Editorial. Faut-il confisquer fiscalement les richesses perçues comme scandaleuses ? Non.

BRUNO BERTEZ

30 Mai 2026

Il est tentant, face à l’étalage indécent de certaines fortunes, de réclamer la hache fiscale. Confisquer, taxer lourdement, punir le visible : la solution semble simple, morale, presque instinctive.

Elle est pourtant mauvaise. Pire, elle est hypocrite.

Car le véritable scandale ne réside pas dans l’existence de ces richesses, mais dans les conditions qui les ont permises.

Ce qu’il faut attaquer, ce n’est pas le fruit, mais l’arbre vénéneux qui le produit.

Une société saine ne devrait pas tolérer l’enrichissement qui ne correspond à aucune valeur socialement reconnue, aucun service rendu, aucune prise de risque réelle.

Lorsqu’une fortune apparaît comme disproportionnée, suspecte, déconnectée de toute contribution tangible, ce n’est pas l’impôt qui doit intervenir en dernier recours : c’est le système lui-même qui doit être empêché de la générer.

Interdire en amont plutôt que punir en aval.

C’est une mesure de santé de l’ordre social.

C’est une question d’hygiène économique et morale.

Prenons l’exemple souvent cité de Bernard Arnault. Que l’on admire ou non l’homme d’affaires, la question légitime n’est pas de savoir s’il faut lui prélever davantage, mais comment une telle concentration de pouvoir et de capital a pu se constituer avec la bienveillance/complaisance active des plus hautes sphères de l’État, notamment via des connivences avec des établissements comme Lazard ou Rothschild. Ce n’est plus du capitalisme, c’est de l’alchimie politique.

L’analogie avec la prostitution est ici cruelle de justesse. L’État condamne moralement le proxénétisme, mais taxe les prostituées et leurs souteneurs. Il se fait ainsi maquereau institutionnel.

Appliquée aux grandes fortunes, la même logique est absurde : ou ces richesses sont légitimes, productives, socialement utiles, et elles doivent être imposées comme les autres selon des règles claires ; ou elles sont illicites dans leur genèse, et il faut en empêcher la formation plutôt que d’en prélever une part en guise de repentance publique.

L’État n’a pas vocation à racketter ce qu’il aurait dû interdire.

Le cœur du problème, curieusement peu abordé dans le débat public, est celui des causes structurelles. Pourquoi certaines personnes s’enrichissent-elles de manière aussi démesurée, tandis que d’autres, malgré talent et travail, stagnent ? La réponse tient en deux mots : financiarisation et politique monétaire.

Depuis des décennies, nos économies ont fait de la création monétaire et du crédit un levier privilégié, presque exclusif, au profit de ceux qui sont déjà proches des robinets de liquidités. On ne prête qu’aux riches, dit l’adage.

La réalité est plus grave : on ne crée de la monnaie qu’en faveur de ceux qui peuvent déjà mobiliser du capital, des réseaux, des garanties. Les politiques de Quantitative Easing, les taux bas prolongés, l’endettement massif et les bulles d’actifs ont gonflé artificiellement les patrimoines des mieux dotés. La Bourse est devenue une machine à enrichissement sans cause réelle, une sorte d’alchimie moderne où l’argent naît de l’argent, déconnecté de la production de biens et services utiles.

Les déjà riches ne « volent » pas directement les pauvres. Ils pillent un bien commun plus subtil : la monnaie elle-même. Ils en captent les premiers flux, ils bénéficient des leviers les plus insensés, et transforment cette manne en patrimoines colossaux.

Cet enrichissement « tombé du ciel » n’est pas le résultat d’une supériorité morale ou entrepreneuriale exceptionnelle, mais d’un système monétaire et financier perverti, capturé par ceux-là mêmes qui en profitent.

Dès lors, la vraie question politique n’est pas celle de la redistribution punitive, mais de la prévention systémique.

Il faut réformer en profondeur les mécanismes de création monétaire, limiter les effets de levier spéculatifs, séparer à nouveau banque de dépôt et banque d’investissement, et surtout rompre la capture du pouvoir politique par les intérêts financiers.

C’est là que se joue la légitimité du capitalisme lui-même.

Une société qui tolère, voire encourage, la formation de fortunes illégitimes tout en les taxant ensuite pour apaiser les consciences n’est pas juste. Elle est complice.

Le véritable courage politique consisterait à tarir les sources de ces enrichissements scandaleux plutôt qu’à en monnayer la tolérance. Il est temps de choisir : ou nous voulons un capitalisme productif, légitime et assumé ; ou nous continuons à entretenir un capitalisme de connivence que nous feignons ensuite de combattre à coups d’impôts.

L’hypocrisie a assez duré. Quand elle dure elle devient un vice.

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