Qui contrôle vraiment la politique étrangère des États-Unis ?
Dans une vidéo publiée ce 10 juin 2026, Brian Berletic, ancien Marine et analyste géopolitique rigoureux de la chaîne The New Atlas, démonte avec clarté un récit aujourd’hui très répandu : celui selon lequel des « minorités ethniques ou religieuses », en particulier les Juifs ou l’État d’Israël à travers le lobby AIPAC, tiendraient les rênes de la politique étrangère américaine.
Berletic oppose à cette vision une réalité plus prosaïque et, surtout, plus puissante : ce sont les grandes corporations américaines, dirigées pour l’essentiel par des Occidentaux blancs, nominalement chrétiens, qui exercent le contrôle effectif.
Et le fait le plus intéressant est que la désignation d’Israël comme bouc émissaire fait partie intégrante d’une stratégie officielle de Washington.
Mon appréciation personnelle est plus nuancée, car je pense que personne, au sens strict, ne « dirige » la politique étrangère américaine.
C’est le Système lui-même qui la produit, selon sa propre cybernétique de régulation, pour durer, se reproduire et conjurer ses tendances destructrices endogènes. Le système n’a qu’un objectif; durer ,se reproduire et au besoin muter pour préserver l’essentiel.
Le Système engendre la logique profonde et les grandes orientations : refus du déclin, impérialisme, « containment » du Sud et de la Chine, retour au colonialisme et, aujourd’hui, guerre ouverte ou hybride.
Il produit également les acteurs qui, à un moment donné, surfent sur ces forces, entrent en résonance avec les besoins du moment et les opinions publiques qui en découlent.
Bien sûr, il existe des personnes et des groupes sociaux qui incarnent et présentifient cette politique. Mais elles ne font pas l’Histoire : elles en sont les tenants-lieux, les instruments et les apparents promoteurs.
La logique ultime du Système reste celle de l’accumulation du capital et de la recherche implacable de sa rentabilité. Car sans rentabilité le capital meurt.
La politique étrangère est dictée par les exigences de cette accumulation, et tout particulièrement par le besoin de contrôler l’économie pétrolière mondiale.
Ce contrôle est dialectique : il vise à la fois à accroître la plus-value américaine, qui vient bonifier le Capital, et à priver la Chine de cet accès, financièrement et physiquement. Tel est le moteur profond.
Reste une question fascinante : pourquoi la catégorie « Juifs » apparaît-elle si spontanément désignée pour servir de tenant-lieu et de moteur apparent de ces politiques ?
La réponse tient à une séquence profondément inscrite dans l’inconscient collectif occidental, qui relie depuis des siècles l’argent, la finance et le «négatif» du système aux Juifs.
Cette désignation est surdéterminée : par l’Histoire, par l’inconscient juif lui-même (avec sa spécificité de « peuple élu »), et par la réalité présente de l’État d’Israël.
Il ne faut jamais confondre les forces fondamentales à l’œuvre avec les conditions concrètes, opportunistes, contingentes et parfois aléatoires dans lesquelles elles s’incarnent. Il y a « le cristal de l’Histoire et il y a la gangue qui l’entoure » expliquait Hegel..
Le système français, avec ses contradictions internes et externes, aurait produit un de Gaulle même si le Général que nous connaissons n’avait pas existé.
Le capitalisme financiarisé, dominé par la logique prioritaire de l’argent devenu fetiche et du capital monétaire, a pu produire cette déclaration stupéfiante de Lloyd Blankfein, ancien patron de Goldman Sachs, au plus fort de la crise de 2008 :
« Je fais l’œuvre de Dieu » (God’s work).
L’argent a sa logique propre, sa Nécessité interne. Il est normal que cette logique s’incarne, en apparence, dans des catégories sociales historiquement liées à la finance.
Blankfein n’a fait qu’énoncer une vérité profonde : il n’est qu’un outil, un intermédiaire.
En définitive, Berletic a raison de ramener l’attention sur les corporations américaines et sur l’usage stratégique du « scapegoating » d’Israël. Mais il faut aller plus loin : derrière les acteurs visibles, c’est la logique autonome du capital accumulé qui commande. Tant que nous ne comprendrons pas cette dynamique systémique, nous resterons prisonniers des leurres que le Système lui-même produit pour se perpétuer.
Berletic cite également deux documents stratégiques clés :
- Le rapport Brookings Which Path to Persia (2009), qui détaille comment faire pression sur l’Iran en utilisant Israël comme levier.
- Le rapport RAND Extending Russia (2019), qui expose la logique de guerre par procuration.
Ces think tanks, financés et orientés par les grandes entreprises, produisent les « policy papers » qui deviennent ensuite lois et opérations militaires.
Selon Berletic, accuser Israël ou une supposée « cabale juive » sert en réalité les intérêts des corporations américaines. Cela empêche de cibler le vrai problème : le complexe militaro-industriel et les monopoles qui bloquent toute émergence d’un monde multipolaire.
Tant que les Américains et le reste du monde croient à cette diversion, les véritables décideurs restent intouchables.La vidéo conclut sur un message clair : reconnaître que ce sont les grandes entreprises américaines qui contrôlent la politique étrangère est la première étape pour espérer un changement réel.
Vidéo
Who Really Controls US Foreign Policy & What They Gain By Convincing You Otherwise…
EN PRIME
Les think tanks américains : financement et recrutement
1. Financement : qui paie vraiment ?Les think tanks US (environ 1 000 au total, une cinquantaine très influents en politique étrangère) dépendent massivement de financements extérieurs. Ils ne sont pas des centres de recherche indépendants au sens académique classique.
Leur modèle est celui d’une influence payée.
Chiffres clés (2019-2023/2024, sources Quincy Institute / Think Tank Funding Tracker) :
quincyinst.org
- Gouvernement américain : 1,49 milliard $ au total. Dont 1,4 milliard $ pour la RAND Corporation seule (contrats directs DoD et agences). RAND est quasiment un bras armé du gouvernement.
- Entreprises de défense (top 100 contractors) : + 34,7 millions $. Principaux donateurs : Northrop Grumman (5,6 M$), Lockheed Martin, etc. Bénéficiaires principaux : Atlantic Council, CNAS, CSIS.
- Gouvernements étrangers : + 110 millions $. Top donateurs : Émirats arabes unis (16,7 M$), Royaume-Uni, Qatar. Principaux receveurs : Atlantic Council (25 M$), German Marshall Fund, Brookings.
Beaucoup de think tanks (environ 36 %) sont opaques (« dark money ») et ne divulguent presque rien. Même les « transparents » rapportent souvent par tranches larges ou acceptent des dons anonymes.
Conséquence : les analyses et recommandations reflètent souvent les intérêts des financeurs (pro-armement, pro-interventionnisme, alignement sur les alliés payeurs). Le « pay-to-play » existe : rapports commandés, accès privilégié, auto-censure.Autres sources importantes : fondations philanthropiques (Open Society, Gates, Koch pour les conservateurs), entreprises (tech, finance, énergie) et dons individuels riches.2. Recrutement : un écosystème très élitiste
- Profil type : Diplômés des universités d’élite (Ivy League : Harvard, Yale, Princeton, Columbia ; plus Georgetown, Stanford, Johns Hopkins pour la sécurité internationale). Masters ou doctorats en relations internationales, science politique, économie, sécurité nationale.
- Voies d’entrée :
- Stages (très compétitifs, souvent réservés aux étudiants de masters).
- Fellowships et Research Assistant (cycles de recrutement automne/printemps).
- Réseautage intense à Washington DC (événements, briefings, think tank « talent banks » pour placer des gens dans l’administration).
- Les postes juniors sont hyper-concurrentiels ; les seniors viennent souvent du gouvernement, du Congrès, du Pentagone ou des universités.
Les think tanks servent aussi de réservoir de personnel pour les administrations (ex. : Project 2025 de Heritage pour les républicains ; rotations « revolving door » avec le privé et le public).
Synthèse en une phrase
Les grands think tanks américains sont financés principalement par le complexe militaro-industriel américain, le gouvernement US et des États étrangers alliés ; ils recrutent dans l’élite universitaire pour produire une expertise qui, le plus souvent, légitime et oriente la politique étrangère dans le sens des intérêts de leurs financeurs.
C’est un système cohérent de production idéologique et de circulation des élites, pas un lieu de recherche neutre.
Analyse du financement de la RAND Corporation – données 2025)
1. Volume et structure globale
- Chiffre d’affaires annuel : environ 470 millions $ (FY2025, net des sous-traitants).
- Modèle économique : RAND est un non-profit qui fonctionne très majoritairement sur contrats et subventions gouvernementaux. Elle opère plusieurs FFRDC (Federally Funded Research and Development Centers) pour le DoD et le DHS, ce qui en fait quasiment un bras armé intellectuel de l’État américain.
Répartition des revenus :
- Contributions / contrats gouvernementaux : ~93 % (environ 430-440 M$).
- Philanthropie et fondations : ~59 M$ (contributions) + 32 M$ (foundations).
- Autres (universités, entreprises privées, organisations internationales, etc.) : moins de 10 % au total.
- Secteur privé pur : seulement 2,9 M$ (très marginal).
2. Principaux financeurs (FY2025)Gouvernement américain (largement dominant) :
- National security agencies / Office of the Secretary of Defense : 82 M$.
- HHS (Santé) : 73 M$.
- DHS : 58 M$.
- US Air Force : 56 M$.
- US Army : 47 M$.
- Autres agences fédérales : 18 M$.
Autres :
- États et collectivités US : 14 M$.
- Gouvernements étrangers et organisations internationales : ~12 M$ (Royaume-Uni, Australie, Japon, Qatar, UE, etc.).
- Fondations (David & Lucile Packard, Charles Koch, etc.) et dons individuels.
3. Caractéristiques clés
- Transparence élevée : RAND publie une liste exhaustive des financeurs (> 380 clients/donateurs) et ses états financiers audités. Contrairement à beaucoup de think tanks, elle n’est pas « dark money ».
- Conflits d’intérêts gérés : Elle refuse officiellement les fonds des industriels de l’armement dont le business principal est avec le DoD (politique de conflit d’intérêts stricte).
- Dépendance structurelle : Plus de 90 % des revenus proviennent directement ou indirectement de l’État américain. Cela explique son orientation très alignée sur les priorités de sécurité nationale, de défense et de politique étrangère US.
- Évolution : Revenus stables autour de 400-470 M$ ces dernières années, avec une forte croissance des contrats DoD/HHS.
La RAND est financée à plus de 90 % par le gouvernement américain (surtout Défense, Sécurité intérieure et Santé), ce qui en fait un outil quasi-institutionnel de l’État profond américain plutôt qu’un think tank indépendant classique. Les financements privés et étrangers restent marginaux et servent surtout à compléter les travaux non couverts par les contrats officiels.
L’Origine du CFR et des services
L’origine du Council on Foreign Relations (CFR), ses liens avec les services de renseignement et la création de la CIA1. Origine du CFR (1918-1921)Le CFR naît directement de la Première Guerre mondiale et des ambitions internationalistes américaines.
- 1918 : Pendant la guerre, le président Woodrow Wilson crée The Inquiry, un groupe d’une centaine d’experts (historiens, juristes, économistes) chargé de préparer la paix et l’après-guerre. Dirigé par le colonel Edward M. House (conseiller très proche de Wilson), ce groupe inclut des figures comme Walter Lippmann.
- 1919 : À la Conférence de Paix de Paris, une réunion décisive a lieu le 30 mai à l’hôtel Majestic. Des Américains et des Britanniques (dont Lionel Curtis) décident de créer deux organisations sœurs : le Royal Institute of International Affairs (Chatham House) à Londres et le Council on Foreign Relations aux États-Unis.
- 29 juillet 1921 : Le CFR est officiellement incorporé à New York. Ses fondateurs sont des élites : avocats d’affaires (Elihu Root, premier président honoraire), banquiers, industriels et universitaires de l’Ivy League.
- Objectif déclaré : « offrir une conférence continue sur les questions internationales affectant les États-Unis » et lutter contre l’isolationnisme américain après le refus du Sénat de ratifier le traité de Versailles et la Société des Nations.
Le CFR est donc une création élitiste et internationaliste, financée dès le départ par des familles comme les Rockefeller (David Rockefeller en sera membre dès 1941 et président du board de 1970 à 1985).
2. Liens étroits avec les services de renseignement
Le CFR n’est pas un service de renseignement, mais un vivier et un réseau d’influence où circulent les élites du pouvoir, de la finance, de l’université et du renseignement.
- Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux membres du CFR intègrent l’Office of Strategic Services (OSS), le premier service de renseignement américain moderne créé par Roosevelt en 1942 sous la direction de William « Wild Bill » Donovan.
- Allen Welsh Dulles, membre du CFR et responsable du groupe « Sécurité et Armements » au sein du Council, devient une figure centrale de l’OSS en Europe (notamment en Suisse). Il sera ensuite le premier directeur civil de la CIA (1953-1961).
- Le CFR sert de club de réflexion où se préparent les grandes orientations de politique étrangère. Beaucoup de ses membres passent par l’OSS puis la CIA (phénomène de « revolving door »).
3. Rôle dans la création de la CIA (1947)Le CFR n’a pas « créé » la CIA, mais il a fortement influencé le climat intellectuel et politique qui a mené à sa naissance :
- Après la dissolution de l’OSS en 1945, les anciens de l’OSS et les membres du CFR militent pour une agence centrale de renseignement permanente en temps de paix.
- Le National Security Act de 1947, signé par Truman, crée officiellement la Central Intelligence Agency (CIA). De nombreux architectes et premiers dirigeants de la CIA sont des membres ou proches du CFR (Allen Dulles, son frère John Foster Dulles, etc.).
- Le CFR fournit une partie de l’idéologie interventionniste (« containment » de l’URSS, leadership américain mondial) qui justifie la création de la CIA.
Le CFR agit comme un incubateur idéologique et un réseau de recrutement pour l’establishment de politique étrangère américaine, très imbriqué avec le monde du renseignement dès ses origines.
Le CFR est né d’un projet d’élites anglo-américaines pour promouvoir un ordre international dirigé par les États-Unis.
Il n’est pas un « service secret », mais un think tank d’influence où se croisent pouvoir politique, finance (Rockefeller, etc.) et renseignement (OSS → CIA). Allen Dulles incarne parfaitement ce continuum.C’est un des piliers du « blob » (l’establishment de politique étrangère) souvent critiqué pour son influence discrète mais profonde sur les décisions américaines depuis plus d’un siècle.