Dans un texte récent, j’ai livré, en vrac et sans souci de cohérence immédiate, une série d’observations sur la nature de la richesse et la mécanique des inégalités dans le capitalisme contemporain.
Ces notes s’inscrivent dans une réflexion plus large que je poursuis depuis de nombreuses années sur la financiarisation de l’économie et la transformation de la création de richesse en une forme d’alchimie spéculative.
Au cœur de cette alchimie se trouve une équivalence devenue dogme absurde : création de valeur boursière = création de richesse réelle.
1. L’illusion financière : signes monétaires et richesse fictive
Dans nos systèmes économiques, la création de signes monétaires et leur inflation sont désormais assimilées à une production effective de richesse. Cette valorisation permet aux détenteurs d’actifs de s’approprier, par un pouvoir d’achat « tombé du ciel », une part croissante des richesses produites par les autres.
SpaceX, par exemple, n’a pas encore généré de profits massifs ni révolutionné l’économie réelle à l’échelle promise, mais ses actionnaires se voient déjà crédités d’une valorisation dépassant 1 500 milliards de dollars.
Personne ne semble s’interroger sérieusement sur la contrepartie réelle de cette création monétaire.
L’anticipation, souvent invoquée, ne justifie rien : par définition, anticiper revient à rendre « actuel » ce qui n’existe pas encore – et qui n’existera peut-être jamais.
Dans le capitalisme financier dominant, la richesse ne provient plus principalement de la production de biens et services, mais d’une valorisation spéculative auto-alimentée. La Bourse ne reflète plus la richesse réelle (biens, capacités productives, services utiles), mais une somme de prix gonflés par :
- Une liquidité abondante créée ex nihilo par les banques centrales ;
- Des anticipations euphoriques ;
- Des mécanismes de type Ponzi institutionnalisés.
2. La boucle rétroactive du capitalisme financier
Les entreprises et leurs dirigeants ne doivent plus seulement dégager des profits opérationnels : ils doivent « délivrer » une croissance continue de la valorisation boursière. Plus les marchés montent, plus cette exigence s’accroît, créant une spirale auto-renforçante.
La politique monétaire (Quantitative Easing, taux bas, « Fed Put ») agit comme un carburant permanent. Elle enrichit massivement les détenteurs d’actifs tout en appauvrissant relativement ceux qui ne possèdent que leur force de travail.
Cet appauvrissement passe par la dilution : en accordant du pouvoir d’achat sans contrepartie productive immédiate, on dilue la valeur de la monnaie et du travail. C’est l’effet Cantillon porté à une échelle inédite.
Résultat : une dissociation croissante entre économie réelle et économie financière. La fortune d’un Bernard Arnault ou d’un dirigeant du secteur du luxe ne tient pas seulement à un « génie entrepreneurial », mais aussi à cette rente boursière collective, nourrie par la création monétaire.
3. La production structurelle des inégalités
L’expansion de la finance génère organiquement des inégalités extrêmes. Plus les valorisations sont élevées (P/E de 70x, 100x ou plus), plus le capital fictif exige une rentabilité élevée pour se justifier. Il faut donc constamment :
- Augmenter les marges bénéficiaires ;
- Capturer les gains de productivité issus du progrès technique et organisationnel ;
- Accaparer les rentes de monopole ou de position.
Depuis cinquante ans, les gains de productivité ont été massivement captés par les 10 % les plus riches, et surtout par le 1 %. Nous vivons l’inverse du ruissellement : un torrent ascendant.
Ce phénomène ne relève pas d’un « marché » neutre, mais d’un ensemble cohérent de choix politiques : financiarisation, dérégulation, fiscalité favorable au capital, affaiblissement des droits du travail, mondialisation asymétrique.
4. Une nouvelle structure de domination : l’hyperclasse et la division réel/virtuel
Cette dynamique produit une nouvelle forme de domination sociale. La société post-moderne voit émerger une hyperclasse qui concentre pouvoir, richesse et accès au Réel, tandis que les masses sont reléguées aux simulations numériques.
Les élites accèdent au concret : voyages, événements physiques, gastronomie, sexe, pouvoir, fêtes. Les masses n’en reçoivent que les miettes digitales : spectacles, voyeurisme, simulation.
Comme l’exprime crûment la formule: «Les riches baisent, les pauvres se masturbent en les regardant.»
Cette dialectique traverse tous les domaines : tribunes VIP versus télévision, yachts et jets privés versus restrictions écologiques imposées aux classes moyennes et populaires, Grand Prix de Monaco et son ballet de superyachts pendant que l’on demande aux citoyens ordinaires de réduire leur empreinte carbone.
5. L’idéologie économique comme masque
L’économie, devenue idéologie dominante, remplit une fonction claire : masquer les rapports de force réels et naturaliser la dépossession. La théorie de la productivité marginale, par exemple, évacue la valeur-travail au profit d’une explication « technique » des revenus, occultant rentes, pouvoirs de marché et choix politiques.
L’actionnariat lui-même a perdu son sens originel. Pour les masses, les actions sont devenues de simples tickets de casino spéculatif ; le vrai pouvoir de propriété et de décision reste concentré au sein de l’hyperclasse.
Conclusion : réancrer la richesse dans le concret
L’alchimie boursière a transformé l’économie en un vaste casino où la richesse devient de plus en plus imaginaire et volatile. Elle fragilise la cohésion sociale, vide la démocratie de son sens et concentre le pouvoir réel entre les mains d’une oligarchie financière et technologique.
La solution ne réside ni dans une taxation confiscatoire naïve ni dans un laisser-faire aveugle, mais dans une remise en cause profonde des mécanismes de la financiarisation : redonner la primauté à l’économie réelle, restaurer un capitalisme de propriété et d’investissement productif plutôt que de spéculation pure.
Les inégalités modernes ne sont pas un accident, mais la conséquence logique d’un système qui a fait de la création de valeur une opération d’alchimie financière.
Le grand défi du XXIe siècle consistera à réancrer la richesse dans le concret avant que l’écart ne devienne politiquement et socialement insoutenable.