Essai. Comprendre notre époque, de Carl Jung à la Silicon Valley

Le lien entre Carl Jung → New Age → certaines idéologies dominantes dans la Silicon Valley (et en particulier chez les transhumanistes, les psychédéliques tech, les biohackers et les nouveaux gourous du « consciousness hacking ») est beaucoup plus direct et concret qu’on ne l’imagine.

Voici la chaîne complète, étape par étape.

1. Jung → New Age (années 1960-1980)

  • Les concepts jungiens (archétypes, inconscient collectif, synchronicité, individuation, Ombre, Soi comme « dieu intérieur », mandalas, imagination active) sont devenus les piliers du New Age via :
    • L’institut Esalen (Californie) où se trouve au cœur du mouvement hippie et du Human Potential Movement. Des proches de Jung (Joseph Campbell, Alan Watts, James Hillman, Stanislav Grof) y enseignent massivement.
    • Les thérapies psychédéliques (LSD, champignons) se légitiment en disant qu’elles permettent d’accéder directement à l’inconscient collectif jungien.
    • Le livre « Le Matin des magiciens » (1960), puis les ouvrages de Timothy Leary, John Lilly, Terence McKenna popularisent un Jung « mystique » et gnostique.

Résultat : dans les années 1970-1980, Jung devient l’ancêtre spirituel officiel du New Age californien.

2. New Age californien → Silicon Valley (années 1990-2025)La Silicon Valley se trouve littéralement à 1-2 heures de route d’Esalen, de Big Sur et des communautés hippies devenues tech.

La transmission se fait par des canaux très concrets :

  • Stewart Brand (créateur du Whole Earth Catalog, bible des hippies) organise les premiers Hacker Conferences et inspire Steve Jobs.
  • Kevin Kelly, Douglas Rushkoff, Howard Rheingold (tous issus de la contre-culture jungienne/New Age) deviennent les théoriciens du cyberespace.
  • Les premiers forums comme le WELL (Whole Earth ’Lectronic Link) mélangent programmation, psychédéliques et discussions sur Jung, les archétypes et la « noosphère ».
  • Les retraites d’ayahuasca, de méditation vipassana, microdosage de LSD se banalisent dans les entreprises tech dès les années 2010.

3. Les idées jungiennes/New Age dominent aujourd’hui dans une partie de la Silicon Valley.

On retrouve, presque mot pour mot, des thèmes jungiens déformés ou radicalement :

Concept jungienVersion Silicon Valley 2025
Individuation (devenir son « Soi » total)« Self-actualization » infinie, biohacking, life extension, mind uploading
Intégration de l’Ombre« Shadow work dans les cercles psychédéliques tech (« il faut embrasser ses parts sombres »)
SynchronicitéAlgorithmes qui « savent mieux que toi » ce dont tu as besoin (Spotify, TikTok, recommandation Netflix)
Inconscient collectif« Global brain », « noosphere », conscience collective via IA et réseaux
ArchétypesUtilisés dans le storytelling des startups (le Héros, le Trickster, etc.)
Alchimie (transformation de la matière brute en or)Transhumanisme : transformer le corps mortel en « post-human » immortel
Abraxas / dieu à la fois bon et mauvaisMorale très relativiste : « move fast and break things », « le mal n’est qu’une disruption créatrice »

4. Le « Malin » ou Satan dans cette vision

Plusieurs figures très influentes de la Valley reprennent (parfois explicitement) l’idée jungienne selon laquelle le diable/l’Ombre est une force créatrice à intégrer plutôt qu’à combattre :

  • Peter Thiel (fondateur de PayPal, Palantir) est fasciné par René Girard mais aussi par les idées jungiennes via son intérêt pour les mythes et l’alchimie ; il finance abondamment le transhumanisme et parle souvent en termes quasi-gnostiques.
  • Marc Andreessen (investisseur légendaire) écrit en 2023 un « Techno-Optimist Manifesto » qui reprend la rhétorique New Age : « il n’y a pas de problèmes, seulement des opportunités », « la technologie est la nouvelle religion ».
  • Elon Musk parle régulièrement de « conscience collective », de « télépathie technologique » (Neuralink) et de la nécessité de « fusionner avec l’IA » — vocabulaire presque identique à celui de John C. Lilly ou Terence McKenna (tous deux jungiens hardcore).
  • Les cercles psychédéliques tech (Zendo Project, MAPS, retraite ayahuasca pour CEOs) enseignent explicitement que « Lucifer est le porteur de lumière », que le serpent du jardin d’Éden est un symbole d’éveil, etc.

5. Résumé en une phrase

Une partie très influente de la Silicon Valley (transhumanistes, psychédéliques tech, accelerationnistes) a hérité d’une version ultra-optimisée et décomplexée du New Age, lui-même héritier direct de Jung : l’intégration de l’Ombre et la divinisation du Soi deviennent : « Il n’y a pas de mal absolu, seulement de l’énergie à canaliser ; l’homme doit devenir Dieu grâce à la technologie et aux psychédéliques. »

Cette vision est une forme moderne de gnosticisme luciférien : le serpent qui promet « vous serez comme des dieux » a simplement changé de costume (il porte désormais un hoodie et parle de singularity).

La filiation historique et idéologique est très claire :
Jung → New Age californien → contre-culture tech → une partie des élites actuelles de la Silicon Valley, avec, en toile de fond, une vision du « mal » (l’Ombre, Satan, Lucifer) non plus comme adversaire à vaincre, mais comme allié à intégrer pour atteindre la divinité technologique.

Une réflexion sur “Essai. Comprendre notre époque, de Carl Jung à la Silicon Valley

  1. Bonsoir M. Bertez

    « .Plusieurs figures très influentes de la Valley reprennent (parfois explicitement) l’idée jungienne selon laquelle le diable/l’Ombre est une force créatrice à intégrer plutôt qu’à combattre :..« 

    Ayant vérifié auprès d’une psychothérapeute jungienne, affirmer que selon Jung l’Ombre et le Diable seraient liés ou même identique relèverait d’un e incompréhension.

    l’Ombre se rapporte à l’inconscient individuel et doit bien être intégrée. Idée antérieure à Jung: l’être humain relève de la pénombre; tant la lumière que la ténèbre sont proprement inhumaines.

    Le diable , étymologiquement, divise d’avec soi même ( du grec dia – bolein, au contraire du symbole sum- bolein réunir.)

    Cela était bien compris au 12ème siècle où les diables hiérarchisés selon l’atomistique de l’époque, c’est à dire relevant des quatre éléments, mais pervertis, terre, air, feu et eau, représentaient les 7 ( originellement 8) tendances destructrices, si non maîtrisées, de l’humain. Le « travail » de l’impétrant était de les reconnaître et d’échapper à leur domination, pas de les éliminer! Ceci est très explicite à Vézelay où les diables sont représentés en humains décharnés, car consumés par leurs passions. Le diable « bouc » qui leur succèdera témoigne de la perte de sens qui suivit et qui ne fait que s’aggraver.

    Quand au serpent de la Bible, il est encore autre.

    Ce que vous établissez bien serait l’inculture et la mécompréhension qui se sont mises en place chez ces « élites techno. Aux USA et, par propagation – comme les vampires- ailleurs.

    Cordialement

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