Le Mythe de la Continuité: quand l’accumulation infinie rencontre la finitude
Dans mon article de ce jour j’expose une vérité dérangeante mais limpide : toutes les comptabilités du système financier post-2008 sont fausses.
Pas un peu fausses, structurellement fausses.
Elles reposent toutes sur une hypothèse unique, celle de la continuité — ce que les comptables appellent en anglis le « going concern ».
On valorise les actifs, les créances, les portefeuilles comme si le système devait éternellement se refinancer sans heurts, sans resserrement de liquidité, sans défaut en chaîne.
C’est le grand mythe de la continuité.
Et ce mythe est en train de se fissurer sous nos yeux.
L’hypothèse de continuité est un mensonge politique, devenu comptable puis devenu dogme systémique!
En comptabilité classique, l’hypothèse de continuité est raisonnable pour une entreprise isolée: on suppose qu’elle ne va pas fermer ses portes demain matin et on ne valorise donc pas ses actifs au prix de liquidation. Mais quand on applique ce principe à l’ensemble du système financier mondial, banques, fonds de crédit privé, États surendettés, marchés de la dette, , il devient un acte de foi.
On fait comme si :
- Il n’y aurait plus jamais de crise de liquidité généralisée.
- Les refinancements faciles seraient toujours possibles.
- Les pertes non réalisées resteraient éternellement « non réalisées ».
- Les bicyclettes du crédit (privé ou public) continueraient à tourner sans jamais perdre l’équilibre.
Bref on nie le mouvement, on plaque du fixe sur du variable ce qui, avouez-le est quand même singulier dans une période que l’on définit à tous les niveaux comme une période de grande mutation, y compris la mutation suprême, celle de la fin de l’unilatéralisme américain et ses conséquences futures sur le dollar et ses dettes .
Le mythe de continuité est le Vice Bourgeois par excellence, la Pensée Bourgeoise est incapable de saisir le mouvement, même quand elle l’a sous son nez.
C’est le fameux « Ô temps suspend ton vol! »
Or, comme je le rappelle dans mon article , « s’il y a bien une évidence, c’est que ces hypothèses sont fausses ». Les 316 milliards de dollars de pertes non réalisées des banques américaines ne sont pas un détail technique : ce sont les symptômes d’un système qui refuse de regarder la réalité en face. Mal comptabiliser ces pertes c’est affirmer que toujours cela se passera comme s’agissant de la Silicon Valley Bank., la SVB.
Quand la continuité se brise — comme elle s’est brisée pour Credit Suisse ou pour la Grèce —, les besoins de financement explosent du jour au lendemain. Ce qui était « gérable » devient vertigineux.
Le système du capitalisme financiarisé repose sur l’ impossible accumulation à l’infini.
Le mythe de la continuité n’est pas qu’une question comptable. Il est le support idéologique d’une croyance plus profonde : celle qu’on peut accumuler sans fin.
Le capitalisme financier contemporain a besoin d’une croissance perpétuelle de la dette et des valorisations pour survivre. Chaque année, il faut créer plus de crédit, plus d’actifs financiers, plus de rendement, pour que la montagne de dettes antérieures puisse être servie. Il faut completer le rendement de l’exploitation productive faible ou mediocre par le rendement de l’ingénierie fiancière.
C’est la logique de l’intérêt composé appliquée à l’échelle planétaire. Mais hélas la finitude est notre lot. Elle est celle de l’accumulation aussi. D’ou un fossé qui se creuse.
L’accumulation n’est pas un processus neutre: elle produit de la destruction. Ou plus exactement elle produit ce que je désigne comme un « besoin de destruction ».
Destruction créatrice chez Schumpeter, certes, mais aussi destruction tout court quand elle devient purement financière et spéculative.
On ne peut pas indéfiniment gonfler la sphère financière sans que la sphère réelle (énergie, ressources, productivité, démographie) finisse par dire « non ».
On ne peut pas non plus faire croître la dette plus vite que le PIB indéfiniment sans que le système ne bascule dans un régime de finance-Ponzi généralisé au sens de Hyman Minsky.
Le crédit privé qui « ne marche plus », est aujourd’hui le symptôme le plus clair de cette impasse. Il s’est développé comme une alternative au crédit bancaire régulé, avec des rendements attractifs… tant que la continuité tenait.
Dès que les taux remontent ou que les liquidités se resserrent, les bicyclettes s’arrêtent. Et quand elles s’arrêtent, les frais ne sont plus absorbés, il faut baisser les rendements versés, il n’y a plus de marché : il n’y a plus que le « marché ou crève ».
La fausseté de nos hypothèses fondamentales est l’éléphant rose dans la pièce. Derrière le mythe de la continuité se cache un ensemble d’hypothèses qui ont structuré toute la pensée économique dominante depuis plusieurs décennies :
L’idée que les marchés sont globalement efficients et auto-régulateurs.
La croyance que les banques centrales peuvent toujours « assurer » le système sans conséquences durables.
L’illusion que la dette est neutre et que l’on peut s’endetter indéfiniment à taux bas sans modifier les structures et les mentalités .
La conviction que la croissance exponentielle est la condition normale de l’économie.
Toutes ces hypothèses ont été invalidées par la pratique en 2008 et post 2008. Les politiques monétaires non conventionnelles (QE, taux négatifs, forward guidance) n’ont pas « guéri » le système : elles l’ont mis sous perfusion permanente, rendant la continuité artificielle de plus en plus coûteuse et fragile.
Elles ont créé des zombies — entreprises, banques, États — dont la survie dépend de la poursuite du mythe. Le plus grave n’est pas que ces hypothèses soient fausses. C’est qu’elles le restent même quand la réalité les contredit.
Il y a un refus forcené de ne rien savoir de la réalité dans nos systèmes!
On continue à publier des bilans, des stress tests, des valorisations comme si de rien n’était. On continue à raisonner en termes d’équilibre alors que le système est ontologiquement, structurellement instable et que le déséquilibre est radicalement notre lot.
Temoin les récentes imbécillités économiques des conseillers du G7 qui prétendent lutter contre les desequilibres sans même se rendre compte qu’ils sont la manifestation, l’image même du mouvement et du progrés.
Le terme « déséquilibre » est généralement une erreur de raisonnement en économie. Tout finit par s’équilibrer. Mais c’est vrai, cet équilibre se situe généralement quelque part où cela déplaît à certains, mais c’est un autre sujet.
Quels sont ces «déséquilibres» et autres problèmes que le G7 doit résoudre ?La concurrence prédatrice, la surcapacité industrielle, le sous-investissement, la déréglementation, le recul de la solidarité internationale et la faiblesse des investissements privés dans les pays en développement…
Les déséquilibres, les bourgeois n’aiment pas cela car c’est la source du mouvement, du progrès, de la finitude et donc de la destruction qui touche à ses intérêts acquis !
Pour être non porteuse de crise, la finance et sa comptabilité devraient intégrer la finitude. Reconnaître la fausseté du mythe de la continuité n’est pas un exercice de nihilisme. C’est une condition de lucidité. Une comptabilité honnête devrait intégrer la possibilité du non-renouvellement, du resserrement de liquidité, de la destruction de valeur.
Elle devrait valoriser les actifs non pas en supposant que tout continuera, mais en tenant compte des scénarios de rupture. Le crédit privé, en particulier, mériterait d’être analysé non pas à travers le prisme des rendements passés, mais à travers celui de sa liquidité potentielle en cas de stress.
Le système post-2008 vit sur un mensonge comptable et conceptuel. Tant qu’il pourra le maintenir — grâce aux banques centrales et à la puissance des intérêts constitués —, le mythe tiendra. Mais les mythes finissent toujours par rencontrer la réalité. Et quand la continuité se brise vraiment, elle ne se brise pas en douceur.
L’accumulation infinie n’est pas un horizon: c’est une contradiction dans ses termes mêmes!