Editorial: le temps de la finance n’est pas le temps de l’économie réelle et les autorités sont en train de s’en apercevoir. La finance va trop vite.

La Reserve Fédérale américaine a commis une colossale erreur de politique monétaire et elle le sait.

Elle le sait non pas parce qu’on le lui dit mais parce que la réalité économique et financière lui balance son échec en plein visage.

La Fed avait déclaré vouloir refroidir l’économie, calmer le marché du travail, casser la spéculation et resserrer les conditions financières.

Le résultat de son action?

Le marché du travail est en surchauffe absolue , les salaires s’envolent, la productivité s’effondre.

Les ménages et les consommateurs s’endettent comme ils ne l’ont jamais fait par le passé

Le mois de juillet boursier a connu une performance haussière comme jamais dans l’histoire!

Les conditions de crédit sur les marchés tous azimuts se sont à nouveau relâchées.

Les spreads de toutes sortes se sont détendus!

On se précipite pour contracter de nouveaux crédits.

Au cœur de cette énième imbécilité de la Fed se trouve son escroquerie théorique sur ce que l’on appelle les taux neutres.

Vous savez ces fameux taux, pures abstractions, que jamais personne n’a rencontré, ces taux qui seraient tellement intelligents qu’ils ne seraient ni stimulants ni restrictifs. Ces taux miracles tombés du ciel qui seraient le Grand Optimum, le Graal.

Les taux neutres n’existent pas et ne peuvent exister. Ce sont des bestioles subjectives, créées par l’imagination de nos apprentis démiurges afin de faire passer pour rationnel quelque chose qui ne l’est pas; c’est comme les fameuses règles dont parle le gouvernement américain pour s’opposer aux Chinois et aux Russes , c’est l’arbitraire habillé d’un costume taillé à la mode du plus fort.

Dans la période actuelle, la situation est grave et le système capitaliste risque de basculer si l’erreur de Powell n’est pas corrigée.

Larry Summers est le pape de l’orthodoxie théorique capitaliste, il est comme l’a révélé Varoufakis en son temps, l’éminence grise du groupe élitiste qui conduit les affaires du monde. Larry sait que le système ne peut courir le risque de l’inflation non contrôlée et que la pyramide s’effondre si les taux viennent à monter, échappant au contrôle des banquiers centraux; il sait que l’erreur de Powell peut, si elle est perçue et traduite sur les marchés, provoquer La Boule de Neige qui détruira tout sur son passage selon l’enchainement:

-inflation perçue comme non contrôlée

-course prix/salaires

-hausse des taux longs

-insolvabilité des gouvernements

-chute des marchés boursiers

-désolvabilisations en chaine du système bancaire et shadow bancaire

-destruction de la confiance en la monnaie .

Pas étonnant que dans la période actuelle, Larry Summers soit devenu le chef de file des critiques de la Fed -avec El Erian– et de Powell.

Ecoutons-le. On n’est plus dans le langage diplomatique, on ose appeler un chat un chat et mettre le nez de Powell dans son caca.

David Westin de Bloomberg (Wall Street Week, 29 juillet 2022) :

« Que faites-vous, vous les économistes, lorsque vous mettez en place ces taux neutres ? « 

Larry Summers :

« Je pense que Jay Powell a dit des choses qui, pour être franc, étaient analytiquement indéfendables. Il a affirmé à deux reprises lors de sa conférence de presse que la Fed était désormais au taux d’intérêt neutre – le fixant à 2,5%. 

Il est élémentaire que le niveau du taux d’intérêt neutre dépende du taux d’inflation. 

Nous avons sur la mesure la plus citée une inflation de 9,1 % – , c’est une inflation de 4 ou 5 % si on retire les éléments comme l’alimentation et l’énergie . Il n’y a aucun moyen concevable d’imaginer qu’un taux d’intérêt de 2,5% dans une économie qui gonfle comme celle-ci soit proche de la neutralité. 

Et si vous pensez qu’il est neutre, c’est que vous jugez fondamentalement mal la position de la politique. Donc, j’étais vraiment désolé de l’entendre dire cela et, franchement, surpris. 

Il a déclaré en 2018 que la Fed s’approchait du taux d’intérêt neutre à un moment où le taux d’inflation était de 1,9%. Comment peut-il dire la même chose aujourd’hui, alors que le taux d’inflation est là où il est? C’est est inexplicable pour moi, et c’est le même genre de vœu pieux que celui qui nous a amenés aux problèmes que nous avons maintenant lorsque l’on a utilisé le terme « transitoire ». 

Donc, j’espère que la rigueur de l’analyse économique à la Réserve fédérale va s’intensifier.

Reconnaissez que c’est une véritable volée de bois vert que Summers administre à Powell.

Powell fournit une cible facile. Mais sur l’ineptie du «taux neutre», c’est toute la communauté économique main stream qui est impliquée. Le concept n’a jamais été établi sur des bases solides. Le concept même d’une politique monétaire élaborée sur la base d’un «taux neutre» nébuleux, sans consistance théorique ou épistémologique est indéfendable. 

« Déterminer une politique monétaire sur la base d’un supposé taux neutre, c’est l’équivalent de prendre appui sur des sables mouvants« !

Le cœur de la situation c’est que la Fed est dans une impasse et que pour masquer la réalité, qui est qu’elle ne peut resserrer sa politique sans faire s’effondrer le marché financier, elle invente n’importe quoi pour brouiller le raisonnement et surtout les perceptions.

Les taux d’intérêt devraient augmenter considérablement pour écraser les puissantes forces inflationnistes qui ont été déchainées et briser la psychologie de l’inflation et comme la Fed ne peut monter les taux autant qu’il le faudrait, elle prétend qu’il y a un taux miracle.

Tout cela est la conséquence de l’erreur qui a été commise lors de la Grande Dérégulation qui a fait transférer le crédit des banques vers les marchés financiers.

Erreur criminelle que j’ai dénoncée en son temps car placer le crédit sur le marché financier et le faire sortir des bilans des banques, c’est le mettre à la merci de la spéculation, c’est le soumettre aux caprices des Animals Spirits et donc de l’irrationnel. C’est obliger l’Institut d’émission à s’impliquer dans le marché boursier, c’est rendre la politique monétaire financièrement/boursièrement dépendante.

La doctrine opérationnelle actuelle de la Fed consiste à réguler les conditions financières du système principalement par le biais des marchés financiers (contrairement au modèle traditionnel de régulation du crédit du système en ajustant les conditions de prêt des banques). Selon la vision contemporaine de la Fed, le principal mécanisme de transmission de la politique monétaire passe par les anticipations du marché sur la trajectoire des taux directeurs à court terme. La hausse des rendements du marché, la baisse des prix des actifs et l’aversion générale au risque devraient resserrer les conditions financières, réduisant à la fois la demande économique et les pressions à la hausse sur les prix.

La politique monétaire, sous cet aspect devient une politique de régulation des conditions financières sur les marchés, elle devient une politique de régulation des marchés, elle devient une politique de contrôle des marchés, elle devient une politique de manipulation des marchés, et c’est l’enchainement fatal, celui qui fait perdre à la politique monétaire son autonomie/efficacité pour assurer la solidité de la monnaie et la maitrise de l’inflation des prix des biens et des services.

C’est structurellement, systémiquement que le système ne peut plus fonctionner correctement. Ce n’est pas seulement maintenant, dans la conjoncture présente.

 Powell ne cesse d’évoquer les « conditions financières ». La Fed, en fait, espère qu’il ne sera pas nécessaire de relever les taux de façon agressive, et d’aller jusqu’au point où les principales mesures d’inflation reviendront au niveau cible de 2 %. Au lieu de fonder sa politique sur la défense de la monnaie et l’inflation, la Fed se concentre donc sur … les conditions financières sans comprendre que cette concentration peut être fatale et inadéquate. La vitesse de modification des conditions financières n’est pas la même que la vitesse des modifications des conditions économiques. L’économie est un paquebot, la finance bouge comme l’éclair.

La régulation repose sur un mythe .

La Réserve fédérale surveille de près un resserrement significatif des conditions financières pensant qu’il précédera organiquement le ralentissement de la croissance et la diminution des pressions sur les prix. Dans cette conception idiote, quelques hausses de taux agressives proactives et préchargées avec des discussions/communications publiques sur l’inflation sont censées produire rapidement des conditions de marché plus strictes, ce qui assurera une trajectoire d’inflation conforme aux objectifs! C’est ici que git l’illusion, dans cette idée de transmission entre finance et économie réelle.

Dans ce contexte, et sur la base de la phase initiale qui visait à faire prendre au sérieux la volonté de lutte contre l’inflation de la Fed, le S&P500 a baissé de 22,5 %. Les bons du Trésor (TLT ETF) ont perdu 24,0 %, les obligations d’entreprise de qualité supérieure (LQD) ont chuté de 16,7 % . Les CDS à haut rendement ont doublé en 2022 pour atteindre 588 points de base, le plus haut depuis mai 2020. Le marché de la dette des entreprises s’est fermé à l’émission à la mi-juin. Les taux hypothécaires fixes à 30 ans se sont envolés de 270 points de base pour atteindre un sommet de près de 14 ans à 5,81 %. Les prix des matières premières se sont fortement inversés , l’indice Bloomberg Commodities a chuté de 20 % en quatre semaines par rapport aux sommets de juin. Le « taux d’équilibre » des anticipations d’inflation sur cinq ans du Trésor s’est fortement inversé. Le marché a déjà commencé à prévoir une baisse des taux dès 2023.

Tout indiquait un resserrement significatif des conditions financières compatible avec une diminution des pressions sur les prix. 

C’est alors qu’un problème majeur est apparu : ce problème ce fut la fuite devant le risque et la mise en place d’un puissant courant de désendettement mondial , d’une puissante force de deleveraging et de réduction de l’exposition au risque. La finance c’est du mercure, on ne la saisit pas, elle fait ce qu’elle veut,!

Les devises des marchés émergents et les marchés obligataires, en particulier, ont été soumis à une pression intense, l’instabilité est devenue menaçante. L’indice du dollar a bondi de 5 % en deux semaines pour s’échanger au-dessus de 109 .Pendant ce temps, la crise chinoise s’est aggravée. Au cours de la semaine du 11 au 15 juillet, l’indice Bloomberg China Real Estate Developers Index a chuté de 10 %,  L’indice bancaire chinois CSI 300 a chuté de 7,7 %, la plus forte perte hebdomadaire depuis 2018.

Les marchés obligataires de la périphérie européenne ont tangué. Les rendements italiens (4,17 %) et grecs (4,69 %) ont atteint des sommets en près de dix ans.  L’euro a cassé sous les 1,00 contre $ pour la première fois en près de 20 ans. 

Bref, la réduction des risques et le désendettement sont rapidement devenus systémiques.  La contagion s’est intensifiée, produisant la dynamique de crise tant redoutée, l’instabilité à la périphérie gagnant dangereusement le Centre.

C’est dans ce contexte d’une contagion globale rapide que la Fed a une fois de plus pris peur et qu’elle a été obligée de pivoter -comme je l’ai immédiatement diagnostiqué-. elle a habillé son genou à terre de jargon théorique, elle a fait savoir que le taux directeur avait atteint le voisinage de « neutre ». 

Le problème c’est la différence entre le temps du marché financier et le temps de l’économie réelle.

Les marchés ont fait ce qu’ils ont l’habitude de faire: au bord de la dislocation, ils se sont retournés, emballés et ont enclenché un rally puissant. Les fameuses conditions financières se sont brutalement détendues, la spéculation a fait le reste.

Après s’être négociés à 3,48 % à la mi juin, les rendements des bons du Trésor à 10 ans sont descendus à 2,58 % au 1er août. Un rallye obligataire qui a étranglé les shorts du marché des actions: entre les plus bas du 16 juin et la clôture du 5 août, l’indice Goldman Sachs Most Short a rebondi de 37 %.

Les indicateurs de risque ont signalé un changement significatif des conditions du marché. 

Les CDS à haut rendement ont terminé cette semaine à 464 points de base, en baisse de 123 points de base par rapport aux plus hauts du 16 juin. Les CDS des banques ont également terminé la semaine à des plus bas de deux mois. Et vendredi : « Les entreprises américaines font la queue pour revendre des obligations alors que les rendements chutent. » À 56 milliards de dollars, les émissions de qualité investissement de cette semaine ont été les plus fortes depuis mars. 

Conclusion : les conditions financières se sont a nouveau considérablement assouplies.

C’est le contre pied pour la Fed. L’escarpolette.

Le recours à un «taux neutre» pour calibrer la politique monétaire est une doctrine profondément erronée; ou, selon les mots de Mohamed El-Erian, « comique ». 

La Fed a déja assoupli les conditions financières alors que l’économie réelle elle, n’a pas cligné d’un cil:

Vendredi les statistiques de l’emploi de juillet ont été publiées, elles sont beaucoup plus fortes que prévu : 528 000 ajoutés.  Plus de 900 000 emplois ont été créés au cours des deux derniers mois. Selon le rapport JOLTS de mardi, il reste 10,7 millions d’offres d’emploi non satisfaites..

Les données de crédit à la consommation sont booming.

2 août : « Les Américains ont ajouté 312 milliards de dollars de dettes au cours du deuxième trimestre – une augmentation que les chercheurs de la Fed de New York ont ​​qualifiée de « assez importante ». Les Américains ont chargé 46 milliards de dollars supplémentaires sur leurs cartes de crédit au cours du deuxième trimestre et leurs soldes ont connu la plus forte augmentation en plus de 20 ans, selon la Federal Reserve Bank de New York. Les dettes sur cartes de crédit ont augmenté de 5,5 % du premier au deuxième trimestre et de 13 % d’une année sur l’autre. L’augmentation annualisée a été la plus forte augmentation cumulée en plus de deux décennies… »

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2 réflexions sur “Editorial: le temps de la finance n’est pas le temps de l’économie réelle et les autorités sont en train de s’en apercevoir. La finance va trop vite.

  1. Il est clair que la Fed n’a pas cru au retour durable de l’inflation.

    Ce déni doit davantage être analysé sous l’angle psychologique qu’économique. Quand la réalité implique du sang et des larmes il est humain de refuser de la voir.

    On ne lutte pas contre l’inflation avec des taux négatifs et 20% de baisse du S&P c’est très peu au regard de l’ampleur de la bulle. C’est insuffisant pour créer un choc récessif.

    C’est pourtant le pari de la Fed.

    Le pari de la Fed c’est que les choses ont changé et que l’économie est à ce point leveragée que les hausses de taux de marché qui ont eu lieu au printemps suffiront à ralentir l’économie et l’inflation.

    C’est une espérance autant qu’une expérimentation. Une de plus.

    La Fed espérait un ralentissement qui lui donnerait l’opportunité d’un pivot pour Jackson Hole. C’est raté.

    Ceci dit je trouve la situation actuelle confuse avec un PMI des services très mauvais et un marché de l’emploi Blooming. Le premier est un indicateur avancé et je lui accorde plus de crédit.

    En tout cas, stagflation ou boomflation, l’inflation ne semble pas prête de disparaitre.

    D’expérimentations en expérimentations jusqu’à la catastrophe. La Fed ne fait que gagner du temps. Elle est dans la seringue.

    Aimé par 1 personne

    1. Comme l’a souligné ZeroHedge, il y a deux indicateurs importants sur l’emploi qui ne reflète pas la même réalité du marché:
      https://www.zerohedge.com/markets/something-snaps-job-market-multiple-jobholders-hit-all-time-high-unexplained-18-million

      La Fed s’est faire prendre au piège par un phénomène hyper banal: lorsqu’on influence un système trop fortement il mute et il n’est plus possible d’enlever la stimulation sous peine de faire effondrer le dit système.

      Le système financier s’est adapté à la stimulation de la Fed et ne peut plus vivre sans c’est terminé.

      J’aime

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