BRUNO BERTEZ
Le 20 Juin
L’économie n’est pas une science, mais une idéologie
L’économie n’est pas une science. C’est une idéologie dont la fonction première est de masquer le fonctionnement réel de nos systèmes.
Nos sociétés ne durent qu’à la condition que l’essentiel de leur mécanique reste caché. Pour se perpétuer, elles doivent maintenir dans l’ombre les leviers véritables qui les font tourner.
La pseudo-science économique excelle dans cet art de l’escamotage: elle écarte du débat public les paramètres les plus décisifs, car les exposer au grand jour ouvrirait des controverses radicales, dangereuses pour l’ordre établi et pour les élites qui en profitent.
Sur tout ce qui est parvenu à la conscience on peut agir, sur tout ce qui est non su et non conscient on doit subir! Carl Jung.
Au cœur de ces variables occultées se trouve la plus centrale, celle qui commande tout : le profit.
Ou plus précisément, le taux de profit.
Nous vivons dans un système capitaliste, c’est-à-dire un système d’accumulation du capital. Dans ce régime, le Capital n’est pas une chose passive : il exige sa propre mise en valeur, sa rentabilisation constante. Sans rentabilité suffisante, il dépérit.
Le taux de profit n’est donc pas un détail comptable, c’est la variable vitale de tout le système. C’est précisément pour cette raison qu’on n’en parle jamais.
Karl Marx l’avait déjà identifié au XIXe siècle dans Le Capital (tome 3). Il y expose la tendance à la baisse du taux de profit liée à la hausse de la composition organique du capital , plus de machines et de capital constant, moins de travail vivant :
« La tendance progressive de la baisse du taux général de profit n’est donc que l’expression, particulière au mode de production capitaliste, du développement progressif de la productivité sociale du travail. […] Puisque la masse du travail vivant appliqué diminue continuellement par rapport à la masse du travail matérialisé qu’il met en mouvement, c’est-à-dire des moyens de production consommés productivement, il s’ensuit que la partie de ce travail vivant qui est non payée et se matérialise en survaleur doit également diminuer continuellement par rapport à la valeur du capital total employé. Or ce rapport entre la masse de survaleur et la valeur du capital total employé constitue précisément le taux de profit, qui doit donc constamment baisser. »
Marx précisait cependant que cette loi agit comme une tendance, contrariée par diverses forces (intensification de l’exploitation, baisse du coût des éléments du capital constant, commerce extérieur, etc.). Elle n’en reste pas moins, selon lui, une contradiction inhérente au capitalisme.
En raison de cette tendance à la baisse du taux de profit les gouvernements et les banques centrales sont obligés de déployer des politiques qui contrarient l’érosion de la profitabilité: subventions, baisse de la fiscalité sur les entreprises, financiarisation, recours aux déficits, accumulation de dettes, développement du crédit, hausse du taux d’ exploitation de la main d’œuvre, pillage des producteurs de matières premières et des agriculteurs, retour en arrière sur les droits acquis, assouplissement des échines des salariés etc etc
Vous le voyez la question du taux de profit est centrale! On n’en parle pas mais vous subissez toutes les consequences de la problématique du profit.
Vous ne verrez jamais un grand débat médiatique ou politique sur le rôle du taux de profit dans la réindustrialisation de la France, dans notre retard technologique, dans le « grand redressement » à la Draghi ou dans les conclusions fumeuses du dernier G7 de la semaine dernière .
Pourtant, ce taux conditionne absolument tout : l’investissement, l’innovation, la compétitivité, l’emploi, la croissance. Il est le moteur silencieux de l’ensemble de l’édifice.
On l’évoque parfois de manière hypocrite, comme François Hollande avec son fameux « socialisme de l’offre » en 2012-2014 : une politique qui visait explicitement à restaurer les marges des entreprises (via le CICE et le Pacte de responsabilité) sans jamais prononcer le mot « profit ».
Si l’on osait poser frontalement la question, on arriverait très vite à l’interrogation fondamentale, celle qui est systématiquement évacuée: de quel taux de profit notre pays a-t-il réellement besoin, compte tenu du stock de capital accumulé sous toutes ses formes ?
Autrement dit : quel volume de surproduit devons-nous extraire de l’économie pour financer l’investissement, l’innovation, les charges publiques, la protection sociale, les retraites, l’assistanat et, désormais, l’effort de défense et de guerre?
Cette question du surproduit – c’est-à-dire de la part de richesse qui doit être prélevée sur le travail et la production pour faire tourner la machine – est absente de tous les débats.
Or elle détermine tout. Absolument tout.
L’histoire le confirme : après la Seconde Guerre mondiale, la destruction massive de capital (et donc un taux de profit élevé) a permis les Trente Glorieuses et la construction des États-providence.
La baisse ultérieure du taux de profit a conduit à la crise des années 1970. Les politiques néolibérales des années 1980 (Reagan, Thatcher) ont alors restauré temporairement la rentabilité par la dérégulation, la compression salariale et la financiarisation – avant que de nouvelles baisses n’alimentent les crises suivantes, dont celle de 2008.
Tant que nous refuserons de poser clairement cette question, nous resterons prisonniers d’un discours économique qui, sous couvert de neutralité scientifique, sert avant tout à protéger un ordre dont les fondements ne doivent surtout pas être discutés.