Je partage l’avis d’Arnaud Bertrand ( voir texte ci dessous) et j’ajoute que depuis qu’il a quitté le RN Philippot est bien plus intéressant. Il pense mieux, il est moins complaisant et il mérite assez souvent d’être écouté sinon repris.
Pourquoi? Parce qu’il n’est plus sur le marché électoral et médiatique; il est politicien certes, mais il n’est plus soumis au souci de plaire et d’être admis, « d’en faire partie » comme on dit: il peut parler en fonction de sa logique et de ses convictions. Il a rejoint le statut des gens comme Debré, Chevenement ou Jobert.
Le grand secret de la politique c’est que c’est un monde à part, une communauté , une classe socio professionnelle, un Club : ce monde à ses règles, sa culture, ses comportements; et quand on en fait partie on est plus proche de ceux à qui on s’oppose professionnellement que de ceux que l’on représente.
La professionnalisation de la politique crée un autre .monde.
Je me suis interessé à cette question quand j’était actif, conseiller de certains des membres de cette profession. Ce qui m’avait frappé c’est que très souvent dans nos conversations ils me disaient: « mais tu ne peux pas comprendre »!
Comment pourrai-je ne pas comprendre alors que sur la plupart des sujets j’étais plus compétent qu’eux?
Et pourtant ils avaient raison et je n’ai compris qu’en menant une campagne électorale sur le terrain avec un ami; on ne peut pas comprendre car la politique est un métier et seuls ceux qui le pratiquent peuvent avec l’expérience en intérioriser les règles.
Le regretté sénateur du jura Pierre Jeambrun , vieux routier, disciple d’Egard Faure m’aidé à comprendre.
Tous les gens qui sont venus de la société civile et sont passé en politique ont échoué. Bebear, très politisé dans le camp Giscard, avec qui j’ai eu un jour cette discussion, était de mon avis, la politique est un monde à part et c’est un métier. Mieux vaut rester dans les coulisses … quitte a se contenter de collecter le fameux Pognon.
André Tardieu (1876-1945), homme d’État français de centre-droit et trois fois président du Conseil dans les années 1930, a développé une critique exceptionnelle de la « profession parlementaire » dans ses ouvrages tardifs, notamment dans La Révolution à refaire (deux tomes parus en 1936-1937 : Le Souverain captif et La Profession parlementaire).
Il y dénonce la transformation de la politique en un métier à part entière, avec ses avantages matériels, sa logique de carrière et ses dépendances, qu’il voit comme l’un des maux profonds du régime parlementaire de la IIIe République.
Les points principaux de sa critique sont valables à notre époque moyennent adaptation.
L’indemnité parlementaire et les avantages matériels : Tardieu reconnaît la nécessité logique de l’indemnité (pour permettre aux non-riches d’être élus et éviter la corruption par des intérêts privés). Mais il souligne qu’elle a créé une « profession » rémunérée régulièrement, avec retraite, gratuités (transports, correspondance), buvette, etc. Cela consolide un «état d’esprit professionnel» Les Chambres deviennent un « club » et un « gagne-pain », où l’on défend avant tout ses intérêts collectifs.
La carrière est fermée et fondée sur le clientélisme . La politique devient un cursus professionnel (élections locales puis parlement puis ministères), avec réélections répétées dans le même fief. Cela favorise le clientélisme (dons, subventions locales, journal de circonscription) et transforme l’élu en « professionnel » coupé des réalités, plus soucieux de sa réélection que de l’intérêt général.
Conséquence sur le régime : Cette professionnalisation contribue à la captivité du souverain (le peuple) par une caste parlementaire. Tardieu, devenu antiparlementaire dans les années 1930, y voit une des raisons de la faiblesse de l’exécutif, des trahisons des intérêts nationaux et de l’inefficacité globale du système. Il plaide pour une république forte, avec réduction des partis, renforcement du pouvoir exécutif et recours au référendum.
Tardieu ne rejette pas totalement l’idée d’une rémunération (il la juge inévitable dans une démocratie élective), mais il critique son effet pervers : elle transforme la représentation nationale en une profession corporatiste, peuplée de « politiciens » de carrière plutôt que d’hommes d’État. Cette analyse s’inscrit dans sa réflexion plus large sur la réforme de l’État, influencée par son expérience déçue du pouvoir et par des modèles étrangers (comme le parlementarisme britannique, qu’il évoque parfois).
Ses écrits des années 1930 marquent son éloignement progressif du parlementarisme classique et ont inspiré plus tard des réflexions gaulliennes sur les institutions. Ils restent une source classique pour étudier la sociologie du personnel politique sous la IIIe République.
Les questions que posent cet article de Bertrand sont multiples et ne se traitent pas en deux coups de cuillers désinvoltes. Les sujets sont complexes et font partie du fameux TOUT.
Quand on examine l’un d’entre eux et qu’on tire sur le fil et c’est toute la pelote qui se dévide; or cette pelote dépasse tout le monde, il n’y a pas d’intelligence suffisamment vaste et universelle pour l’appréhender.
Le système est ce qu’il est et il nous dépasse car « Tout est dans Tout »!
C’est pour cela que le volontarisme ne donne aucun résultat, le volontarisme est incapable de tenir compte de TOUT! Il est incapable de saisir les interconnexions visibles, les articulations invisibles, enfouies, cachées, non sue, non soupçonnées.
Par exemple dire que l’on sort de la Construction Européenne est une naiveté vaine, car la construction de l’UE s’inscrit dans un ensemble bien plus vaste; bien plus coercitif encore que l’UE. L’insertion dans le monde tel qu’il est dominé par les USA déclinants et cyniques, soumis à la dialectique d’affrontement des blocs, et à la lutte à mort pour la domination, cette insertion, par quoi la remplacer, comment la concevoir? Comme imaginer puis mettre en oeuvre un réaménagement optimum, non chaotique ? Aucune intelligence n’est capable de ce travail et encore quelqu’un le tenterait-il qu’il ne serait pas suivi!.
Cette insertion dans le monde global avec nos structures ouvertes, est bien plus déterminante que l’appartenance à l’UE, laquelle après tout n’est qu’une façon de s’adapter à ce monde global.
Cioran le pessimiste lapidaire disait « le suicide n’est pas un remède, à la vie, le seul remède c’est de ne pas être né« . C’est exactement la même chose s’agissant de la Construction Européenne; il n’y a rien à faire , il fallait ne pas y aller.
Sortir de l’UE nous ferait rentrer dans ce monde global hostile encore plus nus, plus vulnérables, plus désarmés que nous le sommes maintenant.
Alors que faire direz vous?
Et c’est bien là la vraie question que faire?
Mais avant d’y répondre il faut au moins se la poser, or ce que je constate c’est que personne ne se la pose!
Arnaud Bertrand
Je ne suis pas fan du type, mais c’est un aperçu vraiment fascinant de la politique européenne, par un initié clé.
Voici Florian Philippot, qui était vice-président du Front National de Le Pen, et qui a depuis quitté pour créer son propre parti, Les Patriotes. On lui demande pourquoi le Rassemblement National (le nom du parti de Le Pen) ne veut plus quitter l’OTAN et l’UE.
Il dit qu’il y avait 3 mécanismes clés.
Le premier est une pure paresse intellectuelle. Il se souvient de figures de haut rang du parti, y compris le vice-président Louis Aliot, avouant simplement qu’ils ne comprenaient pas le sujet et donc ne pouvaient pas le défendre. Ça peut sembler comique, mais je pense que Philippot a probablement raison : tant de positions politiques sont discrètement abandonnées simplement parce que les maîtriser et les défendre est un travail ardu, et les gens sont juste paresseux. Je vois ça beaucoup sur la Chine : c’est un sujet immensément complexe, extrêmement difficile à comprendre, et sur lequel il y a tant de clichés et d’ignorance. Combattre cela, saisir le sujet et contrer les clichés est épuisant et ingrat, tandis que répéter les clichés ne coûte rien et vous fait paraître parfaitement raisonnable. Devinez laquelle les gens choisissent ?
Le deuxième mécanisme est ce qu’il appelle « le confort qui corrompt ». Comme il le dit : « plus nous abandonnons, mieux nous sommes traités dans les médias… par les entreprises… dans les ambassades », parce que tout d’un coup « nous faisons partie du club ». Abandonnez vos hérésies et les portes s’ouvrent, le ton s’adoucit, les invitations arrivent – « jour après jour sans même s’en rendre compte ». C’est essentiellement un autre nom pour la fenêtre d’Overton, une gamme d’opinions acceptables qui existe simplement. Elle n’est pas policée par la force mais simplement par l’appartenance, qui est une force très puissante en soi : sortez de la fenêtre et vous êtes un paria, rentrez et vous ressentez le confortable sentiment d’appartenance, d’être accepté.
Le troisième est juste le carriérisme. Un siège au Parlement européen est un travail confortable, bien payé, qui se renouvelle sans cesse. C’est essentiellement la citation : « Il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme, quand son salaire dépend de son incompréhension. » Quand votre gagne-pain dépend des institutions mêmes que vous êtes venu démanteler, soudain vous n’êtes plus très convaincu par vos convictions…
Au total, ce sont des mécanismes assez universels, mais c’est particulièrement vrai dans les démocraties libérales contemporaines, et encore plus vrai dans celles d’Europe. C’est essentiellement l’équation « démonisation extrême vs étreinte chaleureuse ».
Personne ne veut être démonisé, tout le monde veut appartenir – et puisque défendre des idées difficiles est un vrai travail tandis qu’appartenir n’en demande aucun, la paresse tranche le débat.