques et financières, mais aussi esthétiques, éthiques, politiques, sont entraînées dans le même mouvement qui les désancre de toute mesure stable, de tout «trésor» fixe, pour les soumettre à des équilibres toujours momentanés, des bulles, des paniques, en un mécanisme rappelant celui de la Bourse. Le système instaure l’instabilité et avec elle, la peur. Il impose la frivolité, l’absence de référence et de certitude donc la peur du lendemain et le gaspillage car on ne peut plus que spéculer, jamais investir.

Il y a a la fois isomorphisme et homologie dans tout cela, et l’origine de ces similitudes, c’est la coupure, la coupure du réel d’avec les signes censés l’exprimer et le refléter. La coupure de la disjonction Faustienne entre l’ombre et le corps et bien sur la coupure de la fausse monnaie et de la fausse vérité. Toute cette similitude repose sur la coupure/l’écart .entre l’usage, l’échange, le désir, le plaisir ; on est au coeur de l’exploitation pensée par Marx, qui fait que, grâce à la manipulation de signes et la création de fausses équivalences, les uns se coltinent le poids du monde et les autres la gestion de la part maudite mais sacrée concrétisée par le pognon.

Prolongeant, dans l’après-crise de 2008, les analyses philosophiques qui avaient étonnamment anticipé cette crise majeure, l’auteur explore les contours et les conséquences de cette conjoncture affolante où le monde se trouve aujourd’hui précipité.

JEAN-JOSEPH GOUX
Philosophe, Professeur à l’Université de Rice (Houston, USA), Jean-Joseph Goux développe une pratique pluridisciplinaire : entre philosophie, économie, psychanalyse et esthétique, son travail trace le champ d’une «économie symbolique». Principaux ouvrages : Les Monnayeurs du langage (Galilée, 1984), Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme (Blusson, 2000), Accrochages, conflits du visuel (Ed. Des Femmes, 2007), Renversements (Ed. Des Femmes, 2009), L’Art et l’argent (Blusson, 2011).

https://www.payot.ch/Detail/le_tresor_perdu_de_la_finance_folle-jean_joseph_goux-9782907784276

1) Qui êtes-vous ?
Les intersections entre la philosophie et l’économie sont anciennes et nombreuses. Ce terrain m’intéresse depuis longtemps et la situation de profonde crise, aujourd’hui, invite à y revenir. Je suis un philosophe qui parle d’économie, mais aussi d’art et de beaucoup d’autres choses.

2) Quel est le thème central de ce livre ?
Les crises monétaires et financières d’aujourd’hui sont des crises du signe et de la représentation qui rappellent ce qui s’est passé naguère dans les arts, avec le cubisme et l’art abstrait. C’est tout le rapport au réel, à la vérité, qui a changé.


L’inconvertibilité de la monnaie ouvre un abîme. La notion de « thésaurisation » est bouleversée.
Les signes renvoient aux signes dans un jeu indéfini. « Les promesses de payer », que sont les signes monétaires et financiers, s’entrecroisent en des pyramides de dettes de plus en plus complexes, qui n’ont plus de fondation.


Personne ne peut mesurer le degré de solidité ou de fragilité de ce système sans assises réelles.

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?


Ce pourrait être la dernière phrase :  » A l’époque de la finance dactylographe, aucune main invisible ne protège plus de la chute ».

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Une musique de Pierre Boulez, avec des éléments de percussions, de saxophone, et de surprises électroacoustiques comme « Dialogue de l’ombre double » de 2001.

5) Qu’aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
J’aimerais partager un sentiment d’effroi. L’idée que « la finance folle » n’est pas seulement une façon de parler.

EN PRIME

Pour ceux qui veulent se familiariser avec cette pensée et la notion de frivolité de la valeur.

Comme sur TWITTER, je précise que faire connaitre et reproduire ne signifie absolument pas que j’endosse, mais que je crois qu’il faut connaitre. Il faut connaitre la pensée de la French Theory et celle qui débouche sur la dé-construction.


Il ne manque pas, en sciences sociales, de travaux visant à rendre compte des tenants et aboutissants de cette forme dominante de l’économie qu’est désormais le capitalisme financier et de sa délirante logique boursière.

Et pourtant, à lire Jean-Joseph Goux, bien peu — aucun ? — ne pensent cette forme radicalement : non pas comme une forme dégénérée — ce qui ménage toujours la rassurante possibilité d’un capitalisme « sain », qui pourrait à nouveau marcher sur ses deux jambes « productives » et rester sociétalement à sa place —, mais comme une forme essentielle, purifiée, aboutie de ce qu’il en est au fond du capitalisme, à savoir un imaginaire social intégral, virtuellement sans extériorité.

De cette puissance nous faisons chaque jour l’expérience dans ce que Jean-Joseph Goux propose d’appeler la « frivolité de la valeur ». Figure postmoderne de l’économisme, la logique boursière se caractérise en effet par une frivolité qui soumet toute évaluation au jeu singulier de la dérive et de l’aléa.

Cette logique ne comporte aucun principe de limitation interne, et, dès lors que son encadrement institutionnel se trouve progressivement relâché, rien n’empêche cette logique de s’étendre à l’ensemble des valeurs (éthiques, politiques, esthétiques) structurant les différentes sphères de nos sociétés. Telle est la situation actuelle, mais — et c’est la thèse originale que défend l’ouvrage — ses racines paradigmatiques sont déjà anciennes.

Pour autant que l’on se détache du paradigme objectif-réaliste qui pré-contraint notre perception du fonctionnement de l’économie, force est de reconnaître que cette « frivolité » de la Valeur  [1][1]. Par cette majuscule, nous signifions que nous entendons la… n’est pas un événement récent de l’imaginaire social sur lequel repose notre modernité :

« Si la conscience massive, à la fois médiatique et politique, de la frivolité du monde capitaliste (société de consommation, spectacle publicitaire, esthétisation de la marchandise, dérive du désir, logique de la mode, etc.) n’a fait irruption que dans les années 1960, c’est très antérieurement que la perturbation des oppositions entre nature et artifice, besoin et superflu, utilitaire et « gratuit », travaille la dynamique du capitalisme et les théories économiques.

Que la valeur en économie ne soit ancrée ni dans une métaphysique naturaliste du besoin, ni dans le travail nécessaire à la production mais renvoie aux caprices (ou aux codes éphémères) de la subjectivité désirante, n’est pas une innovation subversive qui brusquement ferait trembler et menacerait le monde bourgeois des années 1960, mais les préconditions mêmes qui ont sous-tendu le développement effréné du capitalisme. »

On pourrait croire que Jean-Joseph Goux s’est laissé subjuguer par l’apparence erratique des mouvements boursiers de la Valeur, lesquels semblent avoir désormais perdu tout ancrage réel et donc toute mesure. On pourrait croire qu’à son tour et après tant d’autres, il a sombré dans une sorte de « fétichisme » de la valeur : sa phénoménalité actuelle (les mouvements de bourses) s’épuiserait entièrement dans l’interaction d’une multiplicité horizontale de subjectivités désirantes, et ne relèverait en dernière instance d’aucune détermination sous-jacente et objective (les rapports sociaux de production).

À tout le moins, on pourrait déplorer qu’il torde le bâton dans le sens radical de la frivolité au risque de laisser croire à une autonomisation complète de la Valeur  [2][2]. Jean-Marie Harribey, La démence sénile du capital, Le Passant…, tout à fait déconnectée d’un monde humain où jusque-là elle prenait sa source et qu’elle se met à dominer désormais sans lui rendre le moindre compte.

On pourrait croire tout cela, mais ce serait à coup sûr passer à côté du problème spécifique que Jean-Joseph Goux construit  [3][3]. Ou plus précisément continue à construire, depuis Économie et… pour penser le capitalisme, c’est-à-dire pour prendre au sérieux sa frivolité.

À notre tour, prenons donc au sérieux la perspective de Jean-Joseph Goux. L’entreprise n’a rien de facile. Car la dichotomie qui est habituellement la nôtre — pour le dire vite : sphère monétaire (reflet, surface, expression) / sphère réelle (substrat, profondeur, détermination) — est étrangère à sa façon de penser le rapport social qu’est le capitalisme comme ordre radicalement immanent et d’emblée symbolique. Pire même : elle constitue un véritable « obstacle épistémologique » avec lequel il faut rompre.

Notre métaphysique naturaliste reconduit toute valeur à un fondement objectif, fixe et universel, rendant pour l’essentiel l’évaluation — nonobstant quelques péripéties ou accidents — indépendante de chaque subjectivité singulière, laquelle n’a d’autre choix que de la supporter et de s’y couler de plus ou moins bonne grâce. Que ce fondement soit la « Valeur-Travail » des classiques (Smith, Ricardo) et de Marx, ou la « Valeur-Utilité » des néoclassiques, c’est une question secondaire : dans les deux cas, un même paradigme substantialiste est formellement à l’œuvre, seul variant le type de substance qui, en toute évaluation, s’exprime sous telle ou telle forme.

Dans le domaine de la pensée, trois interventions majeures ont repéré, chacune à sa manière, mais avec des liens que Jean-Joseph Goux tisse subtilement tout au long de son livre, une fêlure profonde dans ce paradigme : l’irruption de la « valeur mobiliaire », c’est-à-dire l’irruption de la souveraineté évaluative qu’affirme en sa pleine singularité, sans s’en laisser compter par aucun arrière-monde, la subjectivité désirante.

À n’en point douter, pour Jean-Joseph Goux, c’est l’événement majeur de notre modernité économique. Et comme pour tout événement véritable, ce ne sont bien sûr jamais les journalistes qui savent en être à la hauteur et le recueillir dans toute sa mesure. Mais, à lire Jean-Joseph Goux, les sciences positives (de la nature ou de la société) n’en sont guère plus capables, lesquelles travaillent toujours sur des « états de choses » donnés dans le monde et s’attachent à en rendre compte  [4][4]. Le débat entre explication (causes) et compréhension…. Seuls les philosophes ou les artistes sont capables de produire une pensée — conceptuelle pour les philosophes, perceptuelle pour les artistes — de l’irruption de l’événement dans le monde  [5][5]. Cette distinction entre deux formes de pensée — création de….

Quelles sont ces trois interventions qui saisissent l’irruption de la subjectivité désirante et de sa souveraineté évaluative comme événement fondateur de notre modernité économique ? À tout seigneur tout honneur : il y a Nietzsche bien sûr, et tous ceux qui, dans son sillage, (Bataille, Klossowski, Foucault, Deleuze notamment) vont poursuivre son laminage systématique de tous les essentialismes et autres substantialismes qui ne visent finalement qu’à rendre l’être homogène.

Contre cela, il convient de réaffirmer sans cesse une ontologie de l’immanence et du pur dehors, pour laquelle l’être s’épuise dans une multiplicité radicalement hétérogène de forces singulières. Cette multiplicité ne mobilise aucune référence transcendante et n’est finalement qu’indéfinis processus d’évaluation, lesquels, même lorsqu’ils présentent un aspect relativement stabilisé, ne laissent encore d’être travaillés par d’innombrables petites batailles.

Cette lignée « nietzschéenne » est de loin la moins explorée dans l’ouvrage de Jean-Joseph Goux, même si l’on trouve quelques belles pages sur Bataille  [6][6]. Notamment dans « La roue et le coup de dés », p. 189-201.. Sans doute la juge-t-il connue, notamment dans le contexte intellectuel français « postmoderne »  [7][7]. Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Éditions de…, et préfère-t-il mettre l’accent sur ce qui, toujours dans le même contexte, lui semble moins accessible, voire occulté, mais qui, dans la critique de la métaphysique substantialiste de la valeur, affronte explicitement les questions d’économie.

Et, de ce point de vue, il y a ce qu’il appelle « la révolution néoclassique de 1870 dans la théorie économique qui prend le mécanisme boursier comme modèle épistémologique » (p. 35). Prenant ainsi le contre-pied d’une critique courante dans les sciences sociales, il insiste sur l’extrême importance pour la pensée moderne de cette théorie économique, souvent qualifiée d’idéologie scientifique dominante, voire de justification savante de l’« économie de marché ». C’est presque devenu un lieu commun que de dénoncer le caractère irréaliste de cette anthropologie sous-jacente — l’homo economicus et sa rationalité instrumentale — qui dissimule, au cœur de l’analyse économique, une démarche normative de philosophie sociale à vocation hégémonique. Là encore, Jean-Joseph a le goût du paradoxe, voire de la provocation, lorsqu’il ne tarit pas d’éloges à l’égard de la pensée marginaliste même si, à le lire, on soupçonne que la théorie néoclassique ne « pense » que chez ses grands auteurs (Walras, en premier lieu), et qu’après et autour d’eux, il n’y a désormais plus que le ronronnement médiocre d’une formali-sation routinière, laquelle fait retomber dans la moulinette de l’homogène rationalité instrumentale ce que les créateurs néoclassiques avait fait voir de l’hétérogénéité du désir.

Mais l’ouvrage de Jean-Joseph Goux n’est pas un exercice acadé-mique d’histoire de la pensée, aussi iconoclaste soit-il. L’appréhension subjective de la valeur, c’est également à travers la reprise de « percepts » littéraires qu’il va en signaler l’importance. Troisième lignée critique de la métaphysique de la valeur : les œuvres littéraires majeures de Zola (mais le paradigme boursier en reste précisément encore à l’argent dans L’Argent), mais surtout de Valéry et de Gide (qui étendent considérablement ce paradigme à des territoires « non économiques » et construisent ainsi un langage pour explorer le monde humain sous un angle original). Ainsi ce commentaire de Monsieur Teste de Paul Valéry :

« La relation d’échange entre individus constitue, quel que soit le domaine envisagé (idées ou produits matériels) un marché de type boursier, de telle sorte que la concurrence incessante que les valeurs individuelles se font entre elles, compose un équilibre mobile qui détermine, pour un instant seulement, les valeurs à cet instant. » (p. 34)

Les trois lignes de problématisation s’originent, chacune à leur manière, dans le même ébranlement : « un approfondissement de la subjectivité de la valeur, d’un perspectivisme, qui creuse à tel point la singularité de l’évaluation qu’elle rend introuvable l’étalon universel, le régulateur invariant des échanges » (p. 35). Avant cela, Balzac, et son fameux usurier Gobseck  [8][8]. Cf. le très beau chapitre IV, « Le principe de Gobseck », in…, avait signalé le point d’incandescence ultime de l’ancien paradigme « objectif-homogène » de la valeur, mais aussi son point de basculement dans le paradigme « subjectif-hétérogène ». Là encore, ce n’est pas ici le lieu de reprendre les belles analyses littéraires de Jean-Joseph Goux. Mais quelques mots sur Balzac-Gobsek feront mieux comprendre la radicalité de la césure qu’il signale.

De prime abord, ce personnage de Balzac nous fait voir le monde sous la perspective d’un scepticisme et d’un relativisme généralisés, apparemment sans butée et point d’ancrage :

« Vous croyez à tout, nous dit-il, moi je ne crois à rien. Rien n’est fixe ici-bas, il n’y a que des conventions qui se modifient suivant les climats. Pour qui s’est jeté forcément dans tous les moules sociaux, les conventions et les morales ne sont plus que des mots sans valeur. »

Rien n’est fixe « ici-bas », mais en apparence seulement, car « il n’est qu’une seule chose matérielle dont la valeur soit assez certaine pour qu’un homme s’en occupe. Cette chose, c’est l’or [lequel] contient tout en germe et donne tout en réalité. » Bref, l’or détient le plus grand pouvoir de représentation, de réduction et de mise en homogénéité des forces sociales multiples et hétérogènes. Gobseck, « Papa Gobseck », dans La Comédie humaine, occupe la place du pourvoyeur d’équivalent général vers lequel convergent toutes les demandes et par le filtre duquel, finalement, toute pseudo-valeur n’est qu’illusion, velléité, fantasme.

« Toutes les différences de conditions, de désirs, de sexes, d’idéaux, s’annulent devant Gobseck. Il les neutralise. Il les réduit au même. L’amant, le négociant, la femme, le militaire, l’artiste, l’écrivain, aussi dissemblables qu’ils puissent être ou paraître par leur identité sociale et les valeurs qui les animent (l’amour, l’orgueil, la fierté, la gloire), tous tournent leur regard éploré vers le même être devant lequel ils s’inclinent et s’humilient. C’est une même oraison financière qui s’élève vers celui qui incarne le principe de l’étalon unique des valeurs. » (p. 93)

Pour autant, se maintient toujours en arrière-plan l’or comme substance : le réalisme cynique de Balzac-Gobseck se tient dans ce qu’on pourrait appeler le régime ontologique de la réalité différée. Gobseck n’est qu’un prêteur sur gages : sa chambre renferme un fantastique bric-à-brac, des objets qu’on lui a confiés, comme escomptes ou comme gages. La différence entre le signe et la chose est certes un décalage, mais le mouvement qu’il rend possible est fini, il a un point d’arrêt, lorsqu’est retrouvée la coïncidence entre le signe et la chose.

C’est ce dispositif dont Les Faux Monnayeurs, notamment, va montrer l’ébranlement, signant par-là, pour ainsi dire, l’entrée dans notre modernité. Désormais les signes en viennent à renvoyer à d’autres signes, sans point fixe.

« Les étalons qui assuraient le réglage des échanges (étalons paternels, linguistiques, économiques) n’ont plus de pouvoir de mesure et de garantie. Se fait le deuil de la représentation glissant vers l’inconvertibilité et la flottaison. » (p. 102)

Cette flottaison généralisée du signe, déjà magistralement repérée par Michel Foucault  [9][9]. Dans « Nietzsche, Freud, Marx », in Nietzsche, Cahiers de…, n’est que le verso signifiant d’un recto anthro-pologique :

« Il n’y a plus de valeurs éternelles inscrites au ciel ou dans les choses mêmes, il n’y a plus d’homme générique avec des besoins déterminables et a priori, il y a des subjectivités qui donnent valeurs, et peu importe à partir de quel fond (et de quelles interrelations). » (p. 179)

Cette flottaison généralisée est suscitée par la marchandisation du monde humain et, en retour, la renforce indéfiniment par l’extension du principe d’équivalence universelle de l’argent : d’un côté, on peut « tout » avoir avec de l’argent, et, de l’autre, n’importe quoi — pour peu qu’il fasse l’objet d’un désir d’appropriation — peut devenir marchandise, c’est-à-dire valeur d’usage achetable sur un marché ! Pour Jean-Joseph Goux, tout le « mauvais infini » du capitalisme se trouve contenu dans la confusion, sociétalement produite et reproduite, entre « intérêt » et « utilité », deux facettes du désir humain dès lors qu’il est sorti de ses gonds. L’intérêt n’est rien d’autre que le « désir d’appropriation de la richesse sous une forme abstraite et partout négociable »  [10][10]. Ce qu’avait déjà fort bien repéré Albert O. Hirschman, in Les…, tandis que l’utilité n’est que « l’objet du désir libre, anarchique, variable, de s’approprier tout ce que l’équivalent général permet d’obtenir, c’est-à-dire en principe n’importe quoi » (p. 185).

Frivolité de la valeur est un livre fort subtile, dont il faut bien situer le potentiel critique. La dé-substantification de la valeur est à l’évidence un acquis émancipateur : elle renvoie à la nécessité politique, pour toute société, de discuter en permanence — à même les contingences de la vie commune de l’irréductible pluralité humaine — de ce qui ne peut être que conventions de richesses requises par l’exigence du vivre-ensemble et justifiables aux yeux de tous. Pour autant, cette dé-substantification s’inscrit nécessairement dans les limites que déploie la finitude de l’expérience humaine. Elle doit donc malgré tout — employons à dessein un vocabulaire polanyien  [11][11]. Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, 1983… — être encastrée. Car le désir humain dès lors qu’il se couple sans limites avec l’artefact de la mesure économique, « l’argent », et devient ainsi « désir d’argent », attaque les fondements naturels (« la terre ») et anthropologiques (« le travail ») de toute société, la plaçant sous la menace d’une complète dissolution. Cette butée, on pourra regretter que Jean-Joseph Goux ne la marque pas du tout : un chapitre sur ce que Karl Polanyi appelait les « marchandises fictives » (« argent », « terre », « travail ») lui aurait sans doute permis de ré-encastrer « la frivolité de la valeur ». Sauf à s’abandonner à la fascination de la « valeur de la frivolité », cette fuite en avant du capitalisme sur laquelle conclut, non sans ambiguïté critique et dans une veine presque baudrillardienne, l’ouvrage :

« Le capitalisme s’imagine et se légitime par l’esthétisation. Non seulement celle des marchandises, mais celle de ses opérations elles-mêmes, de ses valeurs, de son ethos le plus essentiel. La défondation radicale et inaugurale qui revient à reconnaître la frivolité de la valeur, se prolonge dans un imaginaire du capitalisme qui proclame la valeur de la frivolité. » (p. 308)

24Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE)

25Université de Lille 1

Notes

  • [1]. Par cette majuscule, nous signifions que nous entendons la valeur au sens économique de richesse monétaire dont l’accumulation indéfinie est le moteur de l’économie capitaliste.
  • [2]. Jean-Marie Harribey, La démence sénile du capital, Le Passant Ordinaire, 2003.
  • [3]. Ou plus précisément continue à construire, depuis Économie et symbolique (Le Seuil, 1973) en passant notamment par Les monnayeurs du langage (Galilée, 1984).
  • [4]. Le débat entre explication (causes) et compréhension (raisons) est à ce niveau secondaire.
  • [5]. Cette distinction entre deux formes de pensée — création de concepts chez les philosophes et création de percepts chez les artistes — n’est pas convoquée par Jean-Joseph Goux. Nous l’empruntons à Gilles Deleuze et Félix Guattari (Qu’est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, 1991). Il s’agit d’indiquer que la pensée scientifique — pensée de l’étant saisi suivant un certain « état de choses » dans le monde — n’est pas outillée pour saisir l’être même d’un événement en tant qu’il engage l’être même du monde.
  • [6]. Notamment dans « La roue et le coup de dés », p. 189-201.
  • [7]. Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Éditions de Minuit, 1979.
  • [8]. Cf. le très beau chapitre IV, « Le principe de Gobseck », in Frivolité de la valeur. Essai sur l’imaginaire du capitalisme, p. 87-103.
  • [9]. Dans « Nietzsche, Freud, Marx », in Nietzsche, Cahiers de Royaumont, Éditions de Minuit, 1967 : « Les signes sont des interprétations qui essayent de se justifier, et non pas l’inverse » (p. 191). Cette référence centrale est curieusement absente des analyses de Jean-Joseph Goux.
  • [10]. Ce qu’avait déjà fort bien repéré Albert O. Hirschman, in Les passions et les intérêts. Justifications politiques du capitalisme avant son apogée, PUF, 1980.
  • [11]. Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, 1983 [1944].

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/03/2008https://doi.org/10.3917/lhs.156.0161TwitterWhatsAppFacebookPlus d’options…  https://consentcdn.cookiebot.com/sdk/bc-v3.min.html

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