Le grand oublié de tous les raisonnements sur l’Intelligence Artificielle c’est le double phénomène de concurrence/obsolescence. Avis de tempête!

Le grand oublié de tous les raisonnements sur l’Intelligence Artificielle : le phénomène de concurrence

Dans les innombrables débats sur l’IA — risques existentiels, impacts sur l’emploi, régulation, productivité —, on parle très peu du moteur réel, de l’aiguillon qui va tout emporter : la concurrence.

La concurrence est la loi cachée mais destructrice et sans pitié du système capitaliste. C’est ce qui fait sa capacité adaptative et dialectiquement, sa perte. Elle produit des schémas qui au fil du temps sont répétitifs quels que soient les domaines.

C’est elle qui impose le rythme effréné, la surchauffe et les destructions créatrices. Elle oblige à aller vite, à investir massivement, elle provoque une ruée générale, une surproduction, des malversations, une chute des prix, puis une concentration, tout en détruisant au passage le capital mal alloué.

Et dans le secteur technologique, cette dynamique s’accompagne d’un phénomène propre et particulièrement violent : l’obsolescence accélérée.

Ce qui était à la pointe hier devient obsolète demain.

Les chemins de fer nous offrent un miroir puissant, même si l’IA pousse cette logique à un niveau inédit.

La ruée : « il faut aller vite et investir énormément »Dès 1830, avec la ligne Liverpool-Manchester, tout le monde comprend que les chemins de fer vont transformer l’économie. Résultat : une explosion spéculative. Des centaines de compagnies se créent, des milliers de miles de voies sont autorisés en quelques années. Investisseurs, entrepreneurs et villes se précipitent.

Parallèle avec l’IA aujourd’hui : les milliards investis dans les data centers, les puces (Nvidia et concurrents), les modèles frontier et les infrastructures énergétiques rappellent cette frénésie. OpenAI, Google, Anthropic, Meta, xAI, Mistral, les acteurs chinois… tout le monde court pour ne pas être distancé. La concurrence ne permet pas d’attendre : celui qui ralentit disparaît.

Souvenez vous de Loi d’arain de l’adaptation, vous savez celle qui est formulée par notre amie la Reine Rouge; « il faut courir de plus en plus vite pour rester à la même place »!

Surproduction, chute des prix, gaspillage… et obsolescence accélérée

Dans les chemins de fer, la concurrence a conduit à construire trop de lignes, parfois redondantes. Beaucoup de projets étaient mal conçus. Quand la bulle a éclaté (1847-1848), des compagnies ont fait faillite et une partie du capital s’est évaporée.

Pour l’IA, nous sommes en plein dedans, mais avec une obsolescence ultra-rapide qui amplifie tout :

  • Des modèles qui deviennent dépassés en quelques mois (GPT-4 → GPT-4o → o1 → nouveaux modèles open-source plus efficaces).
  • Des infrastructures matérielles qui perdent leur valeur très vite : une flotte de GPU achetée aujourd’hui peut être largement inférieure dans 12-18 mois.
  • Des investissements massifs dans des data centers qui risquent d’être surdimensionnés ou technologiquement obsolètes avant même d’être pleinement amortis.
  • Des compétences et des outils (frameworks, interfaces, méthodes de fine-tuning) qui se périment à toute vitesse.
  • une concurrence planétaire avec des entités militarisées comme les entités chinoises qui ne sont pas directement sensibles à la question du profit.

Cette obsolescence accélérée, typique du secteur technologique, rend la destruction créatrice encore plus brutale. Le capital investi n’est pas seulement gaspillé par surproduction : il devient littéralement obsolète.

On forme des ingénieurs sur des architectures qui seront remplacées avant qu’ils n’aient terminé leur projet. On déploie des systèmes d’entreprise qui seront « challengés » par une nouvelle génération de modèles six mois plus tard.

Dans le cycle de la concurrence, la concentration joue à un certain moment un role majeur : de centaines de joueurs on passe à quelques survivants. Après la folie des années 1840, les chemins de fer ont connu une vague massive de fusions et faillites. Quelques grands réseaux régionaux ont émergé, plus efficaces. L’État est intervenu ensuite pour standardiser (écartements de rails, sécurité, tarifs) et … socialiser les dettes.

Dans l’IA, les signes sont identiques :

  • Concentration probable sur l’infrastructure (énergie, puces, données) et sur les modèles « frontier ».
  • Les survivants seront ceux qui auront su gérer l’obsolescence : réinvestir constamment, pivoter rapidement, amortir les pertes sur des volumes énormes.
  • Les perdants : les acteurs qui se seront trop attachés à une technologie ou une architecture devenue obsolète.

La question de la productivité accrue du système économique est bien sur mise en avant afin de justifier la ruée et l’euphorie. En finance il faut toujours faire croire qu’on va arriver à la mer, même si c’est un lac! C’est la base de la communication marketing de Elon Musk! Faire rêver!

Les bienfaits arrivent souvent, sinon toujours, … mais plus tard; le facteur temps est le point le plus important. Les chemins de fer n’ont pas immédiatement créé une explosion de prospérité. Il a fallu une décennie ou plus pour que les effets structurels se matérialisent : baisse du coût du transport, intégration des marchés, explosion du commerce et de l’industrie.

Pour l’IA, le schéma sera le même, mais l’obsolescence accélérée retarde encore un peu plus les gains nets, surtout quand on joint la question des délais d’apprentissage pour les utilisateurs!

La phase actuelle va détruire, elle va provoquer la fameuse destruction créatrice intense : emplois automatisés, entreprises bousculées, capital gaspillé, compétences dépréciées.

Les gains massifs, la productivité globale, les nouveaux services, les découvertes scientifiques accélérées, les personnalisations extrêmes viendront surtout après la consolidation, quand les prix seront bas, que l’infrastructure aura été amortie malgré l’obsolescence, et que l’écosystème aura mûri.

L’histoire technologique montre que les vagues d’obsolescence (ordinateurs personnels, internet, smartphones, cloud) ont toujours suivi ce cycle : ruée puis bulle puis effondrement partiel puis remontée d’une infrastructure solide et bon marché et enfin transformation profonde de la société.

Le grand oublié des raisonnements sur l’IA, c’est cette dynamique brutale. Vouloir une IA « ordonnée », lente et sans gaspillage reviendrait à vouloir des chemins de fer construits sans folie spéculative : on aurait eu beaucoup moins de rails, beaucoup plus tard, et une révolution industrielle bien moins puissante.

La concurrence, l’appart du gain, le mimétisme, le développement inégal, les chutes de prix, les concentrations puis les rentifications sont dans l’ordre des choses.

La concurrence et l’obsolescence accélérée sont douloureuses. Elles créent des perdants, des bulles, des inégalités temporaires et un sentiment permanent d’instabilité. Mais elles restent, dans nos systèmes, le seul mécanisme pour mobiliser des ressources colossales et transformer structurellement l’économie à grande vitesse.

C’est seulement après la tempête une fois que l’obsolescence aura fait son œuvre et que la concurrence aura sélectionné les vainqueurs que l’on mesurera vraiment l’ampleur des bienfaits.

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