Derrière l’apparente coopération franco-allemande s’impose une réalité plus brutale : divergences stratégiques, rivalités industrielles et déséquilibres croissants. Dans le domaine de la défense, Berlin avance ses pions méthodiquement, au risque de marginaliser une France encore attachée à l’idée d’un partenariat équilibré.
Par Adrien Beyrand*
Le « couple franco-allemand » ? Les dix dernières années ne sont qu’une longue suite de désillusions, qu’illustrent à merveille les projets communs en matière de défense et d’espace.
Qu’on en juge plutôt.
La maîtrise d’ouvrage de l’Eurodrone MALE (Moyenne altitude et longue endurance) a été confiée à l’Allemagne en 2016. Cela faisait partie d’un « deal » comprenant l’achat de fusils d’assaut allemands (HK416) pour remplacer le vieillissant Famas (le fusil d’assaut de la manufacture d’armes de Saint-Étienne – toute une époque qui nous renvoie à l’épopée stéphanoise des années 1975-1976 et à la défaite en finale contre… le Bayern Munich).
En contrepartie, Berlin investissait dans le programme de satellites CSO. Dès que Airbus a pris en main le design du futur drone européen censé nous délivrer de notre dépendance envers le Reaper américain, c’est le besoin allemand qui a prévalu. Dix ans plus tard, aucun prototype n’a encore volé, mais il est certain que l’aéronef bimoteur – trop lourd, trop cher, trop tardif – ne répond pas aux besoins exprimés par l’état-major français en 2016. En conséquence, l’actualisation 2026 de la loi de programmation militaire a dû officialiser son abandon.
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Il en va de même du trop fameux projet Scaf, dont l’Allemagne veut aujourd’hui se retirer pour ne pas financer le besoin militaire français d’un avion capable de porter l’arme nucléaire et utilisable depuis un porte-avions, besoin pourtant assumé et convenu dans un accord d’état-major signé par la Bundeswehr dès 2017. Cette fois, il était convenu que la maîtrise d’œuvre soit confiée à Dassault. Mais Airbus n’a eu de cesse de contester ce leadership, au prétexte que, l’Espagne ayant rejoint le programme, l’avionneur européen représentait deux parties sur trois. Héritier du tristement célèbre Messerschmitt, Airbus-Deutschland n’a plus construit d’avion de combat depuis quatre-vingts ans. Pour le programme Eurofighter, c’est le Britannique BAE qui était aux commandes. Airbus sait construire des avions de transport, mais pas des avions de combat. Ce sont des objets technologiquement très différents. Qu’à cela ne tienne, le Scaf aurait permis à Messerschmitt de retrouver la compétence perdue. Dassault a dit non : oui à la collaboration selon le principe du « best athlete », non au pillage technologique.
L’échec annoncé du Scaf est en réalité la conséquence logique de la fusion avortée d’EADS et de BAE, à la fin de 2012, contre laquelle l’Allemagne d’Angela Merkel avait alors mis son veto. Le projet était pourtant logique et ambitieux : il créait un géant européen de l’aéronautique et de la défense, parfaitement dual et bien positionné de part et d’autre de l’Atlantique, apte à résister à tous les retournements de conjoncture. Mais l’Allemagne ne veut pas de champions qu’elle ne contrôle pas. Si la fusion avait réussi, il n’y aurait peut-être pas eu de Brexit, et surtout la base industrielle et technologique de défense européenne aurait eu une autre dimension qu’aujourd’hui, d’autres rapprochements étant ainsi encouragés (on évoquait à l’époque une entité commune à Dassault, Thales et Safran).
Le business plutôt que la performance
Diviser pour mieux régner : telle est la devise de l’imperium qui se met alors en place à Berlin,
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Adrien Beyrand** Adrien Beyrand est un pseudonyme. Derrière ce nom, il y a un ancien très haut responsable du ministère de la Défense française soumis à une obligation de discrétion et de secret.
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