Un groupe de réflexion européen met en garde contre la fragmentation de l’État et une économie de guerre criminalisée en cas de longue guerre en Ukraine.

BERLIN/KIEV  – Le Conseil européen des relations étrangères (ECFR), un groupe de réflexion dont le siège est à Berlin, avertit que l’Ukraine pourrait succomber à la fragmentation de l’État et à une « économie de guerre criminalisée ». 

La déclaration conteste les principales exigences du document stratégique, intitulé « Survivre et prospérer « , également récemment publié par l’ECFR, qui donne le ton d’une « longue guerre » en Ukraine. 

Il suggère d’investir plus de 100 milliards d’euros dans le remplacement complet des stocks d’armes ukrainiens par des armes de pointe de conception occidentale. En outre, l’Ukraine devrait être rapidement intégrée dans le marché unique européen. En revanche, les auteurs de la déclaration actuelle soulèvent l’objection que, dans ce cas, on s’attendrait à un appauvrissement généralisé en Ukraine.

« Plusieurs années de guerre »

Le débat est centré sur le document stratégique « Survivre et prospérer » sur la guerre en Ukraine, récemment publié par le Conseil européen des relations étrangères (ECFR), un groupe de réflexion dont le siège est à Berlin et en réseau dans sept capitales européennes. Les auteurs s’attendent à ce que la guerre dure de nombreuses années, même si la violence peut se stabiliser, voire parfois s’atténuer.[1] Selon le document de stratégie, il faut donc démontrer que l’Ukraine « peut se développer, voire prospérer » dans les conditions de la guerre. 

Les auteurs élaborent un plan avec quatre éléments clés, comprenant une assistance militaire et des garanties de sécurité, un soutien économique et des mesures pour sécuriser l’approvisionnement énergétique de l’Ukraine. Le plan devrait également faire comprendre au public européen qu’il est « nécessaire de consolider l’unité européenne malgré la fatigue de la guerre.

100 milliards pour l’armée ukrainienne

Le document de stratégie de l’ECFR propose, entre autres, un soutien militaire massif de l’UE à l’Ukraine. Par exemple, l’Union devrait travailler intensément pour moderniser l’armement des forces armées ukrainiennes. Il doit être converti pour obtenir un armement de pointe de conception occidentale conforme aux normes de l’OTAN. Le remplacement des anciennes armes de l’ère soviétique coûtera à lui seul plus de 100 milliards d’euros.[2] 

La proposition que l’UE, en particulier, se charge de cette tâche revient de facto à attribuer une grande partie des contrats d’approvisionnement à des fabricants d’armements européens. Le document de stratégie de l’ECFR propose également qu’à l’avenir, un grand nombre de « conseillers » militaires européens soient « intégrés » aux forces armées ukrainiennes à des fins de formation et de conseil. 

Outre les propositions militaires, les auteurs du document stratégique de l’ECFR, appellent à l’adhésion rapide de l’Ukraine au marché unique de l’UE, bien sûr, sans implication dans les structures décisionnelles qui l’accompagnent. Et enfin, les auteurs appellent à l’intégration des structures énergétiques ukrainiennes dans celles de l’UE, ainsi « le marché ukrainien de l’énergie devrait être réformé ».

Fragmentation de l’État et économie de guerre

Ce document de stratégie est vivement critiqué, même au sein même de l’ECFR. D’une part, selon un communiqué publié hier, il est inacceptable de s’orienter inconditionnellement vers une « longue guerre ». Bien qu’il s’agisse actuellement du «scénario le plus probable», plus il se répète, plus il y a de chances qu’il devienne une «prophétie auto-réalisatrice». [3]

Le risque particulier d’une «longue guerre» est que le le conflit prend les caractéristiques de « conflits insolubles » pour devenir une « guerre sans fin » que l’on peut observer ailleurs dans le monde. Ces conflits sont caractérisés par la « fragmentation de l’État », une « économie de guerre criminalisée » et une série d’acteurs étatiques et non étatiques qui acquièrent de plus en plus un « intérêt économique et/ou politique continu dans la reproduction de la violence ».

Moins cinq milliards par mois

Ce sont exactement ces conditions de vie qui menacent actuellement de se développer à partir des conditions de la guerre en Ukraine, comme cela a été souligné dans la déclaration de l’ECFR . La situation socio-économique est désastreuse. Selon une étude approfondie publiée récemment par la Banque mondiale, la Commission européenne et le gouvernement ukrainien, la production économique de l’Ukraine s’est tellement effondrée depuis le début de la guerre que son volume cette année devrait être inférieur d’un tiers que l’année dernière.[4] 

L’extrême pauvreté – moins de 5,50 $US/personne/jour – est relativement rare dans le pays, selon l’étude. Cependant, il menace maintenant de monter en flèche à 21% de la population. L’Inflation – actuellement à 23 %, peut-être 30 %, d’ici la fin de l’année – fera grimper le taux de pauvreté global de cette année à environ 40 % – et à 58 % l’année prochaine.

 18 millions de personnes dépendent de l’aide humanitaire. Malgré les multiples coûts militaires et les revenus de l’État en forte baisse, le gouvernement de Kiev essaie de faire face aux coûts des paiements sociaux, humanitaires et médicaux nécessaires. Les déficits budgétaires de Kiev pourraient atteindre près de 28,8 milliards de dollars américains au deuxième semestre 2022.[5]

Déstabiliser le front intérieur

Cela contraste radicalement avec le soutien financier que les pays occidentaux sont prêts à apporter. Comme l’a noté l’historien de l’économie Adam Tooze, jusqu’à présent, Kiev a reçu 1,5 milliard de dollars américains par mois en aide monétaire. Les engagements s’étendent jusqu’à la fin de 2022, sans engagement ferme pour 2023.[6] 

L’UE a signé un total théorique de 9 milliards d’euros d’aide budgétaire en mai, mais seulement environ 1 milliard d’euros a été déboursé. 

Sans une augmentation spectaculaire de l’aide, écrit Tooze, Kiev risque de « poursuivre la guerre à pleine intensité » – comme le veulent les pays occidentaux – et « risquer une crise sociale et économique qui déstabilisera le front intérieur ». Ce serait une situation dans laquelle la « fragmentation de l’État » et une « économie de guerre criminalisée » menaceraient, comme l’a mis en garde la déclaration de l’ECFR d’hier.[7]

Bénéfices supplémentaires

Cette déclaration de l’ECFR souligne également le fait que l’adhésion rapide de l’Ukraine au marché unique de l’UE, soutenue par le document de stratégie « Survivre et prospérer », aurait dans les circonstances actuelles des conséquences désastreuses. 

La raison est simple : il est sans espoir pour l’économie ukrainienne, dans son état actuel, d’atteindre une assise solide avec les industries supérieures de l’Europe occidentale. Si les entreprises ukrainiennes étaient brusquement soumises à la concurrence des entreprises d’Europe occidentale sur un marché unique nivelé, l’économie ukrainienne s’effondrerait bientôt complètement. Cependant part, les entreprises d’Europe de l’Ouest – en particulier celles d’Allemagne – peuvent espérer des bénéfices supplémentaires intéressants.

[1], [2] Piotr Buras, Marie Dumoulin, Gustav Gressel, Jeremy Shapiro : Survivre et prospérer : Un plan européen pour soutenir l’Ukraine dans la longue guerre contre la Russie. ecfr.eu 09.09.2022.

[3] Luke Cooper, Mary Kaldor : Dans le cadeau de l’Europe : comment éviter une « guerre éternelle » en Ukraine. ecfr.eu 26.09.2022.

[4] Banque mondiale, Gouvernement ukrainien, Commission européenne : Ukraine : Rapid Damage and Needs Assessment. Août 2022.

[5], [6] Adam Tooze : Succès sur le champ de bataille alors que la pression monte sur le front intérieur de l’Ukraine. adamtooze.com 10.09.2022.

[7] Luke Cooper, Mary Kaldor : Dans le cadeau de l’Europe : comment éviter une « guerre éternelle » en Ukraine. ecfr.eu 26.09.2022.


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3 réflexions sur “Un groupe de réflexion européen met en garde contre la fragmentation de l’État et une économie de guerre criminalisée en cas de longue guerre en Ukraine.

  1. CONCLUSION LOGIQUE de ce rapport de pro-occidentaux de l’ECFR : Si l’on veut obtenir la paix en Europe, il est important et urgent que la Russie annexe l’entièreté de l’Ukraine et gagne la guerre menée contre eux par les Uko-nazis mandatés par les occidentaux.

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  2. Ce EFCR est-il privé, ou public ? Un appendice de la commission européenne, peut-être..?
    Quoiqu’il en soit, ce doc est d’un cynisme absolu. « Survivre », pour les ukrainiens. « Prospérer » pour les entreprises étrangères qui s’installeront sur les décombres du tissu économique ukrainien. Prédation coloniale, encore et toujours.
    Sauf que les prédateurs se casseront les dents sur l’armée russe, normalement.

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    1. Il suffit d’aller sur leur site: c’est un think-tank européiste. On y trouve le cv des membres du conseil d’administration où il y a pas mal d’anciens ministres. Bref les copains et les coquins comme d’hab!

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