ESSAI. Ne pas nommer les guerres, les luttes, les conflits favorise les attaquants

Quand on regarde les affrontements qu’ils soient nationaux — manifestations, crises politiques internes — ou internationaux — guerres, tensions géopolitiques, on retrouve souvent des patterns récurrents, une sorte de «grammaire» des conflits.

Des formes, des structures se répètent, traduisant un meme mode de pensée plus ou moins conscient du système.

Parmi les structures communes que l’on observe fréquemment :

  • La phase de justification morale : Chaque camp présente son action comme défensive, légitime ou « nécessaire » face à une menace existentielle .
  • L’escalade rhétorique + menace symétrique : On annonce un geste « de bonne volonté » (cessez-le-feu ) tout en posant une menace massive en cas de non-respect. Cela crée un piège rhétorique : si l’autre côté bouge, il est le provocateur ; s’il ne bouge pas, on gagne du temps ou de l’image.
  • L’instrumentalisation des symboles : ils sont utilisées pour mobiliser l’opinion nationale et délégitimer l’adversaire.
  • La guerre de l’information : Chaque partie accuse l’autre de préparer une provocation tout en se posant en victime potentielle
  • Le cycle provocation puis réaction puis justification : Très classique dans les conflits prolongés.

La grammaire commune que je décris consiste à ne pas nommer; Camus a écrit « mal nommer c’est déja mentir« .


Ne pas nommer la guerre c’est empêcher qu’elle soit combattue collectivement.

Au plan national nous sommes dans la « guerre sociale » silencieuse

  • Depuis des décennies, on assiste bien à une lutte des classes asymétrique avec stagnation voire baisse du pouvoir d’achat des salaires pour la grande majorité, pendant que la part du capital, profits, dividendes, patrimoine financier explose.
  • Mais cette réalité n’est presque jamais appelée par son nom. On parle de « réformes nécessaires », de « compétitivité », de « marché », de « méritocratie », de « précarité individuelle », on ne parle plus jamais de guerre de classes.
  • Résultat : il n’y a pas de front de mobilisation clair. Les salariés ne se perçoivent pas comme un camp en guerre, donc ils ne s’organisent pas comme tel. La lutte est fragmentée, individualisée, banalisée :« c’est comme ça », « il faut s’adapter ».

Le « non-nommage », le fait de ne pas nommer empêche la prise de conscience collective et l’union.

Oser nommer les choses est essentiel dans les périodes confictuelles, il faut oser designer l’ennemi ; De Gaulle a dit un jour « un peuple cela se nomme, cela se convoque . cela se parle » Il voulait dire que le peuple en tant qu’entité pour exister devait être nommé, convoqué, invoqué en paroles, tout comme ses ennemis devaient être désignés.

Au plan international les guerres sont « subreptices » on ne les nomme pas, on leur donne des noms marketing, des noms publicitaires

  • C’est le même stratagème qu’au niveau domestique , mais à l’échelle géopolitique.
  • On ne déclare plus les guerres depuis 1945 (sauf exceptions très rares). On fait des opérations spéciales, des « interventions humanitaires », des « conflits de basse intensité », des guerres par procuration, des guerres hybrides (cyber, sanctions, désinformation, armes fournies discrètement, etc.).
  • L’attaquant garde toujours une posture défensive ou réactive (« c’est eux qui ont commencé », « nous n’avons pas le choix », « c’est pour la sécurité »).
  • Conséquence : les populations attaquées et tous ceux qui s’opposent à la guerre n’ont pas de cadre clair pour s’unir. Il n’y a pas de « déclaration de guerre » qui rende visible l’agression et qui permette de mobiliser un front anti-guerre large et légitime.

Dans les deux cas, l’hypocrisie est stratégique :


L’attaquant, l’agresseur qu’il soit classe dominante ou État profite du flou sémantique pour avancer sans déclencher la réaction massive qu’une déclaration franche provoquerait.

C’est une évolution historique majeure. Avant, une déclaration de guerre créait un cadre moral clair , même s’il était hypocrite : on savait qui était l’agresseur et qui se défendait.

Aujourd’hui, tout est dans la zone grise : plus personne n’est vraiment « en guerre », donc plus personne ne peut vraiment se mobiliser contre la guerre.

Cette grammaire du « non-nommage » est devenue plus efficace avec les réseaux sociaux et la fragmentation de l’information, car les phénomènes de masse, de nombre, d’opinion, d’imitation prennent le dessus sur l’intelligence des situations. Les réseaux sociaux nivellent par le bas, donnent la priorité à la forme et à la facilité; et les paroles pointues, chargées de sens sont noyées, voire repoussées, voire bannies!

Au plan social la lutte des classes ne fait plus partie du registre alors qu’elle est féroce:

  • La révolution néolibérale (années 1980 et après) : Thatcher, Reagan et leurs successeurs ont imposé des politiques de désindustrialisation, affaiblissement des syndicats, stagnation des salaires et explosion des revenus du capital. Tout cela a été présenté comme des « réformes structurelles », de la « modernisation », de la « flexibilité du marché », jamais comme une guerre de classes offensive du capital contre le travail. Résultat : pas de front uni de résistance comparable aux grandes grèves du XIXe ou du début du XXe siècle.
  • Grèves et luttes salariées tout est traitée comme des « émeutes » ou des « troubles à l’ordre public », pas comme une guerre sociale. Les patrons et l’État utilisent la force armée tout en refusant de reconnaître la dimension de classe du conflit.
  • France contemporaine : Les réformes des retraites, du Code du travail, la précarisation, etc., sont vendues comme des « ajustements nécessaires » face à la « mondialisation ». Le terme « lutte des classes » est devenu presque tabou dans le discours dominant, ce qui rend plus difficile la construction d’un bloc social opposé.

Cette stratégie est efficace: en ne nommant pas la guerre ou les luttes, l’attaquant :

  • Garde une posture défensive ou « technique ».
  • Empêche la cristallisation d’un « nous » contre « eux » clair.
  • Fragmente l’opposition (certains soutiennent « l’intervention humanitaire », d’autres « la stabilité », etc.).
  • Contrôle le cadre moral et médiatique.

A notre époque je me demande si oser appeler un chat un chat n’est pas deja révolutionnaire.

Laisser un commentaire