Document: l’origine de l’unipolarité américaine: nous ou le chaos!

Comment ils ont repensé la politique étrangère américaine après la guerre froide.

Alors que la guerre froide touchait à sa fin, un débat s’est ouvert sur ce qui remplacerait le système international bipolaire et sur ce que serait le nouveau rôle mondial des États-Unis. 

Dans « The Unipolar Moment », un essai influent publié dans Foreign Affairsen 1990, le chroniqueur Charles Krauthammer soutenait que voir les États-Unis comme autre chose que la « superpuissance incontestée » du monde relevait de la fantaisie. 

Les décideurs américains pourraient « habiller une action unilatérale de vêtements multilatéraux », a-t-il écrit, mais dans un avenir prévisible, les États-Unis seraient « le seul pays disposant des atouts militaires, diplomatiques, politiques et économiques pour être un acteur décisif dans tout conflit ». 

Washington ne pouvait pas se permettre de se retirer du monde, même s’il le voulait, a insisté Krauthammer.

 « L’alternative à l’unipolarité est le chaos », a-t-il écrit. « Si l’Amérique veut la stabilité, elle devra la créer. ”
— Daniel Kurtz-Phelan, rédacteur en chef

Par Charles Krauthammer

Par Charles Krauthammer

Depuis qu’il est devenu clair qu’une Union soviétique épuisée signifiait la fin de la guerre froide, la quête d’un nouveau rôle américain dans le monde s’est poursuivie.

 Les rôles, cependant, ne sont pas inventés dans l’abstrait ; ils sont une réponse à la structure mondiale perçue. En conséquence, la réflexion sur la politique étrangère américaine de l’après-guerre froide a été encadrée par plusieurs hypothèses conventionnellement acceptées sur la forme de l’environnement de l’après-guerre froide.

Premièrement, on a supposé que l’ancien monde bipolaire engendrerait un monde multipolaire avec une puissance dispersée dans de nouveaux centres au Japon, en Allemagne (et/ou en « Europe »), en Chine et dans une Union soviétique/Russie réduite. 

Deuxièmement, que le consensus intérieur américain pour une politique étrangère internationaliste, un consensus radicalement affaibli par l’expérience du Vietnam, serait substantiellement rétabli maintenant que les politiques et les débats inspirés par « une peur excessive du communisme » pourraient être retirés en toute sécurité. 

Troisièmement, que dans le nouvel environnement stratégique post-soviétique, la menace de guerre serait considérablement réduite.

Ces trois hypothèses se sont révélées erronées. 

Le monde de l’immédiat après-guerre froide n’est pas multipolaire. Il est unipolaire.

 Le centre de la puissance mondiale est la superpuissance incontestée, les États-Unis, assistés de leurs alliés occidentaux. Deuxièmement, le consensus internationaliste subit un nouvel assaut. Cette fois, l’assaut ne vient pas seulement des poches habituelles de l’isolationnisme libéral post-vietnamien (par exemple, les églises) mais d’une résurgence de l’isolationnisme conservateur à la manière des années 1930. Et troisièmement, l’émergence d’un nouvel environnement stratégique, marqué par la montée en puissance de petits États agressifs armés d’armes de destruction massive et possédant les moyens de les livrer (ce que l’on pourrait appeler des États d’armes), fait des décennies à venir une période de pas diminué, menace de guerre.

La caractéristique la plus frappante du monde de l’après-guerre froide est son unipolarité. Nul doute que la multipolarité viendra avec le temps. Dans peut-être une autre génération, il y aura de grandes puissances égales aux États-Unis, et le monde ressemblera, dans sa structure, à l’ère d’avant la Première Guerre mondiale. Mais nous n’en sommes pas encore là, et nous n’y serons pas avant des décennies. C’est maintenant le moment unipolaire.

Les puissances de second rang ne manquent pas aujourd’hui. L’Allemagne et le Japon sont des locomotives économiques. La Grande-Bretagne et la France peuvent déployer des ressources diplomatiques et, dans une certaine mesure, militaires. L’Union soviétique possède plusieurs éléments de puissance – militaire, diplomatique et politique – mais tous sont en déclin rapide. Il n’y a qu’une puissance de premier ordre et aucune perspective dans l’immédiat d’une puissance rivalisant avec elle.

Il y a quelques mois à peine, il était de notoriété publique que les nouveaux rivaux, les grands piliers du nouveau monde multipolaire, seraient le Japon et l’Allemagne (et/ou l’Europe). À quelle vitesse un mythe peut exploser. L’idée que le pouvoir économique se traduit inévitablement par une influence géopolitique est une illusion matérialiste. La puissance économique est une condition nécessaire au statut de grande puissance. Mais ce n’est certainement pas suffisant, comme l’ont montré les comportements récents de l’Allemagne et du Japon, qui se sont généralement cachés sous le tableau depuis que les premiers coups de feu ont retenti au Koweït. Et tandis qu’une Europe unifiée pourrait, au cours du siècle prochain, agir comme une seule puissance, son désarroi initial et ses réponses nationales décousues à la crise du golfe Persique illustrent à nouveau que « l’Europe » ne se qualifie même pas encore comme un acteur sur la scène mondiale.

Ce qui nous laisse avec la véritable structure géopolitique du monde de l’après-guerre froide, mise en évidence par la crise du golfe : un pôle unique de puissance mondiale qui se compose des États-Unis au sommet de l’Occident industriel. Peut-être est-il plus juste de dire les États-Unis et derrière eux l’Occident, car là où les États-Unis ne marchent pas, l’alliance ne suit pas. Cela était vrai pour le changement de pavillon des navires koweïtiens en 1987. Cela a été d’autant plus vrai pour la réaction ultérieure du monde à l’invasion du Koweït.

La prééminence américaine repose sur le fait qu’elle est le seul pays disposant des atouts militaires, diplomatiques, politiques et économiques pour être un acteur décisif dans tout conflit, quelle que soit la partie du monde qu’elle choisit d’impliquer. Dans le golfe Persique, par exemple, ce sont les États-Unis, agissant unilatéralement et avec une rapidité extraordinaire, qui, en août 1990, ont empêché l’Irak de prendre le contrôle effectif de toute la péninsule arabique.

L’Irak, ayant révélé par inadvertance la structure unipolaire du monde d’aujourd’hui, ne peut s’empêcher de s’en plaindre. Il examine le soutien allié et soviétique à l’action américaine dans le golfe et parle d’une conspiration du Nord contre le Sud. S’il est pervers pour le dirigeant irakien Saddam Hussein de prétendre représenter le Sud, son analyse contient une part de vérité. Le moment unipolaire signifie qu’avec la fin des trois grandes guerres civiles du Nord du siècle (Première Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale et Guerre froide), un Nord idéologiquement pacifié recherche la sécurité et l’ordre en alignant sa politique étrangère sur celle des États-Unis. C’est ce qui se dessine actuellement dans le golfe Persique. Et pour l’avenir proche, c’est la forme des choses à venir.

Les Irakiens sont tout aussi pointilleux pour démystifier le multilatéralisme tant célébré de ce nouvel ordre mondial. Ils accusent l’ensemble de l’appareil multilatéral (résolutions des Nations unies, troupes arabes, déclarations de la Communauté européenne, etc.) mis en place dans le golfe par les États-Unis de n’être qu’une couverture transparente pour ce qui est essentiellement un défi américain à l’hégémonie régionale irakienne.

Mais bien sûr. On parle beaucoup pieux d’un nouveau monde multilatéral et de la promesse des Nations Unies comme garant d’un nouvel ordre post-guerre froide. Mais c’est confondre la cause et l’effet, les États-Unis et les Nations Unies. L’ONU n’est garante de rien. Sauf dans un sens formel, on peut difficilement dire qu’il existe. Sécurité collective? Dans le golfe, sans les États-Unis pour diriger et pousser, soudoyer et faire chanter, personne n’aurait bougé. Rien n’aurait été fait : pas d’embargo, pas de « bouclier du désert », pas de menace de force. Le monde aurait radié le Koweït de la même manière que le dernier organisme voué à la sécurité collective, la Société des Nations, a radié l’Abyssinie.

Il y a une nette distinction à faire entre multilatéralisme réel et apparent. Le véritable multilatéralisme implique une véritable coalition de partenaires égaux de force et de stature comparables – la coalition des Trois Grands de la Seconde Guerre mondiale, par exemple. Ce que nous avons aujourd’hui, c’est du pseudo-multilatéralisme : une grande puissance dominante agit essentiellement seule, mais, embarrassée à l’idée et vénérant toujours le sanctuaire de la sécurité collective, recrute un navire ici, une brigade là, et bénit tout autour pour donner son accord unilatéral actions un éclat multilatéral. Le golfe n’est pas plus une opération collective que ne l’était la Corée, qui reste le cas d’école classique du pseudo-multilatéralisme.

Pourquoi la prétention ? Car une grande partie de l’opinion américaine doute de la légitimité de l’action américaine unilatérale mais accepte assez volontiers les actions entreprises par la « communauté mondiale » agissant de concert. Pourquoi cela devrait-il être important pour les Américains que leurs actions obtiennent un signe de tête du Conseil de sécurité de, disons, Deng Xiaoping et des bouchers de la place Tiananmen, ça me dépasse. Mais pour de nombreux Américains, cela compte. C’est donc en grande partie pour des raisons intérieures que les dirigeants politiques américains veillent à revêtir l’action unilatérale d’habits multilatéraux. Le danger, bien sûr, est qu’ils en viennent à croire leur propre prétention.

Mais l’Amérique peut-elle longtemps maintenir sa prééminence unipolaire ? Le spectacle des secrétaires d’État et du Trésor volant à travers le monde faisant vibrer des gobelets en fer blanc pour soutenir le déploiement américain dans le golfe Persique a révélé le déséquilibre entre la portée géopolitique de l’Amérique et ses ressources. Cela n’implique-t-il pas que les théoriciens du déclin américain et de la « surtension impériale » ont raison et que l’unipolarité est insoutenable ?

Il est bien sûr vrai que si l’Amérique réussit à écraser son économie, elle ne pourra pas conserver longtemps son rôle unipolaire. Dans ce cas, le moment unipolaire sera effectivement bref (une décennie, peut-être, plutôt que, disons, trois ou quatre). Mais si l’économie s’effondre, ce ne sera pas à cause de l’impérialisme excessif, c’est-à-dire parce que l’Amérique s’est trop étendue à l’étranger et s’est épuisée avec des enchevêtrements géopolitiques. Les États-Unis consacrent aujourd’hui 5,4 % de leur PNB à la défense. Sous John F. Kennedy, lorsque les États-Unis étaient à leur apogée économique et politique, ils dépensaient presque le double. Les plans de l’administration prévoient que les dépenses de défense des États-Unis baissent à 4 % d’ici 1995, le plus bas depuis Pearl Harbor.

Un effondrement américain au statut de second rang ne sera pas pour des raisons étrangères mais pour des raisons nationales. Ce n’est pas l’endroit pour s’engager dans un débat prolongé sur la cause des difficultés économiques de l’Amérique. Mais l’idée que nous nous sommes dépensés dans la pénurie à l’étranger n’est tout simplement pas tenable. Le faible taux d’épargne américain, un système éducatif médiocre, une productivité stagnante, des habitudes de travail en déclin, une demande croissante de prestations de l’État-providence et un nouveau goût pour les luxes écologiques n’ont rien à voir avec l’engagement en Europe, en Amérique centrale ou au Moyen-Orient. Au cours des trente dernières années, alors que les impôts sont restés presque fixes (passant de 18,3 % à 19,6 %) et que les dépenses de défense ont diminué, les droits nationaux ont presque doublé.

On peut se demander si l’Amérique est en véritable déclin économique. Son pourcentage du PNB mondial est à peu près là où il a été tout au long du XXe siècle (entre 22 et 26 %), à l’exception de l’aberration de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale lorsque ses concurrents creusaient des décombres de la guerre. Mais même si l’on soutient que l’Amérique est en déclin économique, il est tout simplement absurde de laisser entendre que la voie de la solvabilité consiste, par exemple, à abandonner El Salvador, à évacuer les Philippines ou à sortir du golfe. Il peut y avoir d’autres bonnes raisons de faire tout cela. Mais il est absurde de suggérer de les faire comme un moyen d’aller à la racine des problèmes économiques de l’Amérique.

De plus, c’est une erreur de considérer les efforts de l’Amérique à l’étranger comme rien d’autre qu’une ponction sur son économie. Comme on peut le voir dans le golfe, l’implication de l’Amérique à l’étranger est à bien des égards un pilier essentiel de l’économie américaine. Les États-Unis sont, comme la Grande-Bretagne avant eux, une nation commerciale, maritime et commerçante qui a besoin d’un environnement mondial ouvert et stable dans lequel prospérer. Dans un monde de Saddam, si les États-Unis devaient renoncer à leur rôle unique de superpuissance, leur économie serait gravement blessée. Voies maritimes peu sûres, partenaires commerciaux appauvris, prix du pétrole exorbitants, instabilité régionale explosive ne sont que les risques les plus évidents d’une abdication américaine. Les enchevêtrements étrangers sont en effet un fardeau. Mais ils sont aussi une nécessité. Le coût d’un monde ouvert et sûr pour le commerce américain – 5,4 % du PNB et en baisse – n’est guère exorbitant.

III

L’Amérique peut-elle supporter son statut unipolaire ? Oui. Mais les Américains soutiendront-ils un tel statut unipolaire ? C’est une question plus problématique. Pour un chœur restreint mais croissant d’Américains, cette vision d’un monde unipolaire dirigé par une Amérique dynamique est un cauchemar. D’où le deuxième élément majeur de la réalité de l’après-guerre froide : la renaissance de l’isolationnisme américain.

J’ai un grand respect pour l’isolationnisme américain. Premièrement, en raison de son attrait populaire et, deuxièmement, en raison de son attrait naturel. À première vue, l’isolationnisme semble la politique étrangère logique, donnée par Dieu, pour les États-Unis. Ce n’est pas seulement la géographie qui nous y incline – nous sommes un continent insulaire protégé par deux vastes océans, bordé par deux voisins qui pourraient difficilement être plus amicaux – mais l’histoire. L’Amérique a été fondée sur l’idée de se purifier des intrigues et des irrationalités, des querelles dynastiques et des guerres de religion, de l’Ancien Monde. Il faut avoir du respect pour une souche de la pensée américaine si puissante que quatre mois avant Pearl Harbor, le vote pour prolonger les enrôlements provisoires a été adopté par la Chambre des représentants par un seul vote.

Les isolationnistes disent assez catégoriquement que l’Amérique devrait limiter ses attentions dans le monde à la défense des intérêts nationaux vitaux. Mais les isolationnistes les plus extrêmes définissent les intérêts nationaux vitaux comme signifiant la sécurité physique des États-Unis, et les isolationnistes les plus insaisissables prennent soin de ne jamais les définir du tout.

Les isolationnistes diront, bien sûr, que c’est injuste, qu’ils croient en la défense des intérêts nationaux vitaux au-delà de la sécurité physique des États-Unis. Nous avons un cas test. L’invasion du Koweït par l’Irak et ses desseins hégémoniques sur l’Arabie ont constitué une menace aussi claire pour les intérêts américains qu’on peut l’imaginer – une menace pour l’économie pétrolière américaine, pour ses proches alliés dans la région et, en fin de compte, pour la sécurité américaine elle-même. La montée en puissance d’une puissance hostile, alimentée par des revenus pétroliers sans fin, construisant des armes de destruction massive et les moyens de les livrer régionalement et éventuellement intercontinental (Saddam a déjà testé une fusée à trois étages) ne peut guère être une question d’indifférence pour les États-Unis .

Si, dans ces conditions, un cadre de libéraux et de conservateurs influents trouve qu’après réflexion (et en contradiction avec la doctrine énoncée par le président le plus pacifiste de l’après-guerre, Jimmy Carter), le golfe Persique n’est pas, après tout, un intérêt américain vital, alors on voit mal ce que peut signifier « intérêt vital ». Si le golfe Persique n’est pas un intérêt vital, alors rien ne l’est. Il ne reste plus qu’à empêcher une invasion des Florida Keys. Et pour cela, vous avez besoin d’une Garde côtière – vous n’avez pas besoin d’un Pentagone et vous n’avez certainement pas besoin d’un Département d’État.

L’isolationnisme est l’expression la plus extrême du désir américain de retourner cultiver ses vignes. Mais ce désir trouve son expression dans une autre école de politique étrangère beaucoup plus sophistiquée et sérieuse : non pas l’isolationnisme mais le réalisme, l’école qui insiste pour que la politique étrangère américaine soit guidée uniquement par les intérêts et qui définit généralement ces intérêts de manière étroite et nationale.

De nombreux praticiens du réalisme ont été héroïques dans les luttes héroïques contre le fascisme et le communisme. Maintenant, cependant, certains prétendent que le temps de l’héroïsme est révolu. Par exemple, Jeane J. Kirkpatrick écrivait, bien sûr avant la crise du Golfe, qu' »il est temps d’abandonner les avantages douteux du statut de superpuissance », il est temps d’abandonner les « charges inhabituelles » du passé et de « revenir à ‘ temps normaux. » Cela signifie s’occuper « des problèmes pressants d’éducation, de famille, d’industrie et de technologie » à la maison. Cela signifie que nous ne devons pas essayer d’équilibrer le pouvoir en Europe ou en Asie, ni essayer de façonner l’évolution politique de l’Union soviétique. Nous devrions plutôt aspirer à être « un pays normal en un temps normal ».[1]

C’est une vision assez convaincante de l’objectif américain. Mais je ne suis pas sûr que les temps normaux existent. Si un temps normal est un temps où il n’y a pas d’empire mondial du mal en liberté, quand le monde est en repos idéologique, alors même un tel temps n’est pas nécessairement un temps de paix. Saddam a insisté sur ce point. Si un temps normal est un temps où le monde se débrouille tout seul, laissant l’Amérique relativement tranquille – disons, pour l’Amérique, le dix-neuvième siècle – alors je suggérerais qu’il n’y a pas de temps normal. Le monde ne se débrouille pas tout seul. Au XIXe siècle, par exemple, la stabilité internationale n’a pas été atteinte d’elle-même mais, en grande partie, comme le produit des efforts incessants de la Grande-Bretagne au nom de l’équilibre des puissances. L’Amérique cultivait ses vignes, mais seulement derrière deux grands murs océaniques patrouillés par la marine britannique. Hélas, la marine britannique a disparu.

La stabilité internationale n’est jamais acquise. Ce n’est jamais la norme. Lorsqu’il est atteint, c’est le produit de l’action consciente des grandes puissances, et plus particulièrement de la plus grande puissance, qui est maintenant et dans un avenir prévisible les États-Unis. Si l’Amérique veut la stabilité, elle devra la créer. Le communisme est en effet fini ; la dernière des croyances messianiques qui ont hanté ce siècle est bien morte. Mais il y aura constamment de nouvelles menaces perturbant notre paix.

IV

Quelles menaces ? Tout le monde reconnaît un grand changement dans l’environnement international, l’effondrement du communisme. Si c’était le seul changement, alors ce pourrait être un temps normal et la vision unipolaire que j’ai esquissée semblerait à la fois inutile et dangereuse.

Mais il y a un autre grand changement dans les relations internationales. Et nous arrivons ici au troisième élément nouveau et le plus crucial dans le monde de l’après-guerre froide : l’émergence d’un nouvel environnement stratégique marqué par la prolifération des armes de destruction massive. Il est certain que dans un avenir proche, il y aura une augmentation spectaculaire du nombre d’États dotés d’armes biologiques, chimiques et nucléaires et des moyens de les lancer partout sur la terre. « D’ici l’an 2000 », estime le secrétaire à la Défense Dick Cheney, « plus de deux douzaines de pays en développement auront des missiles balistiques, 15 de ces pays auront les compétences scientifiques pour fabriquer les leurs, et la moitié d’entre eux ont ou sont sur le point d’obtenir une capacité nucléaire également. Trente pays disposeront d’armes chimiques et dix pourront déployer des armes biologiques. »[2]

Il est bien sûr banal de dire que la technologie moderne a rétréci le monde. Mais le corollaire évident, à savoir que dans un monde rétréci, le fossé entre les superpuissances régionales et les grandes puissances se réduit radicalement, est rarement établi. Les missiles réduisent la distance. Les dispositifs nucléaires (ou chimiques ou biologiques) multiplient la puissance. Les deux peuvent être achetés au marché. Par conséquent, la carte géopolitique est irrévocablement modifiée. Il y a cinquante ans, l’Allemagne – située au centre, hautement industrielle et fortement peuplée – pouvait constituer une menace pour la sécurité mondiale et pour les autres grandes puissances. Il était inconcevable qu’un État relativement petit du Moyen-Orient avec une base industrielle presque entièrement importée puisse faire autre chose que menacer ses voisins. La vérité centrale de l’ère à venir est que ce n’est plus le cas : relativement petite,

L’Irak, qui (à moins qu’il ne soit désarmé par Desert Storm) sera probablement en possession de missiles intercontinentaux d’ici une décennie, est le prototype de cette nouvelle menace stratégique, ce qu’on pourrait appeler « l’État armé ». L’État d’armes est une créature internationale inhabituelle marquée par plusieurs caractéristiques :

-Ce n’est pas vraiment un État-nation. L’Irak, par exemple, est un État récent aux frontières arbitraires dont le parti au pouvoir nie explicitement que l’Irak soit une nation. (Il fait référence à l’Irak et à la Syrie en tant que régions, faisant partie de la grande nation arabe à laquelle il réserve le terme.)

– Dans l’État d’armes, l’appareil d’État est extraordinairement bien développé et domine complètement la société civile. Le facteur qui permet à la plupart des États d’armes de maintenir une telle structure est le pétrole. Normalement, un État a besoin d’une sorte de contrat social tacite avec la société civile car, en fin de compte, l’État doit compter sur la société pour le soutenir avec les impôts. Les États pétroliers sont dans une position anormale : ils n’ont pas besoin d’un contrat social car la richesse nationale vient du pétrole et le pétrole est entièrement contrôlé par l’État. Les États pétroliers sont des États particulièrement distributifs. Le gouvernement distribue des biens à la société plutôt que l’inverse. Elle est donc source non seulement de pouvoir mais de richesse. Cela rend possible un degré extraordinaire de contrôle social exercé par un appareil d’État puissant, souvent répressif.

-Les États d’armes actuels ont de profonds griefs contre l’Occident et l’ordre mondial qu’il a établi et fait respecter. Ils sont donc subversifs du statu quo international, qu’ils considèrent comme un résidu du colonialisme. Ces ressentiments alimentent une tendance obsessionnelle au développement militaire de haute technologie comme le seul moyen de sauter l’histoire et de se placer sur une base à partir de laquelle défier un ordre imposé par l’Occident.

L’État d’armes n’a pas besoin d’être un État pétrolier. La Corée du Nord, qui travaille dur sur la technologie nucléaire, est un État armé candidat : ​​elle a à peu près autant de légitimité en tant qu’État-nation que la République démocratique allemande ; son appareil d’État domine totalement la société civile en vertu non pas du pétrole mais d’un stalinisme délicieusement développé ; ses griefs anti-occidentaux sont profonds.

Le danger de l’État armé est posé aujourd’hui par l’Irak, demain peut-être par la Corée du Nord ou la Libye. Au siècle prochain, cependant, la prolifération des armes stratégiques ne se limitera pas aux États dotés d’armes. La richesse exceptionnelle permet aux États pétroliers d’importer des armes de haute technologie en l’absence d’une base industrielle mature. Cependant, il n’est pas difficile d’imaginer des États plus matures – disons l’Argentine, le Pakistan, l’Iran, l’Afrique du Sud – atteignant le même niveau de développement d’armes grâce à l’industrialisation ordinaire. (Aujourd’hui, la plupart de ces pays sont amis, mais certains sont instables et potentiellement hostiles.)

L’ère de l’après-guerre froide est donc peut-être mieux appelée l’ère des armes de destruction massive. La prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs constituera la plus grande menace à la sécurité mondiale pour le reste de nos vies. C’est ce qui fait qu’un nouvel ordre international n’est pas un rêve impérial ou un fantasme wilsonien mais une question de pure prudence. L’Occident se rend lentement compte qu’il est nécessaire d’établir un nouveau régime pour contrôler ces armes et ceux qui les brandissent.

Lors d’un débat parlementaire sur la crise du Golfe, même le chef du Parti travailliste britannique, Neil Kinnock, a souligné qu’il ne suffisait pas de sortir l’Irak du Koweït. Les stocks de produits chimiques de l’Irak, a-t-il dit, doivent être détruits et son programme nucléaire contrôlé internationalement. Lorsque le Parti travailliste, à peine un foyer pour les faucons, parle ainsi, nous avons l’étoffe, les prémices d’un nouveau consensus occidental.

Pour faire quoi exactement ? Il n’y a pas de réponse définitive, mais toute solution devra inclure trois éléments : nier, désarmer et défendre. Premièrement, nous devrons développer un nouveau régime, similaire au COCOM (Comité de coordination des contrôles à l’exportation) pour refuser encore plus de haute technologie à ces États. Deuxièmement, les États qui acquièrent de toute façon de telles armes devront se soumettre à un contrôle extérieur strict ou risquer d’être physiquement désarmés. Un dernier élément doit être le développement de missiles antibalistiques et de systèmes de défense aérienne pour se défendre contre les armes qui échappent au contrôle ou à la préemption occidentale.

Il y a peut-être de meilleures tactiques, mais la stratégie globale est claire. Avec la montée de l’État armé, il n’y a pas d’autre alternative que d’affronter, de dissuader et, si nécessaire, de désarmer les États qui brandissent et utilisent des armes de destruction massive. Et il n’y a personne pour le faire à part les États-Unis, soutenus par autant d’alliés qui se joindront à l’effort.

L’alternative à un interventionnisme aussi robuste et difficile – l’alternative à l’unipolarité – n’est pas un monde multipolaire stable et statique. Ce n’est pas un monde du XVIIIe siècle dans lequel des puissances matures comme l’Europe, la Russie, la Chine, l’Amérique et le Japon se disputent une position dans le jeu des nations. L’alternative à l’unipolarité est le chaos.

Je ne veux pas dire que les armes de destruction massive sont la seule menace qui pèse sur le monde de l’après-guerre froide. Ce ne sont que les plus évidents. D’autres menaces existent, mais elles sont plus spéculatives et n’apparaissent aujourd’hui que dans leurs grandes lignes : la montée, par exemple, d’un nationalisme agressif intolérant dans un bloc communiste en désagrégation (dans une formulation extrême, l’émergence d’une population réduite mais résurgente, xénophobe et rancunière « Weimar » Russie). Et certaines menaces à la paix du XXIe siècle sont aussi invisibles aujourd’hui que l’était, disons, le nazisme en 1920. Elles se feront connaître bien assez tôt. Seul un utopiste sans espoir peut croire le contraire.

Nous vivons des temps anormaux. Notre meilleur espoir de sécurité en ces temps, comme dans les moments difficiles passés, réside dans la force et la volonté américaines – la force et la volonté de diriger un monde unipolaire, établissant sans vergogne les règles de l’ordre mondial et étant prêt à les faire respecter. Comparé à la tâche de vaincre le fascisme et le communisme, éviter le chaos est un appel plutôt subtil à la grandeur. Ce n’est pas une tâche que nous sommes plus désireux d’entreprendre que la grande lutte crépusculaire qui vient de s’achever. Mais c’est tout aussi noble et tout aussi nécessaire.

[1] « Un pays normal en temps normal »,  National Interest , automne 1990, pp. 40-44.

[2] Discours à la Conférence sur le leadership conservateur, Washington, DC, 9 novembre 1990.

Une réflexion sur “Document: l’origine de l’unipolarité américaine: nous ou le chaos!

  1. L’Europe ne sera jamais une puissance:
    – sans matières premières, elle ne pourra jamais que gérer des dépendances
    – il existe au moins deux blocs, le bloc allemand et le bloc méditerranéen et il est en train de s’en créer un 3ème balte et anti-russe sous la houlette de … la Grande Bretagne qui en est sortie

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