Stellantis s’associe au chinois Leapmotor en Espagne : les décisions commerciales redessinent véritablement l’ordre mondial
Par Global Times
Récemment, une information économique espagnole a failli passer inaperçue face au brouhaha de l’actualité internatio
nale. Pourtant, elle mérite toute l’attention de ceux qui se soucient de l’avenir du monde.
Stellantis, l’un des plus grands groupes automobiles mondiaux, a annoncé vendredi l’ouverture de son usine de Saragosse, en Espagne, à Leapmotor, constructeur chinois de véhicules électriques.
Les deux entreprises prévoient d’y produire conjointement des véhicules électriques.C’est la première fois qu’un grand constructeur automobile occidental propose ses lignes de production européennes à une marque chinoise.
L’annonce peut paraître anodine, mais ses implications sont loin d’être négligeables.
Pendant près de quarante ans, la production mondiale a fonctionné selon une logique quasi immuable : les entreprises occidentales possédaient les marques, les technologies et les normes, tandis que la Chine fournissait les terrains, la main-d’œuvre et les capacités de production. Ce modèle présentait la Chine comme indispensable, mais finalement secondaire : l’atelier du monde, et non sa salle de réunion.
Ce qui se prépare entre Stellantis et Leapmotor bouleverse discrètement ce schéma. C’est le fruit de la convergence de deux forces : une révolution technologique et une crise industrielle.
L’électrification érode le savoir-faire en matière de moteurs à combustion interne, qui assurait autrefois la domination mondiale des constructeurs automobiles européens.
Au cours de la dernière décennie, la Chine a mis en place une chaîne d’approvisionnement complète et compétitive pour les véhicules électriques.
La production annuelle de l’usine de Saragosse a chuté d’environ 470 000 véhicules en 2019 à 304 000 en 2023. Cette sous-utilisation des capacités fait grimper les coûts fixes par véhicule, une dynamique néfaste qui reflète non seulement les difficultés d’une seule entreprise, mais aussi l’inquiétude partagée par toute une industrie traditionnelle prise au piège d’une transition historique.
Choisir de s’associer à Leapmotor relève moins d’une vision stratégique audacieuse que d’un acte rationnel de survie face à la pression. Cependant, cette survie masque un signal important. Alors que l’UE érige des barrières commerciales contre les véhicules électriques chinois, un grand constructeur automobile européen fait le chemin inverse : il privilégie l’ouverture à la résistance ; il crée des liens plutôt que de se désolidariser.
Ceci révèle une tension irréconciliable au cœur de l’économie politique mondiale actuelle. Les gouvernements érigent des murs ; les industries les abattent.
Malgré les discours politiques, ce sont les décisions commerciales, et non les sommets, qui redessinent véritablement l’ordre mondial. Les règles de la mondialisation sont en train d’être réécrites, mettant fin à la domination occidentale et au rôle de simple participant de la Chine.
Une nouvelle configuration se dessine, caractérisée par la multipolarisation des avantages technologiques, la mondialisation de la concurrence entre les marques, la circulation bidirectionnelle des capitaux et du savoir-faire, et des chaînes d’approvisionnement qui se régionalisent et se diversifient sous la pression géopolitique.
La Chine gère cette transition grâce à une stratégie qui va au-delà des exportations à bas prix. La production locale, l’embauche et les partenariats permettent de créer des intérêts convergents, rendant la pénétration du marché politiquement durable et résistante au changement.
Les observateurs lucides devraient toutefois se garder d’interpréter cela comme un triomphe acquis. Le véritable défi pour les constructeurs automobiles chinois en Europe n’est pas de savoir s’ils peuvent accéder au marché espagnol, mais s’ils parviennent à conquérir le cœur des consommateurs européens.
La valeur d’une marque repose sur la compréhension et la confiance culturelles ; le leadership technologique à lui seul ne suffit pas. La réglementation européenne est incertaine et les relations sino-européennes sont complexes. La collaboration accélère la transition européenne vers les véhicules électriques, mais facilite également les transferts de technologie.L’avance technologique actuelle ne garantit pas l’avantage permanent de demain. Cependant, le jugement historique ne saurait se fonder sur des variables à court terme. Si l’on élargit l’horizon temporel, une tendance constante se dégage : chaque révolution dans les technologies de l’énergie et de la propulsion s’est accompagnée d’un profond remaniement des acteurs dominants de l’industrie manufacturière mondiale. La machine à vapeur a donné naissance au système d’usines britannique. Le moteur à combustion interne a consolidé la suprématie automobile des États-Unis, de l’Allemagne et du Japon.
La révolution de l’électrification offre aujourd’hui à un pays en développement tardif une opportunité sans précédent : celle de tirer parti de la technologie pour transformer la structure du pouvoir au sein de l’industrie mondiale.La capacité de la Chine à saisir cette opportunité dépendra en fin de compte de son aptitude à bâtir une véritable compétitivité mondiale, au-delà de la simple maîtrise des coûts, fondée sur l’innovation, la qualité et la confiance des utilisateurs à travers le monde. Il ne s’agit pas d’un problème d’ingénierie complexe, mais d’une question de maturité civilisationnelle et de capacité à instaurer un dialogue constructif avec le reste du monde.L’usine de Saragosse ne sera, avec le temps, plus qu’une simple anecdote dans cette histoire. Le véritable enjeu reste à venir.