Un travail de prospective qui examine « le Tout » comme je l’aime

Jean-François Geneste nous propose un texte prospectif, afin d’explorer un certain nombre de pistes potentielles au sujet de l’escalade entre l’OTAN et la Russie, à laquelle nous assistons aujourd’hui.

Il ne s’agit pas de prévoir l’escalade incrémentale, mais bien d’essayer d’en identifier une de potentielle rupture, au même titre que l’on parle d’innovation de rupture ou de changement radical.

Sans entrer dans les détails, remarquons que les factions ont toutes deux mis la barre très haut. La Russie a laissé entendre que sans la maîtrise de l’Ukraine elle serait en danger de disparition et l’OTAN, faux-nez des États-Unis, a déclaré qu’elle ne pouvait pas perdre cette guerre.

En conséquence, si la partie est « vitale » pour les belligérants, il y a fort à parier qu’il y aura escalade jusqu’à un certain point. Objectivement, les USA ayant moins à perdre dans cette affaire, on peut s’attendre à ce qu’ils lâchent prise les premiers. Mais l’incertitude reste pour savoir jusqu’où ils sont prêts à aller et à entraîner l’Europe.

Commençons par les aspects militaires.

Nous ne serons pas exhaustifs tant les possibilités sont grandes, mais nous insisterons sur un scénario bien précis. En effet, la situation sur le terrain semble être la suivante : une boucherie pour les troupes ukrainiennes qui sont suppléées par des brigades de mercenaires de toutes nationalités, notamment polonaise. A ce rythme de consommation du potentiel humain, l’OTAN, même à 20 000 $ par mois de solde par soldat, va finir par manquer de « volontaires ». Or que se prépare-t-il dans les laboratoires militaires ? Simplement l’affrontement robotisé.

Cela fait maintenant des années que je fais la promotion de cette vidéo sans réelle réaction. Pourtant, elle décrit une forme d’avenir quasi certain. Ayant épuisé le capital hominidé, dans le cadre d’une industrialisation de guerre, l’OTAN pourrait très bien utiliser des minis ou microdrones déversés sur des zones ad hoc via des engins à sous-munitions, par exemple. L’IA et les algorithmes de reconnaissance en feraient des éléments extrêmement dangereux sur le champ de bataille, voire sur le territoire russe dans des zones ciblées s’il est décidé de doter l’Ukraine d’armements de plus longue portée qu’aujourd’hui. La capacité manufacturière de guerre pourrait viser à saturer les lignes russes et ainsi les forcer au repli. Zelinsky qui clame, a priori de manière non crédible, le retour des terres à l’Ukraine, y compris de la Crimée, a-t-il une information sur un tel scénario qui serait en train d’être mis en place ?

La stratégie de l’Ukraine serait-elle donc, encore une fois, comme avec les accords de Minsk, de gagner du temps dans une pareille perspective ? La relance de la production électronique aux États-Unis semble aller dans ce sens. Avec 52 milliards de dollars, qui, eux, ne seront pas détournés par la maffia ukrainienne.

Quelle pourrait être la parade russe à cela ? En imaginant que les USA seraient vraiment capables de saturer les troupes russes et d’y faire un carnage avec une telle méthode (la reconnaissance de l’uniforme et, éventuellement, du Z rendent cela extrêmement facile), la meilleure défense consisterait à interdire aux drones et/ou missiles d’entrer dans la zone prohibée. Cela impliquerait alors le déclenchement d’une guerre spatiale avec comme priorité la destruction des satellites GPS et Galileo ainsi que de la constellation Starlink.

Comme on le voit sur cet exemple, l’escalade, une fois que les crans sont franchis, est difficile à arrêter. En effet, dans une circonstance équipollente, les intérêts vitaux de l’OTAN seraient touchés et on peut aisément envisager la suite.

Passons au champ économique.

Aujourd’hui, la Russie est sous sanctions de l’Occident via plus de 13 000 mesures diverses, qui ont pour vocation de la ruiner financièrement. Nous savons tous que cela ne fonctionne pas, mais le pays pourrait être tenté de concevoir des rétorsions. Pourquoi cela ?

Simplement parce que la profondeur du conflit va bien au-delà de l’Ukraine, et concerne la représentation et l’élaboration du monde, ni plus ni moins. Les BRICS veulent un univers multipolaire et composite, respectueux des « particularismes locaux ». Le modèle anglo-saxon, lui, l’exige unipolaire et dirigé de Washington, qui n’est probablement qu’un faux-nez de Londres[1].

Dans ce cadre, un certain nombre de pays a intérêt à voir le dollar tomber et à saper l’hégémonie occidentale dans son fondement, c’est-à-dire la finance. Pour ce faire, référons-nous à une vidéo d’une conférence TEDX de Toulouse. Il y est expliqué que si la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne taxaient toutes les transactions ayant lieu sur leur territoire à 0,2 %, elles pourraient alors supprimer tous les autres impôts.

Forte de cette connaissance, la Russie pourrait alors imaginer le schéma suivant. Soutenir une forme de paradis fiscal qui garantirait des échanges anonymes (garantis par le gouvernement russe qui n’y aurait même pas accès) avec une possibilité de garder ses avoirs hors banque, par exemple sur une clé USB ou le Cloud (de manière parfaitement anonyme) et en toute sécurité et en laissant aux acteurs le soin de négocier entre eux les taux de change entre les différentes monnaies employées.

Ces transactions ne seraient taxées qu’à 0,2 % et seraient assurées, d’une façon à déterminer, par la Russie voire un groupe de pays plus large du type BRICS. Très vite les protagonistes économiques occidentaux se verraient dépouillés de leurs sources de financement (TVA, contrôle des revenus et des flux, etc.), ce qui aurait pour effet de ruiner la zone. Cela créerait un bouleversement majeur de la sphère monétaire avec un transfert de pouvoir, assez subitement.

Quelle parade à cela ? C’est assez compliqué ! Seule une privation substantielle des libertés dans les pays occidentaux avec devise électronique à cours forcé pourrait être efficace, et encore ! La dérive dictatoriale, sensible depuis maintenant quelques années, avancerait d’un cran important et risquerait de susciter des révoltes sinon des révolutions.

Abordons à présent les aspects juridiques. Les instances internationales sont depuis longtemps au service des États-Unis. Cela leur donne un avantage considérable. Par exemple, la banque BNP Paribas a écopé d’une amende de 9 milliards de dollars alors qu’elle n’avait enfreint aucune législation française, ce qui prouve, d’ailleurs, à quel point ce pays est vassal. Il faut impérativement à l’alternative unipolaire pouvoir compter sur des juridictions de contrepoids et renverser l’hégémonie actuelle puisque celles en place aujourd’hui sont tout sauf objectives.

En réalité, ce processus de basculement, si tant est qu’il y ait une réelle volonté, est bien parti. Les nations de l’Ouest, qui n’ont que le mot démocratie à la bouche, ne pourront pas faire la loi ad vitam aeternam si on leur oppose des instances qui représentent plus de la moitié de la population mondiale d’une part et qui de surcroît pourraient « juger » ou arbitrer de façon « juste », et surtout ne défendant pas les seuls intérêts de l’Hégémon. Un système de vote électronique anonyme dans les nouvelles structures internationales garantirait l’absence de pression sur les états faibles.

Pourquoi est-ce disruptif ? Il faudrait faire une étude globale de ce qu’a rapporté la justice à l’Empire au cours des 70 dernières années, de manière directe, mais aussi indirecte. Par ailleurs, pourquoi est-ce une escalade intolérable ? Simplement parce que le pôle unique va perdre sa capacité à faire « sa loi », de type western et cela aura nécessairement des conséquences financières désastreuses, sans compter une baisse d’influence substantielle. On pourrait ainsi en finir avec ce que l’on appelle le « soft power » américain et qui est très loin d’être soft !

La réplique américaine est en cours en essayant, d’une certaine façon, de recoloniser l’Afrique, source singulière de croissance démographique dans la deuxième moitié du XXIe siècle. En clair, et si l’on peut s’exprimer ainsi, celui qui maîtrisera ce continent contrôlera « la démocratie mondiale » juridique. Aussi, ceux qui pensent que le prochain conflit est entre la Chine et les USA près de Taïwan, certes ont de bonnes raisons de l’imaginer, mais ne voient pas assez loin. L’enjeu africain est bien plus capital !

Permettons-nous alors une fiction rapide. Si les États-Unis perdaient, à terme, cette bataille, ils seraient très largement pointés du doigt par la communauté planétaire pour les affres qu’ils ont fait subir à divers peuples pour leur seul intérêt hégémonique : Iraq, Iran, Vietnam, Libye, Serbie, Afghanistan, etc., sans oublier l’Ukraine et les pays d’Amérique du Sud et Centrale où on ne compte plus leurs interventions. Le coût serait tel qu’ils ne s’en relèveraient pas !

Nous voilà au crépuscule de ce texte synthétique, qui a exploré très rapidement trois voies majeures.

Il en ressort, à notre avis, qu’il est urgent pour les États-Unis d’arrêter leur soutien à l’Ukraine. La partie qui se joue et qui est sous-jacente, nous l’avons vu, ne peut en aucun cas se gagner militairement sauf à risquer un conflit nucléaire essentiel duquel ne sortiront que des perdants. C’est d’ailleurs le principe même de ce type de guerre.

Pour le reste, il faut que l’Occident comprenne enfin qu’il existe des voies, disruptives certes, mais facilement réalisables, pour le mettre en position plus qu’inconfortable.

Par ailleurs, il faudra aussi qu’il comprenne que son histoire depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, n’est pas exempte de zones d’ombre et que cela a laissé de profondes traces.

On ne peut pas se refaire une virginité, bien entendu, mais on n’est pas non plus obligé d’empirer son cas. L’histoire est une affaire de temps long. Le capitalisme financier ne connaît, hélas, pas cette notion.


[1] D’un livre écrit par Mostafa Hashem Sherif ancien de AT&T que j’ai dans ma bibliothèque, dont j’ai oublié le titre et qui m’est inaccessible au moment où j’écris ces lignes.

Jean-François Geneste, ancien directeur scientifique du groupe EADS/Airbus Group, PDG de WARPA.

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3 réflexions sur “Un travail de prospective qui examine « le Tout » comme je l’aime

  1. Cher monsieur,
    Merci pour l’accès à ce texte bien pensé.
    Incidemment, et sans que cela apporte quoi que ce soit, je tiens à dire qu’autour de moi, l’endoctrinement atlantiste est phénoménal: c’est une véritable chape de plomb. Par pure paresse intellectuelle et esprit de conformisme, il devient impossible de discuter de quoi que ce soit sur la Russie.
    En un mot, on n’en parle pas en ma présence, tout simplement. Cela en devient lunaire…
    Cordialement,

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  2. A la lecture de ce texte, on perçoit la nullité de nos « intellectuels » qui squattent les plateaux télé et la presse en général, ainsi que le minable niveau de notre personnel politique.

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