Le Détroit d’Ormuz : Seul un camp a clairement enfreint le droit international, et ce n’est pas l’Iran
Inspiré de l’analyse de Maryam Jamshidi publiée dans The Nation le 17 avril 2026
Depuis plusieurs semaines, le monde entier – des États du Golfe aux capitales européennes – accuse l’Iran de violer le droit international en réglementant le passage des navires dans le détroit d’Ormuz et en imposant des frais de transit.
Au Conseil de sécurité de l’ONU, plusieurs résolutions ont été déposées pour condamner ces mesures. L’une d’elles a recueilli le soutien de près de 140 États membres. À la veille du cessez-le-feu américano-iranien du 7 avril, onze membres du Conseil ont même voté en faveur d’un texte autorisant potentiellement tous les États membres de l’ONU à faire la guerre à l’Iran pour rouvrir le détroit.
Pourtant, pas une seule résolution n’a été proposée pour condamner la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Cette disproportion flagrante ne reflète en rien la réalité juridique : seul un camp a clairement et indiscutablement violé le droit international. Et ce n’est pas l’Iran.
Une guerre d’agression illégale
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont déclenché une guerre contre l’Iran. Selon le droit international, il s’agit d’un crime d’agression, l’un des crimes les plus graves prévus par le Statut de Rome de la Cour pénale internationale.
Aucun État ne peut lancer une guerre – ou menacer d’en lancer une – pour contraindre un autre pays à renoncer à son programme nucléaire, à ses missiles balistiques ou à son soutien à des acteurs non étatiques, sans autorisation du Conseil de sécurité ou sans invoquer légitimement la légitime défense.
L’administration Trump a tenté de présenter cette offensive comme une mesure défensive. Cet argument n’a convaincu ni les alliés occidentaux ni la majorité de la communauté internationale.
Pire encore, les États-Unis ont imposé un blocus naval sur les ports et les côtes iraniennes. Un tel blocus, en temps de guerre non autorisée, constitue lui aussi un acte d’agression. Il viole les règles du droit de la guerre maritime, car il vise à asphyxier l’économie iranienne plutôt qu’à obtenir un avantage militaire précis, causant des dommages disproportionnés à la population civile.
Ce blocus a d’ailleurs contribué à mettre fin au cessez-le-feu.
Sur ce point, le droit international est clair et sans ambiguïté : les États-Unis et Israël ont enfreint les principes fondamentaux de la Charte des Nations unies.
Les mesures iraniennes posent un débat juridique légitime.
À l’inverse, les actions de l’Iran dans le détroit d’Ormuz sont loin d’être aussi tranchées.L’Iran n’a pas imposé un blocus total. Il a exigé que les navires coordonnent leur passage avec ses autorités, respectent son régime réglementaire et empruntent un couloir proche de ses côtes.
Il a interdit le transit aux navires liés aux États-Unis et à Israël, tout en autorisant – au moins temporairement pendant le cessez-le-feu de dix jours avec le Liban – le passage des navires commerciaux (avec peut-être quelques exceptions).
Téhéran a également perçu des frais de passage pour certains bateaux, présentés comme une contribution aux services de sécurité et de guidage en zone de conflit.
Le détroit d’Ormuz n’est ni une mer internationale ni une haute mer. Il est entièrement composé des eaux territoriales de l’Iran et d’Oman.
Le régime juridique applicable relève donc du droit de la mer, et plus précisément du régime du passage inoffensif (innocent passage) plutôt que du « transit passage » prévu par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS) de 1982.
Or, ni l’Iran ni les États-Unis n’ont ratifié cette convention.
L’Iran, signataire mais non partie, est un « objecteur persistant » au régime du transit passage. Il considère que les eaux du détroit relèvent du passage inoffensif, qui permet à l’État côtier de réglementer la navigation pour des raisons de sécurité, de refuser le passage à des navires constituant une menace et de percevoir des frais non discriminatoires pour des services rendus (guidage, sécurité, etc.).
Des juristes sont divisés : certains estiment que l’Iran agit dans les limites du droit ; d’autres considèrent que ces mesures entravent excessivement la liberté de navigation. Le Parlement iranien examine actuellement une législation pour formaliser ce régime. Le débat est donc légitime et ouvert – contrairement à la guerre et au blocus américano-israéliens.
Une longue histoire d’instrumentalisation du droit
Ce n’est pas la première fois que le droit international est invoqué de manière sélective. Au XVIIIe et XIXe siècles, la « liberté des mers » servait surtout à justifier le commerce et la colonisation. Au XXe siècle, les puissances occidentales ont souvent utilisé le droit pour protéger des minorités ou légitimer des interventions.
Aujourd’hui, les ambiguïtés du droit humanitaire sont régulièrement exploitées pour justifier des frappes sur des civils, comme on l’a vu dans d’autres conflits.En accusant l’Iran de « prendre en otage l’économie mondiale » tout en passant sous silence l’agression initiale, les puissances occidentales perpétuent un schéma ancien : appliquer le droit pour affaiblir les États du Sud qui résistent à la domination, tout en ignorant les violations commises par les États du Nord puissants.
L’objectif sous-jacent semble clair : empêcher l’Iran de générer des revenus qui lui permettraient de contourner les sanctions.
Vers une application équilibrée du droit ?
Le message de l’article de Maryam Jamshidi est limpide : il ne peut y avoir aucun débat sérieux sur l’illégalité de la guerre et du blocus américano-israéliens.
En revanche, les mesures iraniennes dans le détroit d’Ormuz relèvent d’un débat juridique honnête et raisonnable.
La communauté internationale devrait résister à cette application à deux vitesses du droit.
Accepter que le droit ne s’applique qu’aux faibles et jamais aux forts ne fait que renforcer l’impunité des puissants et fragiliser l’ordre international que l’on prétend défendre.
Le détroit d’Ormuz, artère vitale pour 20 % du pétrole mondial, reste un théâtre géopolitique explosif.
Mais au-delà des intérêts stratégiques, c’est surtout la cohérence et la crédibilité du droit international qui sont en jeu.
Et sur ce point, le bilan est, pour l’instant, accablant pour un seul camp.
Source principale : « Only One Side Has Clearly Broken the Law In the Strait of Hormuz », Maryam Jamshidi, The Nation, 17 avril 2026.