David Kirichenko est chercheur associé à la Henry Jackson Society.
L’invasion russe à grande échelle entamée il y a maintenant cinq ans, » la guerre des drones menée par l’Ukraine est entrée dans une nouvelle phase qui permet à Kiev de reprendre l’initiative ».
Ces derniers mois, l’Ukraine a considérablement intensifié l’utilisation de drones pour perturber la logistique russe à l’arrière des lignes de front et préparer le terrain pour les opérations offensives.
Ce changement est particulièrement visible dans le sud de l’Ukraine occupée par la Russie, où les axes routiers clés reliant la Russie à la Crimée occupée deviennent rapidement parmi les plus dangereux de tout le conflit.
La campagne ukrainienne de frappes de drones à moyenne portée vise systématiquement les transports militaires russes ainsi que les systèmes de défense aérienne déployés pour les protéger.
Cette stratégie compromet la capacité de la Russie à mener des opérations offensives et pourrait également ouvrir la voie à des gains territoriaux pour l’Ukraine.
L’échec de la contre-offensive ukrainienne de l’été 2023 a mis en évidence le coût d’une attaque contre des défenses russes bien préparées sans isoler préalablement l’ennemi ni obtenir la supériorité aérienne locale. Ce problème résidait en partie dans la communication constante des intentions de l’Ukraine avant le lancement de la contre-offensive. Les commandants ukrainiens étaient également fortement handicapés par la disponibilité limitée d’avions et de missiles occidentaux. Kiev tente de remédier à cette situation en misant davantage sur les drones de fabrication nationale.
Surtout, l’Ukraine dispose désormais d’une gamme de drones bien plus imposants, dotés d’ogives plus lourdes et d’une portée nettement supérieure.
Cela permet aux forces ukrainiennes de frapper en profondeur derrière les lignes ennemies et d’affaiblir les positions russes avant les attaques terrestres. En ciblant les voies logistiques, les sites de lancement de drones, les défenses aériennes et les centres de commandement, l’Ukraine cherche à perturber les opérations russes et à établir des zones de domination locale, même temporaires.
Des indices récents laissent penser que l’Ukraine pourrait déjà tester ce modèle. Les forces ukrainiennes auraient progressé au sud de Zaporijia en mai et début juin, repoussant des mois d’avancées russes. Le territoire conquis reste limité, mais ces opérations réussies démontrent que des avancées à petite échelle, facilitées par les drones, sont possibles.
L’avantage actuel de l’Ukraine dans la guerre des drones ne restera évidemment pas sans contestation. Il est donc essentiel que les partenaires de Kiev comprennent que le récent renversement de situation sur le champ de bataille représente une opportunité qui ne restera pas ouverte indéfiniment et qu’il convient d’exploiter sans délai.
Des signes indiquent déjà que la Russie s’adapte aux nouvelles réalités militaires engendrées par le renforcement des capacités de frappe par drones à moyenne portée de l’Ukraine. Les forces russes dans le sud du pays utilisent désormais des camouflages et des leurres, tout en déployant des équipes de combat mobiles le long des principaux axes logistiques et en installant des filets au-dessus des autoroutes.
Toutefois, compte tenu de l’immensité du territoire concerné, l’armée russe aura probablement du mal à mettre en œuvre des mesures défensives sur l’ensemble de l’Ukraine occupée. Le Kremlin sera également confronté à des décisions difficiles concernant le déploiement de systèmes de défense aérienne limités, d’autant plus que la campagne de bombardements stratégiques menée par l’Ukraine sur le sol russe s’intensifie.

Pour l’Ukraine, l’enjeu principal des prochains mois sera de préserver son avance technologique actuelle tout en s’adaptant tactiquement pour neutraliser les contre-mesures russes. Les drones qui traquent aujourd’hui les camions militaires russes pourraient bientôt être équipés d’ogives et de systèmes de ciblage différents, par exemple. L’utilisation de ballons pour étendre la portée des drones de combat pourrait également se généraliser.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie est la première guerre de drones au monde et se caractérise jusqu’à présent par un rythme d’innovations incessant de part et d’autre du front. Les développements en cours sur les champs de bataille ukrainiens transforment notre compréhension de la conduite des conflits armés. Au début de l’invasion en 2022, les drones jouaient un rôle de soutien dans une guerre encore dominée par les chars et l’artillerie. Quatre ans plus tard, les drones sont devenus l’arme dominante, responsables de la grande majorité des pertes.
Malgré les récentes déclarations sur un renversement de situation en faveur de l’Ukraine, il n’y a pas lieu de se relâcher. La Russie poursuit sa progression, certes limitée, tandis que l’armée d’invasion de Poutine conserve des avantages considérables en termes d’effectifs et de puissance de feu conventionnelle, ce qui continue de poser de sérieux problèmes. Les capacités de drones de l’armée russe évoluent également à un rythme rapide, à l’image des progrès réalisés du côté ukrainien.
Dans la phase actuelle de la guerre des drones, l’Ukraine semble avoir l’avantage et utilise ces armes pour cibler les infrastructures logistiques et affaiblir l’emprise russe sur les territoires occupés. Le prochain défi consistera à utiliser les drones pour reprendre le contrôle du territoire. Le ministère ukrainien de la Défense déploie déjà des drones afin de mettre en place un blocus logistique dans le sud de l’Ukraine occupée. D’ici la fin de la campagne estivale, il sera peut-être plus clair si les drones peuvent également jouer un rôle dans la libération des zones actuellement sous contrôle du Kremlin.
David Kirichenko est chercheur associé à la Henry Jackson Society.