BRUNO BERTEZ
Le 05/05/2026
La Bourse est un « droit sur les profits du système ». La hausse continue des cours boursier reflète un déséquilibre . Déséquilibre dans lequel « trop d’argent chasse trop peu d’opportunités ».
La hausse boursière exprime la rareté relative du profit face à un excès de capital monétaire.
C’est une lecture classique, de bon sens mais elle est souvent oubliée et donc sous-estimée.
Elle est oubliée ou plutôt occultée car elle est négative: elle montre que la hausse de la bourse n’est pas positive, elle n’est « pas un bon signe », un signe d’équilibre et d’harmonie mais plutôt un symptôme de dysfonctionnement. Il faut toujours monter, renchérir pour faire fonctionner le système.
La hausse boursière continue est une sorte de coût auquel le système doit consentir pour continuer à fonctionner.
Quelque part cette hausse prouve que nous avons perdu le secret de la croissance spontanée auto-entretenue, les « green shoots » de 2010 chère à Bernanke n’ont jamais pris racine, sans cesse il a fallu doper, remplir le bol de punch monétaire.
C’est exactement ce que disent des observateurs comme Warren Buffett qui répète (« trop d’argent chasse trop peu d’opportunités ») ou des économistes hétérodoxes et alternatifs (Minsky, Keen, ou même des keynésiens modernes sur la « stagnation séculaire »).
Les données actuelles confirment mon diagnostic.
Les multiples de valorisation sont extrêmes : le Shiller CAPE (P/E cycliquement ajusté sur 10 ans) oscille entre 36,5 et 40,9 selon les sources (Multpl, GuruFocus, MacroMicro, YCharts). C’est dans le top 2 % historique depuis 1871. Seuls les pics de 1929 et 1999-2000 ont été plus hauts.
Cela veut dire que les investisseurs paient aujourd’hui environ 38-40 fois les bénéfices moyens réels des dix dernières années. Le rendement des bénéfices (earnings yield) est donc tombé à environ 2,5 %, contre une moyenne historique de 5-6 %.
M2 (masse monétaire large) est stratosphérique: elle a atteint 22 686 milliards $ en mars 2026, avec une croissance YoY qui remonte à +5,5 % récemment. Un stock colossal de liquidités a été créé depuis 2008 dans la période 2008-2020. La liquidité totale du système est bien plus importante que M2 comme le demontrent les travaux de Howell dont je rends compte régulièrement.
Les bénéfices réels progressent mais la hausse des cours a été beaucoup plus forte que la croissance des profits.
C’est donc bien l’expansion des multiples c’est à dire le sur-paiement des droits à profit qui tire la bourse, pas seulement la « force » des earnings.
Ce qui est rare est cher. Le profit « réel » (celui issu de la production de biens/services utiles) est devenu relativement rare par rapport à l’Ogre Ugolin de capital monétaire qui cherche son rendement.
D’où la surévaluation chronique qui passe pour un bienfait alors que ses effets négatifs ne cessent de s’aggraver; inégalités, malthusianisme qui oblige le capital à se racheter lui même pour maintenir son prix , instabilité, priorité au cours terme et au jeu. Détérioration du sérieux de l’allocation du capital correspondant aux besoins sociaux.
Pourquoi cet excès de capital-argent et donc de dette ?C’est la question-clé et la réponse est brutale et évidente : le système monétaire fiat moderne est intrinsèquement fondé sur la dette.
Toute création de monnaie -sauf billets physiques- passe par un crédit bancaire ou par les banques centrales (QE). Il n’y a pas de nouvelle monnaie sans nouvelle dette! Pas de nouvelle dette, pas de nouvelle monnaie!
Depuis les années 1980 (et surtout post-2008), les économies développées ont perdu le secret de la « croissance spontanée, auto-entretenue ». Il faut sans cesse plus de catalyseur à la production et aux échanges. Pourquoi ?
Là aussi les évidences s’imposent:
La productivité est en ralentissement structurel :démographie, maturation des économies de services, coûts de régulation, épuisement des gains faciles de la globalisation.
Endettement privé et public accumulé et déjà très élevé qui pèse sur la demande future par l’effet de « debt overhang ».Les dettes sont un boulet qui devientde plusen plus lourd à trainer.
Concurrence mondiale et financiarisation : face a l’érosion de la rentabilité les entreprises préfèrent faire la grevé, racheter leurs actions ou distribuer des dividendes plutôt que d’investir massivement en capital physique productif. Les travaux du Fed sur la baisse de la part des valeur ajoutées allant au travail et la hausse des free cash-flows sont éloquents.
Le résultat de ces cercles vicieux est que pour maintenir la croissance du PIB nominal et éviter la déflation qui ferait s’écrouler la pyramide de dettes, il faut doper en permanence et ce, quoi que l’on dise et malgré les hommages verbaux du vice à la vertu. Comme chez les drogués et les alcooliques, l’abstinence, l’austérité, l’orthodoxie c’est toujours pour demain:
Il faut doper la demande, crédit à la consommation, immobilier, services.
Il faut doper l’offre, recours au levier, fonds propres constitués à crédit, investissement, buybacks, M&A.
C’est le « secret perdu » qui, présenté à l’inverse me conduit souvent à écrire; ‘vive les crises, elles nous enrichissent« , ce qui se traduit, remis à l’endroit, par ceci: plus le système se déséquilibre, moins la croissance est auto-entretenue, plus il y a de difficulté à faire tourner la machine et plus il faut de monnaie-dette et plus cela favorise la hausse de la bourse; la hausse des bourses est une hausse non pas de santé et prospérité mais une hausse de misère.
La hausse des Bourses est surdéterminée par la crise endogène du capitalisme!
Le capitalisme classique (XIXe-XXe) générait de la croissance via l’épargne réelle selon le schema investissement productif → profit réel → réinvestissement. Et il distribuait les revenus correspondants. Avec destruction du capital et chomage pour rééquilibrer périodiquement.
Aujourd’hui, nous sommes dans un régime de croissance par endettement, de credit-driven growth. Sans ce dopage permanent, on risque la stagnation séculaire à la japonaise ou pire.
Est-ce un symptôme de faiblesse du capitalisme ?
Bien sur, c’est le symptôme d’un mal endogène et de la difficulté fondamentale à toujours assurer au capital le profit qu’il recherche; comme il ne parvient pas à se mettre en valeur « normalement » par le cycle économique auto-entretenu, il est obligé d’injecter quelque chose d’exogène, de l’énergie artificielle: du crédit.
Il faut injecter des promesses qui deviennent de plus en plus intenables car il faut de plus en plus de crédit pour réaliser la même production réelle et accélerer cette production de crédit pour générer un surplus de croissance.
Il faut sans cesse augmenter la disproportion entre l’univers de l’économie réelle et l’univers imaginaire de la sphère financière.
Il faut s’envoyer en l’air, il faut léviter, il faut buller.
C’est possible grâce au dopage monétaire, lequel crée une disproportion, un déséquilibre entre la masse de profit disponible et la masse de capital-argent qui cherche à se rentabiliser.
Présenté autrement, le système capitaliste a tendance à s’entropiser et il faut pour lutter contre cette entropisation injecter de l’énergie extérieure, de la monnaie , encore de la monnaie et toujours plus de monnaie. Voir le EN PRIME ci dessous.
Il faut courir de plus en plus vite en terme de crédit et donc de monnaie pour rester à la même place c’est à dire pour obtenir une économie simplement stationnaire.
C’est la perversion d’une financialisation extrême : l’argent ne finance plus prioritairement l’économie réelle, il finance la valorisation d’actifs existants (actions, immobilier, crypto) et surtout il bétonne le système soumis une instabilité croissante.
Le système peu a peu s’auto-devore pour se survivre tel l’Ourobouros.
La bourse devient alors un gigantesque mécanisme de redistribution du capital excédentaire plutôt qu’un outil ou miroir fidèle de la création de richesse productive.
La hausse de la bourse n’est pas un signe triomphal de vitalité capitaliste, mais bien le symptôme d’un système qui a besoin de créer sans cesse plus de monnaie/dette pour masquer la difficulté à générer assez de profit réel par rapport au stock de capital accumulé.
C’est un régime de « croissance dopée » devenu structurel.
EN PRIME
L’analogie thermodynamique tient la route :
Dans un système fermé, l’entropie augmente le désordre gagne , perte d’énergie utile, uniformisation, tout finit tiède et sans gradient.
Dans le capitalisme moderne (surtout depuis les années 1970-80, et accéléré post-2008), on observe une forme d’entropie économique :
Diminution des rendements marginaux sur le capital (Robert Gordon, Tyler Cowen : « The Great Stagnation »).
Saturation : beaucoup de secteurs sont matures, la globalisation a déjà fait l’essentiel de son travail, la productivité totale des facteurs stagne dans les pays développés.
Concurrence destructrice de profits : trop de capital chasse trop peu d’opportunités réelles → compression des marges → besoin de concentration (Big Tech), de rentes (régulation, brevets, réseaux), ou de financiarisation.
Endettement croissant comme seul moyen de maintenir le flux : sans injection monétaire permanente (QE, déficits, crédit facile), la machine ralentit, la demande faiblit, les investissements productifs chutent.
Injecter toujours plus de monnaie (énergie extérieure) devient alors le moyen de maintenir les gradients : écarts de valorisation, bulles, incitations artificielles à l’investissement et à la consommation.
C’est exactement ce que nous observons : bilan de la Fed multiplié par 8 depuis 2008, dette publique US de 36 000 milliards, et une bourse qui tient grâce aux multiples élevés plutôt qu’à une explosion généralisée des profits réels.
Le capitalisme ne s’auto-entretient plus spontanément comme au XIXe ou au début du XXe siècle. Il faut le « doper » en permanence.
EN PRIME
François Roddier
François Roddier (1936-2023).Astrophysicien et physicien français renommé, spécialiste de l’optique adaptative et de l’interférométrie astronomique (il a beaucoup contribué aux techniques de correction des turbulences atmosphériques pour les télescopes).
Il est décédé le 19 août 2023 à l’âge de 86 ans.
Il a développé, surtout dans la deuxième partie de sa vie, une réflexion profonde reliant thermodynamique, entropie, évolution (biologique et sociale) et économie.
Il voyait les sociétés humaines comme des structures dissipatives (concept de Prigogine) qui luttent localement contre l’entropie en dissipant de l’énergie, exactement dans le sens de votre métaphore d’« entropisation » du capitalisme et du besoin d’injections permanentes d’énergie/monnaie.
Il a écrit des livres comme Thermodynamique de l’évolution (un essai de thermo-bio-sociologie) et De la thermodynamique à l’économie.
Son blog (francois-roddier.fr) est excellent : clair, profond, accessible, avec des centaines d’articles sur l’entropie, l’information, l’économie, l’énergie, l’évolution des sociétés, etc.
Il est l’un des rares physiciens français contemporains à avoir poussé aussi loin et aussi publiquement ce parallèle entre physique et sciences humaines / économie.