Editorial: si on veut réindustrialiser il faut d’abord détruire du vieux capital, des rentes, du capital fictif, du capital symbolique et surtout les élites qui incarnent l’ancien et l’inefficacité

Le capitalisme est un système d’accumulation infinie du capital, mû par le profit et non par la satisfaction des besoins.

Les élites comme Draghi par exemple publient des rapports, grassement rémunérés pour enfoncer des portes ouvertes qui donnent sur des impasses, « il n’y a qu’à » , « il faut qu’on » réindustrialise les économies européennes. Et d’aligner des sommes colossales!

Ces zozos réussissent à parler de réindustrialisation sans faire le diagnostic de la désindustrialisation! C’est comme si elle était tombée du ciel!

C’est pourtant simple: si l’Europe se désindustrialise c’est parce que faire de l’industrie n’est pas assez rentable! Le Capital ne rate jamais une occasion d’investir si cela l’enrichit, et lui permet de gagner de l’argent, il suffit que la rentabilité soit satisfaisante, comparativement.

Contrairement à l’approche dominante en économie (qu’elle soit keynésienne, néoclassique ou même post-keynésienne), qui voit dans la demande (consommation, investissement public) ou dans l’offre (productivité, innovations) le moteur principal de la croissance, une longue tradition marxiste et post-marxiste place au centre de son analyse la profitabilité du capital.

Pour ces auteurs – et je suis en très bonne compagnie –, le capitalisme n’est pas un système destiné à satisfaire les besoins humains, mais un système dont la logique interne est l’accumulation sans fin du capital pour lui-même.

Le profit n’est pas un « résultat » parmi d’autres : il est le moteur, la condition de survie et le critère ultime de toute activité économique.

Michael Roberts, dans son travail empirique de longue haleine, illustre de manière particulièrement claire et rigoureuse cette thèse. Et je me réfère souvent à ses travaux .

Son analyse du taux de profit mondial (World Rate of Profit) permet de vérifier, à l’échelle planétaire, la validité de la loi marxienne de la baisse tendancielle du taux de profit (TRPF).

Voici, de façon synthétique et ordonnée, les principaux enseignements que l’on peut tirer de son dernier texte (mis à jour avec les travaux de Pooyah Karambakhsh et les données Penn World Tables 11.0 jusqu’en 2023).

1. Pourquoi le profit, et non la demande ou l’offre, est le vrai moteur

Dans la théorie marxiste, la formule simple du capital est M – A – M’ (argent – marchandise – plus d’argent). Le capitaliste n’investit pas pour produire des biens utiles en soi, mais pour valoriser son capital, c’est-à-dire pour en extraire une plus-value qui sera réinvestie.

La satisfaction des besoins n’est qu’un sous-produit accidentel ; elle n’est jamais le but. Dès lors :

  • L’accumulation devient une contrainte objective : le capitaliste qui n’accumule pas assez vite est éliminé par la concurrence.
  • La demande effective (keynésienne) ou l’offre productive (néoclassique) ne sont que des variables dépendantes de la profitabilité.
  • Quand le taux de profit baisse durablement, l’investissement productif s’effondre, même si la demande potentielle existe ou si les capacités productives sont énormes.
  • C’est précisément ce qu’on observe depuis les années 1990-2000 : une « longue dépression » de la profitabilité qui freine l’accumulation réelle.

2. La loi de la baisse tendancielle du taux de profit confirmée à l’échelle mondiale

Roberts rappelle que le capitalisme ne peut être analysé correctement qu’à l’échelle planétaire, car il forme désormais une « économie fermée » mondiale. Ses calculs (2012, 2020, et mis à jour avec les Penn World Tables 11.0) et ceux de Karambakhsh (32 pays, 1952-2019) convergent :

  • Le taux de profit mondial a culminé en 1966 (environ 11 % selon Karambakhsh).
  • Il a ensuite chuté fortement pendant la crise de rentabilité de 1966-1982.
  • Une reprise partielle a eu lieu pendant la période néolibérale (1982-1997), grâce à une hausse du taux de plus-value (pression sur les salaires, intensification du travail).
  • Depuis 1997, on entre dans une longue dépression : le taux de profit retombe à environ 7 % en 2019 et ne se redresse que très légèrement après la récession pandémique de 2020.

Ces mouvements ne sont pas linéaires : ils suivent un cycle du profit d’environ 30-35 ans, où chaque phase de baisse est suivie d’une crise qui « purifie » ou « remuscle » le système par la destruction de capital (faillites, dépréciations), permettant une nouvelle phase d’accumulation.

3. Les causes profondes : composition organique du capital et taux de plus-value

Karambakhsh et Roberts décomposent le taux de profit selon la formule marxienne :

r=sc+vr = \frac{s}{c + v}r = \frac{s}{c + v}

où s = plus-value, c = capital constant (moyens de production), v = capital variable (salaires).

  • La composition organique du capital (c/v) augmente structurellement à cause du progrès technique (remplacement du travail vivant par des machines). C’est la force principale à la baisse du taux de profit.
  • Le taux de plus-value (s/v) peut contrecarrer cette tendance (par l’exploitation accrue du facteur travail ), mais seulement de manière temporaire et limitée.
  • Il a surtout joué pendant la période néolibérale (1982-1997). Depuis, il n’a pas suffi à inverser la tendance.

Résultat : même quand les profits bruts paraissent élevés (grâce à la financiarisation ou à la baisse de la part salariale), la rentabilité nette du capital investi continue de s’éroder.

C’est exactement ce qu’on observe aux États-Unis, en Europe et en Chine (où le taux de profit a chuté de plus de 50 % depuis les années 1990-2000 en raison de l’industrialisation rapide et de la hausse de la composition organique).

4. Implications pour les crises et la croissance

Cette approche explique mieux que toute autre :

  • Pourquoi les grandes crises (1974-75, 2008-09) surviennent avant une chute brutale de la demande : c’est la profitabilité qui s’effondre d’abord, entraînant ensuite la contraction de l’investissement et de l’emploi.
  • Pourquoi les politiques de relance par la demande (Keynes) ou par l’offre (baisses d’impôts, déréglementation) ne font que reporter le problème : elles ne restaurent pas durablement la profitabilité.
  • Pourquoi la financiarisation, les bulles spéculatives et la dette publique explosent : elles sont des palliatifs à la baisse de la rentabilité productive réelle.

Roberts et Karambakhsh soulignent aussi que la destruction de capital (faillites massives) est un mécanisme nécessaire de « purification ». C’est une autre formulationd ela destruction créatrice des Autrichiens.

Les politiques de sauvetage systémique (2008, 2020) ont précisément ralenti ce processus, prolongeant la stagnation.

Tant que l’on refusera la destruction creatrice , le système sera condamné à l’instabilité permanente

Le capitalisme n’est pas un système « d’équilibre » perturbé par des chocs externes (demande insuffisante, offre trop faible). C’est un système dont la logique interne – l’accumulation du capital pour le capital – engendre nécessairement des contradictions et déséquilibres insurmontables à long terme.

La baisse tendancielle du taux de profit n’est pas une « prédiction fataliste » : elle est la traduction empirique objective de cette contradiction.

Comme je le souligne régulièrement le moteur n’est pas la satisfaction des besoins humains, mais la valorisation infinie du capital. Tant que cette logique perdurera, les crises de suraccumulation, la stagnation de l’investissement productif et les tensions sociales resteront structurelles. La cherté de la Bourse n’exprime qu’une chose; le taux de profit est insuffisant! On paie cher celui qui est généré et très cher celui qui est supérieur à la moyenne.

Les nouvelles technologies (IA, etc.) pourraient offrir un « second souffle » temporaire si elles permettent une hausse massive de la plus-value, mais elles ne supprimeront pas la loi fondamentale.

Et par ailleurs pour que ce second souffle se développe et s’amplifie il faudrait qu’il produise beaucoup, beaucoup de destructions dans des secteurs anciens …Y compris dans le Capital humain de toutes sortes, le capital productif, le financier avec les patrimooins, le capital symbolique, les rentes, l es retraites, les droits a la santé etc

Michael Roberts, en actualisant sans cesse ses données jusqu’en 2023, montre que nous sommes toujours dans cette longue dépression de la profitabilité.

Son travail constitue aujourd’hui l’une des validations empiriques les plus solides et les plus actualisées de l’analyse marxienne du capitalisme comme système historiquement transitoire.

EN PRIME

Philippe Aghion et la « destruction créatrice » : Prix Nobel d’économie 2025

Philippe Aghion, économiste français a reçu, avec Peter Howitt (et Joel Mokyr), le Prix Nobel d’économie (Prix de la Banque de Suède) en octobre 2025 précisément pour leur travail sur la théorie de la croissance soutenable par la destruction créatrice.

Le concept central : la destruction créatriceAghion et Howitt ont formalisé mathématiquement, dès leur article fondateur de 1992 (A Model of Growth Through Creative Destruction), l’idée que Joseph Schumpeter avait développée en 1942 dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie.

La destruction créatrice est le processus par lequel :

  • Les innovations (nouveaux produits, procédés, technologies) rendent obsolètes les anciennes technologies, entreprises ou emplois.
  • Cela est créateur : cela génère de la croissance, de la productivité et du progrès à long terme.
  • Cela est destructeur : les entreprises en place perdent leur monopole, des emplois disparaissent, des secteurs entiers sont bousculés.

Dans leur modèle (appelé parfois modèle schumpétérien ou Aghion-Howitt) :

  • Les entrepreneurs innovent pour capter des rentes d’innovation (profits temporaires de monopole).
  • Chaque innovation « détruit » le leader précédent.
  • La croissance à long terme n’est pas due à l’accumulation de capital physique ou à l’épargne (comme dans les modèles néoclassiques), ni uniquement à la demande (keynésiens), mais à ce processus continu et endogène d’innovation cumulative.

Le taux de croissance dépend donc de l’intensité de cette concurrence par l’innovation.

Il n’y a qu’une différence hypocrite avec l’approche marxiste (profitabilité et accumulation)

  • Chez Marx/Roberts : le moteur est l’accumulation du capital pour le capital lui-même, avec une contradiction interne (hausse de la composition organique, baisse du taux de profit , artifices, crises de suraccumulation). La destruction de capital (faillites, dépréciations) est un mécanisme de « purification » nécessaire mais douloureux.
  • Chez Aghion/Howitt (schumpétérien) : la destruction est positive et créatrice. Ils mettent entre parenthèse pudiquement la cause de la destruction qui est l’insuffisance de profit, face à l’excés de capital
  • L’innovation est encouragée par la perspective de profits temporaires, et la concurrence (y compris par les entrants) empêche les rentes permanentes. La destruction d’entreprises et d’emplois anciens n’est pas un problème à éviter, mais la condition du progrès.

Aghion insiste souvent sur le fait que ce processus est compatible avec un État social fort (ex. : modèle danois de « flexisécurité » : protection des travailleurs, pas des emplois ; formation continue ; filet de sécurité élevé). Il plaide pour des institutions qui favorisent l’entrée de nouveaux innovateurs sans protéger excessivement les incumbents (entreprises établies).

Points clés de ses travaux récents

  • Livre majeur : The Power of Creative Destruction (avec Céline Antonin et Simon Bunel, 2021) — une synthèse accessible qui défend que la destruction créatrice reste le meilleur levier pour la croissance, l’emploi net à long terme, et même la transition écologique (innovation verte).
  • Application à l’IA : Aghion voit dans l’IA un exemple puissant de destruction créatrice potentielle (destruction d’emplois routiniers, mais création de nouvelles tâches et de productivité massive).
  • Europe vs États-Unis : il explique souvent pourquoi l’Europe a plus de mal à générer cette dynamique (réglementations trop protectrices des rentes établies, moindre concurrence par l’innovation).

Le capitalisme d’Aghion reste dans le cadre d’une économie capitaliste de marché : le profit et la concurrence par l’innovation sont les moteurs. Il ne contredit pas l’idée que le capitalisme est un système d’accumulation, mais il met l’accent sur le rôle positif et dynamique de la destruction comme source de vitalité, plutôt que sur les contradictions internes conduisant à une stagnation tendancielle.

Cette approche est une vision « optimiste » ou « apologétique » du capitalisme (elle sous-estime les crises structurelles de profitabilité).

Aghion, lui, argue que bien encadrée (politiques de concurrence, éducation, protection sociale), cette destruction créatrice permet une croissance inclusive et durable.

EN PRIME

 Le taux de profit mondial n’a pas diminué de façon linéaire, la tendance à la baisse sur le long terme étant ponctuée de périodes de hausse de la rentabilité, généralement après une chute importante. Voici à quoi ressemblait les estimations de 2020.

Quatre estimations des taux de profit mondiaux (WRP) selon quatre définitions et (b) leur magnitude normalisée indexée sur l’année 2000.

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