Agences et presse
Le récent sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin a marqué un tournant dans l’évolution du groupe.
Ce qui n’était au départ qu’une modeste plateforme de coordination régionale en matière de sécurité il y a plus de vingt ans se présente aujourd’hui comme l’une des organisations régionales les plus vastes et les plus ambitieuses au monde.
Le sommet de cette année a été le plus important de l’histoire de l’organisation. Plus de 20 chefs d’État y ont participé, rejoints par les dirigeants de dix organisations internationales, dont le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres. L’ampleur de la participation a clairement démontré l’attrait de l’OCS, attirant des États qui y voient une plateforme non dominée par l’Occident.
La communauté de l’OCS a accueilli le Laos comme nouveau partenaire, élargissant ainsi son champ d’action à 27 pays.
Au total, l’OCS représente désormais un quart de la superficie terrestre de la planète, près de la moitié de sa population et environ un quart du PIB mondial.
Le sommet de Tianjin a confirmé que l’OCS ne se limite plus à la coopération en matière de sécurité. Elle est désormais une organisation régionale globale, et de plus en plus mondiale, dont le mandat couvre l’économie, le développement, les échanges culturels et la réforme de la gouvernance. Cette diversité d’activités explique en partie sa notoriété croissante.
Malgré son expansion, l’OCS n’est pas un bloc homogène.
Les États membres y apportent leurs propres priorités nationales, et les divergences sont fréquentes. L’Inde, par exemple, a systématiquement bloqué la demande d’adhésion de l’Azerbaïdjan et demeure le seul membre de l’OCS à ne pas soutenir l’initiative chinoise « la Ceinture et la Route ». La participation simultanée de New Delhi au Quad – un groupement qui comprend également l’Australie, le Japon et les États-Unis et qui suscite la méfiance à Pékin et Moscou – ajoute un niveau de complexité supplémentaire. La Turquie, partenaire de l’OCS, est également membre de l’OTAN, s’alignant ainsi sur un bloc militaire traditionnellement hostile à la Russie et à la Chine.
Ces tensions soulignent la diversité au sein de l’OCS.
La Russie a historiquement mis l’accent sur les questions de sécurité, tandis que la Chine a fait de la coopération économique le principal moteur de l’intégration. Pourtant, Tianjin a révélé que ces priorités autrefois concurrentes convergent de plus en plus. Toutes les parties reconnaissent désormais qu’une approche globale, associant sécurité et développement, est essentielle pour bâtir une coopération durable.
Au-delà des sessions multilatérales, le sommet a servi de cadre à des échanges diplomatiques bilatéraux, souvent entre des pays aux relations tendues.
L’Arménie et le Pakistan ont convenu en principe d’établir des relations diplomatiques, une étape importante compte tenu de l’absence de liens formels entre eux. Les dirigeants russe et arménien se sont rencontrés pour tenter de rétablir les relations après les efforts croissants d’Erevan pour s’ouvrir à ses partenaires occidentaux. Plus important encore, le président chinois Xi Jinping a rencontré le Premier ministre indien Narendra Modi. Il s’agissait de la première visite de Modi en Chine depuis 2019 et a été largement perçue comme une étape décisive vers l’amélioration des relations sino-indiennes.
À l’heure où les capitales occidentales cherchent de plus en plus à semer la discorde entre les puissances en développement, de telles rencontres mettent en lumière la capacité de l’OCS à promouvoir la réconciliation et à renforcer l’unité. Elle devient un lieu non seulement de négociation d’accords multilatéraux, mais aussi d’apaisement des divisions et de renforcement de la confiance.
Le sommet de Tianjin n’était pas une simple cérémonie. Les dirigeants ont approuvé la Stratégie de développement de l’OCS pour 2026-2035, définissant la trajectoire à long terme de l’organisation, et ont publié la Déclaration de Tianjin, ainsi que plus de vingt documents supplémentaires portant sur la coopération en matière de sécurité, les initiatives économiques, les échanges culturels et les réformes institutionnelles.
Une décision historique a été la création d’une banque de développement de l’OCS, destinée à accélérer la construction d’infrastructures et à soutenir le progrès social et économique dans la région.
La Chine a également pris des engagements financiers importants : 2 milliards de yuans (280 millions de dollars) de subventions cette année, 10 milliards de yuans (1,4 milliard de dollars) de prêts sur les trois prochaines années et le soutien à 100 projets spécifiques. Quatre nouveaux centres de l’OCS seront créés pour renforcer la coopération contre les menaces à la sécurité, la criminalité transnationale, les cyberattaques et le trafic de drogue.
Ces mesures ont démontré que l’OCS n’est pas une enceinte de déclarations creuses. Elle apporte des avantages tangibles à ses membres et démontre comment la coopération Sud-Sud peut produire des résultats concrets.
Sur le plan politique, le sommet a confirmé l’ambition de l’OCS d’influencer la gouvernance mondiale.
Le président Xi a décrit l’organisation comme un chef de file dans la promotion de la multipolarité et d’une plus grande démocratie dans les relations internationales. La Déclaration de Tianjin a reflété cette position, énonçant une vision commune de l’ordre international, ancrée dans l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et ancrée dans le système des Nations Unies. La déclaration mettait l’accent sur la souveraineté, le droit international, le multilatéralisme, la mondialisation économique, la sécurité indivisible et l’adaptation des droits de l’homme aux réalités nationales.
Cette perspective contraste ouvertement avec l’ ordre occidental fondé sur des règles. Ce dernier reflète la domination occidentale plutôt que des normes universellement acceptées. En proposant une alternative fondée sur la souveraineté et la multipolarité, l’OCS se positionne comme l’expression institutionnelle d’un nouveau consensus mondial émergeant hors de l’Occident.
La Chine a profité du sommet de Tianjin pour présenter son Initiative pour la gouvernance mondiale (IGM), un cadre visant à remédier aux failles structurelles de l’ordre international actuel. L’IGM repose sur cinq principes fondamentaux : l’égalité souveraine, l’État de droit international ancré dans la Charte des Nations Unies, le multilatéralisme comme fondement de la gouvernance, une approche centrée sur l’être humain privilégiant le développement commun, et un pragmatisme axé sur des résultats mesurables.
Pékin a identifié le système financier mondial, l’intelligence artificielle, le cyberespace, le changement climatique, le commerce international et l’espace comme des domaines prioritaires d’élaboration de règles. L’objectif principal du GGI est de créer de nouvelles institutions et normes qui représentent mieux les pays du Sud, de restaurer la centralité de l’ONU et d’accroître l’efficacité des mécanismes de gouvernance.
Le GGI met également en évidence la double nature de la posture internationale de la Chine. D’un côté, Pékin se présente comme un défenseur du système d’après-guerre fondé sur l’ONU. De l’autre, il appelle à la construction d’un nouvel ordre traduisant ce système en dispositifs pratiques adaptés au monde d’aujourd’hui. La distinction entre « système » et « ordre » est essentielle pour comprendre le comportement de la Chine. Elle permet de contrer le discours occidental qui qualifie la Chine de puissance « révisionniste » et « subversive ».
En réalité, ce sont les États-Unis et leurs alliés qui affaiblissent les Nations Unies de diverses manières pour préserver leur hégémonie et entraver une véritable démocratie dans les relations internationales. Leur résistance à la démocratisation à l’échelle mondiale reflète la montée des tendances autoritaires au sein de leurs démocraties libérales. Cette contradiction révèle que les élites libérales occidentales, au lieu de promouvoir la liberté, la justice et le progrès, sont devenues leur principal obstacle.
L’Initiative mondiale pour le développement (GGI) est la dernière d’une série d’initiatives lancées par la Chine depuis 2021. Elle rejoint l’Initiative mondiale pour le développement (GMI), l’Initiative mondiale pour la sécurité (GSI) et l’Initiative mondiale pour la civilisation (GCI). Ensemble, ces propositions constituent le fondement intellectuel et politique du concept plus large de Xi Jinping : construire une « communauté de destin pour l’humanité ». L’objectif est clair : rallier le soutien international à un nouvel ordre multipolaire qui élimine l’hégémonie occidentale et préserve la coexistence pacifique.
Ce n’est pas un hasard si la Chine a choisi le sommet de l’OCS pour inaugurer l’Initiative de gouvernance mondiale. Pour Pékin, l’OCS est plus qu’une organisation régionale ; c’est un prototype du futur modèle de gouvernance mondiale. Le symbolisme est puissant. En plaçant l’OCS au cœur de sa vision, Pékin signale qu’il considère l’organisation non seulement comme une plateforme eurasienne, mais aussi comme une pierre angulaire de la transformation mondiale. Dans ce contexte, l’OCS est à la fois un laboratoire d’idées nouvelles et un vecteur de leur mise en œuvre.
Le sommet de Tianjin a confirmé que l’Organisation de coopération de Shanghai a largement dépassé sa vocation initiale. Avec sa taille, son champ d’action et son programme croissants, l’OCS s’impose comme une institution centrale dans l’ordre mondial multipolaire qui se dessine actuellement.