L’inflation : le secret que l’on ne peut pas dire
L’inflation des prix des biens et des services n’est pas un accident de parcours. C’est une variable clef.
La fonction objective, systémique de l’inflation est d’effacer les traces du passé dans les esprits et les bilans. La financiarisation en obligeant à des taux d’intérêt bas et ultra bas a condamné à ne plus pouvoir recourir aux facilités équilibrantes de l’inflation des prix!
Elle est, structurellement, un mécanisme de rééquilibrage dont les responsables de la politique économique ont besoin. Elle permet de réduire le poids réel des dettes accumulées — dettes publiques, dettes des ménages, dettes des entreprises — sans avoir à prononcer le mot tabou de «restructuration» ou de «défaut».
Une hausse des prix de 3 à 5 % par an, si elle n’est pas compensée intégralement par une hausse des taux et des salaires, érode doucement la valeur réelle de la dette.
C’est mathématiquement simple : plus le numérateur (les prix) monte, plus le dénominateur (la dette en termes réels) diminue.
C’est précisément pour cela que l’inflation modérée est, dans les faits, souhaitée par ceux qui gèrent les grands équilibres.
Elle agit comme un impôt silencieux sur les créanciers et comme un allègement pour les débiteurs. Elle gonfle aussi le PIB nominal, ce qui rend les ratios d’endettement un peu moins effrayants sur le papier.
Dans un monde où les dettes totales (publiques + privées) dépassent très, très largement le PIB dans la plupart des pays développés, ce mécanisme n’est pas accessoire : il est systémique.
Mais il y a une condition absolue, rarement formulée ouvertement : il ne faut surtout pas que cette inflation soit anticipée et répercutée.
Si les marchés obligataires anticipent une inflation durable, les taux longs montent immédiatement. Le coût de refinancement de la dette nouvelle explose et l’effet de réduction du stock de dette existante est largement annulé.
De même, si les salariés et les syndicats intègrent l’inflation dans leurs revendications, les salaires nominaux s’ajustent. On entre alors dans une spirale salaires-prix, la fameuse échelle de perroquet , qui vide l’inflation de son effet rééquilibrant tout en détruisant la compétitivité.
L’inflation perd alors sa fonction première : alléger le fardeau des dettes sans détruire le tissu productif.C’est pourquoi le discours officiel reste toujours le même : « nous luttons contre l’inflation », « nous visons la stabilité des prix », « nous ancrons les anticipations ».
Ces formules ne sont pas seulement de la communication. Elles sont fonctionnelles. Elles visent précisément à empêcher que les agents économiques (ménages, entreprises, investisseurs) ne se protègent collectivement contre l’inflation.
Tant que les anticipations restent basses, l’inflation réelle peut faire son œuvre de désendettement implicite sans que les taux longs ne s’emballent ou que les salaires ne rattrapent.
En résumé : l’inflation est un outil de rééquilibrage macroéconomique utile — voire nécessaire — dans un régime d’endettement élevé. Mais cet outil ne fonctionne correctement que s’il reste partiellement invisible et non anticipé par la majorité des acteurs. Dès qu’il devient trop visible, trop discuté, trop intégré dans les comportements, il perd son efficacité et devient même contre-productif.
C’est sans doute l’une des rares vérités économiques que l’on ne peut pas énoncer franchement en public c’est pour cela que je l’énonce!