Editorial. Le miracle de la circularité ou la résilience à crédit

BRUNO BERTEZ

LE 17 juillet

Le miracle de la circularité ou la résilience à crédit

L’évidence crève les yeux, et pourtant les commentateurs refusent de la voir. C’est l’éléphant rose dans la pièce : massive, encombrante, impossible à contourner.

La dette americaine , les dettes americaines c’est du Ionesco , c’est Amédée ou comment s ‘en débarasser! Le grand secret envahissant.

Toutes les politiques américaines — économiques, monétaires, mais aussi géopolitiques — de l’administration Trump comme du système bipartisan qui l’a précédée, trouvent leur origine dans un seul fait : la dette publique et privée américaine, et l’insolvabilité réelle qui s’aggrave inexorablement.

C’est le grand secret.

Le grand non-dit.

Les élites américaines croient naïvement que si l’on ne parle pas de la dette, elle n’exercera pas ses effets. Elles pratiquent la politique de l’autruche, fidèle à leur idéologie profonde selon laquelle « la perception est tout ».

Dans ce système, ce qui n’est pas perçu n’existe pas. Le monde réel compte moins que le récit que l’on en fait ou que l’on tait.

C’est un système d’exorcisme plus que d’analyse : une attitude magique face à la réalité matérielle.

Tout, absolument tout, procède de cette dette et de la nécessité de repousser ses échéances.Y compris et surtout l’affirmation d’exceptionnalisme qui permet les dettes les plus folles.

La hausse des marchés actions comme les guerres, les alliances comme les ruptures, les innovations technologiques comme les mesures de rétorsion : rien n’échappe à cette logique.

Aucune politique ne vise sérieusement à rétablir une soutenabilité réelle des dettes selon les critères historiques classiques (croissance organique, excédents budgétaires structurels, épargne domestique suffisante). L’objectif n’est pas de rendre la dette remboursable en monnaie stable. Il est d’imposer, par tous les moyens disponibles, une forme de cours forcé : faire accepter la dette américaine non parce qu’elle est attractive, mais parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible.

C’est pourquoi la dette reste le grand absent des analyses économiques dominantes. On lit les notes de brokers, les rapports des grandes institutions, la presse économique : la variable centrale est presque toujours éludée ou traitée comme un détail technique. Pourtant, une lecture attentive montre que presque toutes les initiatives récentes s’inscrivent dans une même stratégie de fuite en avant. Les sanctions, les tarifs douaniers, l’exploitation de la position dominante du dollar, les pressions exercées sur les alliés européens, les captures de valeur via les chaînes d’approvisionnement ou les marchés financiers : autant de mécanismes qui, sans être explicitement présentés comme tels, permettent de réduire la valeur réelle des créances détenues par le reste du monde ou d’attirer des capitaux supplémentaires.

L’intelligence artificielle elle-même est souvent invoquée comme un facteur de croissance future susceptible de « résoudre » le problème de la dette par la productivité. Rien ne vise à corriger les déséquilibres. Tout vise à les contenir plus longtemps.

On le voit clairement dans le pilotage de la courbe des taux : l’objectif est d’empêcher les taux longs de monter trop vite, afin d’éviter l’effondrement des cours des Treasuries.

On le voit aussi dans le développement du basis trade, ingénierie financière qui permet, de manière détournée, de monétiser une partie de la dette.

Les obligations américaines ne sont plus soutenues principalement par leur valeur de marché ou par la confiance spontanée des investisseurs. Elles le sont de plus en plus par la coercition, les menaces implicites et la violence structurelle du système (sanctions financières, contrôle des infrastructures de paiement, etc.).

Le taux de profit élevé des entreprises américaines semble attirer les capitaux du monde entier. Mais cette profitabilité est largement circulaire. Elle repose sur le maintien des flux de capitaux en direction des États-Unis, flux eux-mêmes rendus possibles par les déficits jumeaux (budgétaire et extérieur).

Grâce à ces déficits, l’économie américaine bénéficie d’une demande agrégée supérieure à celle que permettraient seuls les salaires distribués et l’épargne domestique. Les capitaux étrangers suppléent à la fois la demande et l’épargne insuffisantes. Les déficits publics créent ainsi les conditions des excédents privés.Ces capitaux étrangers augmentent la profitabilité apparente du système, laquelle attire à son tour de nouveaux capitaux.

Le cercle paraît vertueux. Il ne l’est qu’en apparence : les coûts réels — désindustrialisation partielle, dépendance extérieure, fragilité financière — sont simplement reportés sur l’avenir.

Cette circularité permet à l’économie américaine de fonctionner à un niveau d’activité supérieur à ce que justifieraient ses fondamentaux domestiques. Elle peut comprimer les salaires réels, maintenir des coûts du capital artificiellement bas et financer des dépenses improductives massives.

La « part maudite » du système — gaspillages, frais généraux exorbitants, dépenses militaires et sécuritaires démesurées, faible taux d’épargne, dimension structurellement ponzi — trouve là son ultime soutien.

La dette est le mort dans la partie de bridge . Il est mort, mais c’est lui qui dicte le jeu.

La dette c’est le passé, c’est le passif, c’est le mort et dans le monde actuel le mort tue le vif.

Et quand on parle de dette, il faut entendre à la fois la dette elle-même et l’ensemble des contre-mesures de plus en plus coercitives qu’elle impose pour retarder l’inévitable.

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