BRUNO BERTEZ
LE 28 Juillet.
Vous trouverez ci dessous le texte de Timofeev (Valdai Discussion Club, 24 juin 2026) que je vous ai traduit. Il pose une question de diagnostic : la situation internationale contemporaine est-elle déjà une troisième guerre mondiale, ou reste-t-elle dans le cadre classique de l’anarchie des relations internationales ?
Lisez d’abord le texte de Timofeev et ensuite revenez ici.
L’auteur définit la guerre mondiale par trois critères principaux :
- Ampleur : engagement de la quasi-totalité (ou d’une part décisive) des grandes puissances, et extension géographique quasi-mondiale.
- Méthodes : combinaison large d’instruments militaires et non militaires visant à forcer la capitulation, l’épuisement radical ou le changement de régime/politique de l’adversaire.
- Organisation : existence de coalitions stables (ou au moins temporaires) structurées, éventuellement cimentées par des doctrines idéologiques (même si ce dernier point n’est pas universel).
Le moteur principal reste, selon lui, le choc des intérêts matériels concrets (ressources, puissance, domination régionale et systémique).
Vous noterez qu’il parle de ressouces c’est à dire de valeurs d’usage ce qui est tres différent de lutte pour le surplus, la marge, le profit.
LE « TOUT » C’EST CE QUI EST UTILE A LA SOCIETE, LE PROFIT ET SON PRELEVEMENT C’EST CE QUI LA STRUCTURE; LE PROFIT ET SA REPARTITION PRODUISENT L’ORDRE SOCIAL ET LES HIERARCHIES.
La lutte pour les ressouces à laquelle Tomofeev fait référence est une lutte pour le Tout alors que la lutte pour le Profit est une lutte pour une partie, une fraction , la fraction dite de surplus.
La thèse de Timofeev est quasi socialiste, elle est liée aux besoins alors que la thèse reliée au profit n’est pas liée aux besoins en tant que tels mais à la captation du bénéfice, du surplus par les forces capitalistes.
Il compare ensuite les précédents du XXe siècle (Première Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale, Guerre froide). La Guerre froide, bien que mondiale par son caractère et ses coalitions, n’a pas franchi le seuil d’une guerre mondiale « classique » grâce à la dissuasion nucléaire.
Pour le présent, Timofeev refuse le diagnostic de guerre mondiale : les conflits (Ukraine, campagne américano-israélienne contre l’Iran, Gaza, Yémen, tensions indo-pakistanaises, sino-indiennes, etc.) n’obéissent pas à une logique unifiée de confrontation entre centres de puissance opposés.
Il n’existe pas de coalition adverse claire face au bloc occidental (la Russie et la Chine n’ont pas d’alliance militaire formelle ni d’obligations mutuelles ; la « majorité mondiale » reste fragmentée).
Aucune doctrine politique alternative cohérente n’a émergé pour polariser le système. Les formes « hybrides » (information, numérique, sanctions) ne sont pas nouvelles dans leur essence ; seul le support technologique a changé.
Conclusion de l’auteur : nous sommes dans un état d’anarchie internationale classique (absence de monopole légitime de la force, droit international non coercible de manière systématique, « peur hobbesienne » des États).
Le conflit Russie-Occident est interprété comme une conséquence prolongée de la fin de la Guerre froide et de l’effondrement de l’URSS (tentative occidentale de consolidation de l’avantage, réaction russe), avec une analogie partielle à la guerre de Crimée de 1853-1856.
L’anarchie est dangereuse, mais elle n’est pas identique à la guerre mondiale.
Une classification précise est indispensable pour choisir les instruments de politique étrangère appropriés prétend finalement Timofeev.
Le texte de Timofeev est clair, structuré mais descriptif. Il reste toutefois, largement au niveau de la description et de la classification. Il n’explique en profondeur ni la logique des forces qui sont à l’œuvre ni leurs fondements organiques structurels.
Pourquoi la distinction « troisième guerre mondiale en cours » versus « transition post-Guerre froide / anarchie » est importante?
Je soutiens qu’il n’y a pas d’anarchie.
Il n’y a pas d’anarchie, car il existe une logique claire : celle de la crise du capital américain. Pour se reproduire, celui-ci a besoin d’étendre la domination impérialiste, d’accaparer les matières premières et de capter les plus-values du travail des pays en développement. Il a besoin de la domination du dollar. La situation actuelle est un affrontement entre l’Occident unifié sous le signe du capital américain et du dollar, et les formes précapitalistes, socialistes ou féodales antérieures. ». Occident dominé et structuré par le dollar -c’est à dire par les dettes americaines- et les Lois américaines, l’Over reach, face à la diversité et à l’ascension du monde multipolaire.
Cette question n’est pas purement sémantique et je comprend bien pourquoi Timofeev évite d’ aller dans cette direction, il veut rester optimiste , il ne veut pas mettre à jour les forces fondamentales, celles de la logique capitaliste en crise qui comme un animal blessé rendent la guerre inévitable , … « un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre, on le sait bien … c’est le Destin ».
Notres destin est tragique, il est écrit dans la logique pure et Timofeev ne peut le supporter il préfère rester dans le dramatique . Refuser le tragique, le dramatique c’est le domaine des humains, le tragique c’est celui des Dieux, de l’inexorable.
C’est un choix non pas logique mais personnel il se refuse à croire que la marche du capital, l’accumulation sans fin et l’ordre social qui vont avec conduisent inexorablement à l’affrontement et que seul le morcellement du camp des menacés, le camp des multilatéralistes donne l’impression que ce n’est pas une guerre mondiale. Ils sont divisés, non alliés militairement donc cela n’a pas l’apparence d’une guerre mondiale, mais la réalité est que nous sommes dans une guerre mondiale systémique, une guerre pour le profit, une guerre pour la domination que procure et permet le profit le tout concrétisé par le symbole suprême devenu fétiche : le dollar!
Les Etats unis se battent ou font se battre leurs vassaux, leurs mercenaires, et leurs périphériques pour le dollar et le combat pour le pétrole est un combat quasi direct pour le dollar, et le combat pour l’IA aussi. Et le combat pour le dollar est le combat pour l’accaparement , le drainage , l’attribution, la captation du surplus mondial , de la plus value du travail.
Timofeev recule devant l’épouvantail de la guerre mondiale car elle conditionne :
- Le choix des instruments : traiter la situation comme une guerre mondiale déjà engagée pousse à la mobilisation totale, à la recherche de coalitions définitives, à la logique de « tout ou rien » et à des stratégies d’épuisement. La traiter comme une anarchie de transition (avec des crises multiples mais non unifiées) autorise des approches différenciées : dissuasion ciblée, gestion de crises séparées, diplomatie bilatérale ou minilatérale, gestion des interdépendances économiques résiduelles, etc.
- Le risque de prophétie auto-réalisatrice : qualifier trop tôt la situation de « guerre mondiale » peut accélérer la polarisation, solidifier des camps encore fluides et transformer des conflits régionaux en fronts d’un même conflit global.
- L’évaluation du risque d’escalade : si l’on est déjà en guerre mondiale, la question devient celle de la victoire ou de la défaite. Si l’on est en anarchie, la question centrale devient celle des glissements possibles vers une guerre mondiale et des mécanismes de prévention.
- La lecture historique : comprendre la situation actuelle comme une longue transition post-unipolaire (et non comme une guerre mondiale déjà ouverte) permet de la comparer à d’autres transitions de puissance (fin du concert européen, montée des États-Unis, déclin britannique, etc.) plutôt qu’aux deux guerres mondiales du XXe siècle.
L’anarchie présente est le mode d’apparaitre, le mode précurseur de la future guerre mondiale. Elle va muter en troisième guerre mondiale; L’anarchie n’est pas stable par nature.
Elle contient une logique de sécurité sous forme de dilemme qui va produire des enchaînements:
–Solidification formalisation progressive de coalitions
Aujourd’hui absentes ou faibles, des alliances militaires formelles pourraient émerger sous la pression des événements (par exemple, un renforcement qualitatif de l’axe Russie-Chine face à une pression occidentale accrue, ou un alignement plus clair de certains pays du Sud global). Une série de crises simultanées peut forcer des choix de camp qui n’existent pas encore.
–Escalade et enchaînement de conflits régionaux
Un conflit local (Ukraine, détroit de Taïwan, Golfe, mer de Chine méridionale) franchit un seuil et tire d’autres puissances par des mécanismes d’alliance, de prestige ou de sécurité. L’absence de « ligne de conflit mondiale » unique n’empêche pas une fusion progressive des théâtres par contiguïté stratégique ou par contagion.
–Mauvais calcul, erreurs de psychopathes et accidents
Dans un environnement saturé d’outils hybrides, de cyber, de drones et de systèmes autonomes, le risque d’incident non intentionnel qui dégénère est élevé. La dissuasion nucléaire reste le frein principal, mais elle n’empêche pas une escalade conventionnelle ou hybride qui finit par toucher des intérêts vitaux.
–Polarisations idéologiques, neo racistes ou civilisationnelles
Même si Timofeev note l’absence actuelle de doctrines alternatives cohérentes, une cristallisation progressive (discours « civilisationnels », récits de « résistance à l’hégémonie », etc.) peut transformer des rivalités d’intérêts en confrontation existentielle.
-Découplage économique et formation de blocs
L’interdépendance économique agit encore comme frein. Un découplage accéléré (sanctions, relocalisations, guerres commerciales généralisées) peut créer des économies de guerre de blocs et supprimer ce frein.
-Compétition pour les ressources et les espaces stratégiques
Énergie, terres rares, routes maritimes, espace, fonds marins : la compétition matérielle va s’étendre géographiquement et relier des théâtres jusqu’alors distincts.
Le risque de troisième guerre mondiale n’est donc pas celui d’une guerre déjà engagée et unifiée, mais celui d’une anarchie de transition qui, par enchaînements, maladresses et polarisations progressives, pourrait franchir un seuil qualitatif. La future guerre mondiale est contenue dans la situation présente et dans son anarchie apparente.
Comme les grains de blé contiennent la future récolte.
La dissuasion nucléaire, l’interdépendance économique résiduelle et l’absence actuelle de coalitions rigidifiées constituent encore des freins majeurs. Mais ces freins ne sont pas automatiques et ils s’usent on le voit sous nos yeux : ils dépendent de choix politiques, de perceptions et de la gestion (ou de la mauvaise gestion) des crises successives.
Timofeev a raison de refuser le diagnostic de guerre mondiale « comme étant déja là ». Mais la question pertinente n’est pas seulement « est-ce ou n’est-ce pas ? », la question est : « par quels mécanismes l’anarchie actuelle peut-elle basculer, et quelles logiques de puissance et de sécurité rendent ce basculement plus que probable ? ». C’est à ce niveau d’explication, et non de simple description, que se situe l’analyse du risque.
L’analyse marxiste a le mérite d’être objective, matérielle , elle ne repose pas sur la subjectivité ou l’illusion de volonté des hommes et leur soi disant toute puissance. L’analyse marxiste est celle de Blankfein, du patron de Goldman Sachs lorsque, lors de la crise terrible de 2008, il déclare « j’accomplis l’œuvre de Dieu, God’s work. Le patron de Goldman sait qu’il n’est qu’un tenant lieu, le gérant de forces qui le dépassent, les forces systémiques souterraines , divines , celles qui, échappant à notre entendement, nous sont inaccessibles et donc nous soumettent et nous gouvernent. Tant que la musique du Pognon joue, il faut danser!
L’approche réaliste d’Ivan Timofeev (anarchie hobbesienne, dilemme de sécurité, absence de coalitions unifiées, transition post-Guerre froide) peut être contestée de manière frontale par une lecture marxiste classique, héritée de Lénine (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916), Rosa Luxemburg, et prolongée par les théories de la dépendance ou du système-monde.
Selon cette grille de lecture qui est partiellment la mienne , il n’y a pas d’anarchie. Ce que les réalistes appellent « anarchie » n’est que l’apparence de surface d’une logique structurée, déterminée par les contradictions internes du mode de production capitaliste à l’échelle mondiale.
Le système international n’est pas un agrégat d’États souverains en compétition libre. Il est organisé hiérarchiquement par le capitalisme mondial, avec un Centre (le cœur impérialiste et ses délégués compradors ) et une périphérie. Aujourd’hui, ce Centre est dominé par le capital américain, articulé autour du dollar comme monnaie de réserve mondiale, des institutions financières (FMI, Banque mondiale, SWIFT), des multinationales, du complexe militaro-industriel et de la nouvelle techno feodalité.
La situation actuelle découle de la crise de reproduction du capital américain :
- Suraccumulation de capital, tendance à la baisse du taux de profit, saturation des marchés intérieurs.
- Pour se reproduire et se valoriser, ce capital a besoin d’étendre sans cesse sa domination impérialiste : contrôler les matières premières stratégiques (énergie, terres rares, minerais critiques), s’assurer des débouchés, et surtout capter les plus-values extraites du travail des pays en développement et semi-périphériques (main-d’œuvre bon marché, chaînes de valeur mondiales déséquilibrées).
- Les sanctions, les guerres hybrides, les interventions militaires, l’élargissement de l’OTAN ou les campagnes contre l’Iran ne sont pas des réactions « anarchiques » à des menaces de sécurité, mais des instruments de maintien et d’extension de cette domination. Le dollar et le système financier occidental servent de levier pour imposer des transferts de valeur du Sud vers le Nord. Le dollar est le vehicule de l’échange inégal.
Dans cette optique, l’« Occident est objectivement unifié », ce n’est pas une simple alliance d’États souverains héritée de la Guerre froide. C’est le bloc du capital monopoliste américano-centré, qui subordonne (malgré des frictions secondaires) les bourgeoisies européennes et japonaises.
Face à lui se dressent non pas d’autres « centres de puissance » équivalents dans une anarchie multipolaire, mais des formations sociales qui résistent encore, partiellement ou totalement, à cette intégration subordonnée : restes de formes socialistes (Chine dans sa dimension étatique, Cuba, etc.), structures étatiques héritées du socialisme (Russie post-soviétique avec son capitalisme d’État oligarchique et sa volonté de souveraineté), ou formations encore marquées par des rapports précapitalistes/féodaux ou semi-féodaux (certains États du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’Asie) qui refusent l’ouverture totale aux multinationales et au capital financier occidental.
Là où Timofeev voit une série de crises dispersées sans « axe fondamental de conflit mondial », je discerne une ligne de fracture principale : l’affrontement entre l’impérialisme occidental (sous hégémonie américaine) en crise et les forces qui bloquent ou contestent son expansion.
- Le conflit en Ukraine n’est pas seulement une « conséquence prolongée de la fin de la Guerre froide », mais une tentative de sécuriser l’espace post-soviétique comme zone d’accumulation et de projection militaire du capital occidental, contre une Russie qui refuse de devenir une simple semi-périphérie.
- Les tensions avec l’Iran, la Chine ou dans le Golfe relèvent de la même logique d’accaparement des ressources et de neutralisation des pôles de résistance.
- L’absence de coalition militaire formelle Russie-Chine n’infirme pas la lecture : la convergence objective contre l’hégémonie du dollar et des institutions occidentales suffit à structurer le conflit, même si c’est sous des formes encore fluides.
Il n’y a donc pas d’« anarchie » au sens hobbesien. Il y a une anarchie apparente de la production capitaliste (concurrence, crises cycliques) qui, au stade impérialiste, se traduit par des rivalités inter-impérialistes et des guerres de reconquête ou de défense de la périphérie. Mais cette « anarchie » est secondaire par rapport à la logique dominante d’accumulation.
Implications pour le risque de troisième guerre mondiale.
Ma grille change radicalement l’évaluation du risque :
- Le danger ne vient pas d’un « glissement accidentel » de l’anarchie vers une guerre mondiale par maladresse ou enchaînement. Il vient de la nécessité structurelle pour le capital américain en crise d’intensifier sa domination. Coute que coute.
- La troisième guerre mondiale, dans cette optique, ne sera pas une simple confrontation interétatique « classique », mais une guerre de reconquête impérialiste (ou de défense des positions conquises) contre les pôles de résistance, susceptible d’entraîner d’autres puissances capitalistes montantes (Chine) ou résiduelles (Russie).
- Les freins que Timofeev évoque (dissuasion nucléaire, interdépendances) existent, mais ils sont relativisés : l’histoire du capitalisme montre que les crises de suraccumulation ont régulièrement produit des guerres mondiales (1914-1918, 1939-1945) et des retours periodiques à la barbarie comme mode de destruction de capital et de redistribution violente des marchés et des ressources.
Politique internationale contemporaine : anarchie ou guerre mondiale ?
Alors que le système international est secoué par une série de chocs et de crises qui ébranlent les fondements de l’ordre d’après-guerre, il devient de plus en plus difficile de définir précisément les conditions des relations internationales contemporaines.
Si les tensions n’ont pas encore dégénéré en conflit mondial ouvert, l’incertitude et l’anarchie planent sur notre époque en politique mondiale.
Ivan Timofeev , directeur des programmes du Club de discussion Valdaï, s’interroge sur la manière de qualifier les frictions, la concurrence et les rivalités qui caractérisent le monde moderne.
La crise prolongée des relations entre la Russie et l’Occident, la campagne militaire menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, et la situation à Gaza, au Yémen et dans d’autres zones de tension à travers le monde soulèvent naturellement la question suivante : que se passe-t-il exactement dans le monde contemporain ?
Les conflits militaires sont exacerbés par une révolution dans les affaires militaires, le recours généralisé à diverses formes de « guerre hybride » dans les domaines informationnel et numérique, ainsi que par des restrictions économiques et financières.
La tentation est grande de qualifier la situation actuelle de nouvelle guerre mondiale déjà engagée et dont la fin semble incertaine. Cependant, une telle analyse paraît prématurée. Les relations internationales demeurent dans un état d’anarchie bien connu : une compétition entre États en l’absence d’un système de droit international stable et efficace et d’un monopole de la force.
L’anarchie peut, à terme, dégénérer en guerre mondiale, mais elle n’y est en aucun cas identique. Une caractérisation précise de la situation actuelle est essentielle pour déterminer les instruments de politique étrangère appropriés.
Le concept de guerre mondiale se caractérise par son ampleur, ses méthodes de combat et la structure organisationnelle de ses participants.
En termes d’ampleur, il implique l’engagement de la totalité ou d’une part importante des principales puissances et l’extension du conflit à la quasi-totalité de l’espace géographique mondial.
Quant aux méthodes, il suppose le recours à un large éventail d’instruments militaires et non militaires visant à contraindre l’adversaire à la capitulation, à l’épuiser radicalement et à l’obliger à modifier sa politique étrangère et intérieure.
Sur le plan organisationnel, il présuppose l’existence de coalitions d’États stables – ou du moins temporaires – engagées dans la confrontation.
On peut également y ajouter la lutte des idéologies et des doctrines politiques qui cimentent ces coalitions, bien que cette caractéristique soit loin d’être universelle.
Le principal moteur du conflit semble être l’affrontement des intérêts matériels concrets des grandes puissances : leur compétition pour les ressources, la puissance et la domination dans des régions spécifiques et dans les relations internationales en général.
Le XXe siècle offre un riche témoignage des guerres mondiales. Le théâtre européen fut le théâtre d’opérations le plus crucial de la Première Guerre mondiale. Les opérations militaires dans d’autres régions furent bien moins intenses, mais l’issue du conflit influença profondément les perspectives de redistribution du monde entre les principales puissances coloniales. Tous les moyens de guerre, militaires et non militaires, furent employés, y compris une propagande intensive et des blocus commerciaux.
Le conflit opposa deux coalitions, dont la composition évolua au fil de la guerre, bien que leur structure fût déjà définie bien avant son déclenchement.
La Seconde Guerre mondiale prit une ampleur bien plus grande. Outre le théâtre européen, d’une importance capitale, elle engloba des batailles dans le Pacifique et en Afrique. Son point culminant fut l’utilisation d’armes nucléaires au combat. La guerre s’acheva par la défaite totale des puissances de l’Axe.
La Guerre froide n’a pas dégénéré en un déploiement massif d’armements. Elle a été contenue par l’équilibre des forces nucléaires et la menace de dommages inacceptables pour l’agresseur en cas de représailles. Néanmoins, la confrontation militaire a persisté aux abords des grandes puissances – en Corée, au Vietnam, en Afghanistan et ailleurs.
Des coalitions stables se sont formées autour des deux principaux adversaires – l’URSS et les États-Unis – unis par d’étroits liens militaires, économiques et idéologiques.
La Guerre froide n’a pas dégénéré en une troisième guerre mondiale au sens strict du terme, contrairement à ses prédécesseurs. Pourtant, son caractère mondial était indéniable et elle s’est soldée par une défaite majeure pour le bloc soviétique. Il en a résulté la dissolution de la coalition des États socialistes, leur intégration au modèle occidental et l’effondrement de l’Union soviétique elle-même.
La situation actuelle diffère nettement de cette expérience passée.
Les conflits armés qui se déroulent dans diverses régions du monde ne suivent guère la logique unifiée de lutte entre centres de puissance spécifiques qui a caractérisé les guerres mondiales d’antan.
La crise du Golfe persique n’est que vaguement liée au conflit ukrainien. Les deux pourraient être présentées comme faisant partie des efforts déployés par les États-Unis pour préserver leur hégémonie.
La difficulté réside toutefois dans le fait que Washington ne dispose pas d’un adversaire unifié. Par exemple, l’Iran et la Russie n’ont aucune obligation militaire réciproque. Les flambées de violence le long de la frontière indo-pakistanaise s’inscrivent difficilement dans le cadre d’une guerre mondiale globale. Il en va de même pour les incidents survenus à la frontière sino-indienne, ainsi que pour des conflits de moindre envergure mais néanmoins instructifs, tels que la récente guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Aucun axe fondamental de conflit mondial ne sous-tend ces développements.

Au-delà du pouvoir et des intérêts : la pertinence durable du constructivisme dans un monde fracturéMateo Rojas Samper
C’est le constructivisme – un paradigme trop souvent relégué à la périphérie du monde universitaire – qui offre les outils les plus pertinents pour comprendre ce qui se passe réellement dans le monde d’aujourd’hui, écrit Mateo Rojas Samper.
Par conséquent, il n’existe actuellement aucune coalition mondiale clairement définie entre camps opposés. À première vue, une telle coalition pourrait sembler exister autour des États-Unis. Pourtant, elle s’est formée dans un contexte et à des fins différents. De plus, il n’existe, en principe, aucune coalition d’opposition. Les pays de la majorité mondiale demeurent fragmentés. Certains entretiennent des liens très étroits avec les États-Unis. Même la Chine, pourtant considérée comme un rival stratégique des États-Unis, ne semble pas pressée de rompre ses liens économiques et humanitaires. La Russie coopère étroitement avec la RPC, mais il n’existe aucune alliance militaire entre elles, ni aucune obligation mutuelle en cas de guerre.
Il n’existe pas non plus de doctrines politiques qui délimitent clairement les camps opposés. Les États-Unis et le bloc occidental conservent une doctrine héritée de la Guerre froide. Cependant, aucune alternative cohérente et pleinement élaborée n’a encore été proposée. On trouve des slogans, mais aucune philosophie politique alternative. Il n’y a pas non plus, à l’heure actuelle, de véritable choc des civilisations à l’échelle mondiale. Si certaines puissances intègrent une dimension civilisationnelle à leur identité politique – la Russie, la Chine et l’Inde –, il est manifestement prématuré de parler de choc des civilisations, et encore moins d’un conflit sous la forme d’une guerre mondiale.
On pourrait affirmer que la guerre mondiale a évolué vers des « formes hybrides ». Pourtant, ces formes n’ont-elles pas existé auparavant ? La lutte des renseignements est aussi vieille que le monde. Les campagnes d’information sont menées depuis l’invention de l’imprimerie. Ce qui a changé, c’est le support technologique, non l’essence même du conflit. Là où autrefois un secret était dérobé par un agent spécialisé, il peut aujourd’hui être subtilisé par un informaticien. Certes, les nouveaux outils sont dangereux et les limites de leur utilisation restent floues. Cependant, ces formes « hybrides » de confrontation entre États ne confèrent guère à une guerre un caractère global.
En résumé, il n’y a pas de guerre mondiale actuellement. Il existe plutôt une série de crises et de conflits d’intensité variable, impliquant différents acteurs, objectifs et moyens.
Mais s’il ne s’agit pas d’une guerre mondiale, alors quoi ?
Tout étudiant en relations internationales part d’un postulat fondamental : les relations internationales sont anarchiques. Contrairement à la politique intérieure, où l’État détient le monopole de la force, un tel monopole n’existe pas en matière internationale. Le droit international existe, certes, mais il ne peut être imposé par une coercition permanente, systématique et, surtout, légitime. Les États sont donc condamnés à vivre dans la crainte constante d’une agression potentielle, engagés dans une lutte pour les ressources et l’influence. Autrement dit, ils vivent dans un état de « peur hobbesienne » : l’État est le loup de l’État.
Ce dilemme sécuritaire peut être résolu en renforçant ses propres capacités, en formant des coalitions avec des partenaires relativement égaux, ou en s’alliant à des acteurs plus puissants selon leurs conditions. La période historique que nous traversons aujourd’hui est un exemple typique d’anarchie internationale, où les acteurs poursuivent leurs objectifs de sécurité par des moyens familiers, quoique dotés de nouvelles dimensions technologiques.
Une telle anarchie est-elle dangereuse ?
Sans aucun doute. Un affrontement entre deux puissances – qu’il soit délibéré ou accidentel – pourrait avoir des conséquences mondiales. Par exemple, un échange de frappes nucléaires entre la Russie et les États-Unis affecterait tout le monde. Pourtant, un tel échange ne serait guère la conséquence directe d’une guerre mondiale à proprement parler. Le danger réside dans le fait que la succession constante de conflits divers, inhérente à l’anarchie, peut engendrer des conséquences néfastes pour un nombre bien plus important de participants. Ces conséquences peuvent prendre de nombreuses formes : perturbations logistiques, voire conséquences de l’utilisation d’armes nucléaires.
Le conflit actuel entre l’Occident et la Russie s’inscrit-il dans le cadre d’une guerre mondiale ? Non, car il n’y a pas de guerre mondiale.
Il représente plutôt une conséquence prolongée de la fin de la Guerre froide et de l’effondrement de l’URSS. Dans cette confrontation prolongée, l’Occident a cherché à consolider son avantage en étendant son infrastructure militaire vers l’est et en intégrant les États post-soviétiques à son orbite. L’Ukraine a été un objectif central de ce processus, étant l’un des plus importants vestiges de l’Union soviétique, sans lequel tout projet d’intégration resterait incomplet.
Renforcée au début des années 2000, la Russie a tenté d’inverser cette tendance. Le conflit armé autour de l’Ukraine est devenu l’apogée d’une crise dont les conditions se sont accumulées pendant trois décennies. Son issue demeure incertaine. Cependant, aucun groupe d’acteurs plus large, issu d’autres centres de puissance, ne s’est encore constitué autour de la confrontation entre la Russie et l’Occident pour la transformer en guerre mondiale.
Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est une tentative de reproduire, vis-à-vis de la Russie, un conflit semblable à la guerre de Crimée de 1853-1856.
L’Ukraine joue un rôle analogue à celui de l’Empire ottoman à cette époque. Pourtant, de nombreuses différences subsistent. Surtout, les pays occidentaux ne sont pas entrés ouvertement dans le conflit, et la Russie est loin d’être dans une position de défense passive face à un adversaire qui avance. Cependant, la qualification du conflit russo-ukrainien mérite une analyse distincte.

OPINION DE KORYBKO SUR LE TEXTE DE TIMOFEEV
28 juillet ![]() Ivan Timofeev , l’un des directeurs de programme du Club Valdaï et directeur général du Conseil russe des affaires internationales, a publié fin juin un article qui donne à réfléchir, intitulé « Politique internationale contemporaine : anarchie ou guerre mondiale ? ». Il y soutient que la multiplication des conflits à travers le monde, y compris des conflits importants comme le conflit ukrainien et la troisième guerre du Golfe , est davantage un signe d’une anarchie croissante au sein du système international, selon l’école de pensée réaliste, qu’un signe de guerre mondiale. Selon Timofeev, « les conflits armés qui secouent le monde entier ne partagent guère la logique unifiée de lutte entre centres de pouvoir spécifiques qui a caractérisé les guerres mondiales du passé. La crise du Golfe persique n’est que vaguement liée au conflit ukrainien. Toutes deux pourraient être présentées comme faisant partie des efforts déployés par les États-Unis pour préserver leur hégémonie. La difficulté réside toutefois dans le fait que Washington ne dispose pas d’un adversaire uni… Par conséquent, il n’existe actuellement aucune coalition mondiale claire entre les camps opposés. » En réalité, la campagne américaine susmentionnée visant à préserver son hégémonie cible simultanément la Russie, la Chine et l’Iran, conformément au principe de Zbigniew Brzezinski d’empêcher ces pays – et notamment l’ Entente sino – russe – de consolider le supercontinent et d’en expulser ensuite les États-Unis. Aucun de ces trois pays n’est allié aux autres, mais cela n’a aucune incidence sur la logique unifiée du conflit ukrainien, de l’ alliance AUKUS+, comparable à l’OTAN, qui encercle la Chine, et de la troisième guerre du Golfe. Timofeev a ensuite précisé : « Le conflit actuel entre l’Occident et la Russie s’inscrit-il dans le cadre d’une guerre mondiale ? Non, car il n’y a pas de guerre mondiale. Il représente plutôt une conséquence prolongée de la fin de la Guerre froide et de l’effondrement de l’URSS. Dans cette confrontation prolongée, l’Occident a cherché à consolider son avantage en étendant son infrastructure militaire vers l’est et en intégrant les États post-soviétiques à son orbite. L’Ukraine a été un objectif central de ce processus. »Quoi qu’il en soit, le projet « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales » (TRIPP), lancé en août dernier, sert un double objectif : créer un corridor logistique militaire pour l’OTAN vers l’Asie centrale. Ce faisant, il menace simultanément la Russie, la Chine et l’Iran, tout en optimisant de manière inédite la stratégie américaine de division et de domination. De plus, il ne représente qu’une partie du « cordon sanitaire » qui s’est mis en place autour de la Russie dans l’Arctique et la région baltique sous l’égide du Royaume-Uni , en Europe centrale sous l’égide de la Pologne , et en Asie du Nord-Est sous l’égide du Japon .À mesure que l’étau de l’endiguement se resserre, la Russie, la Chine et l’Iran se trouveront dans des situations géostratégiques plus délicates, ce qui accroît la probabilité qu’elles concluent des accords déséquilibrés avec les États-Unis en échange d’un léger allègement de la pression, au prix de la préservation – voire du renforcement – de l’hégémonie américaine. La Russie et la Chine étant des puissances nucléaires, la coercition exercée par les États-Unis à leur égard relèvera de la guerre hybride , et non d’une guerre conventionnelle directe comme ce fut le cas lors de la troisième guerre du Golfe contre l’Iran. Par conséquent, la politique internationale contemporaine est déjà, à bien des égards, caractérisée par une guerre mondiale non déclarée, quoique de nature hybride . Timofeev a raison de décrire d’autres conflits, tels que les affrontements indo-pakistanais du printemps 2025 et la guerre de Continuation au Karabakh, comme étant en partie déclenchés par l’anarchie croissante du système international. Toutefois, cela n’enlève rien au fait que la campagne menée par les États-Unis à l’échelle eurasienne contre la Russie, la Chine et l’Iran constitue de facto une guerre mondiale. Les décideurs politiques russes devraient donc adapter leur stratégie en conséquence. |
