Tout se tient.
L’irrésistible progression des dettes, la part croissante des profits dans la valeur ajoutée, la stagnation des salaires réels, l’envolée des marchés actions, le recours permanent aux politiques monétaires non conventionnelles, l’effondrement des consensus politiques, les polarisations et la montée du populisme : ces phénomènes ne sont pas des accidents de parcours, ni des dysfonctionnements temporaires. Ils expriment et révèlent la crise endogène du capital.
NOTE je laisse ici de coté la production du besoin d’impérialisme et de guerre.
La crIse se donne avoir par les « remèdes » qu’elle produit!
Le capital ne rencontre plus, dans l’économie réelle, les conditions de sa propre mise en valeur.
La productivité est insuffisante en regard du capital mis en oeuvre, la demande solvable s’érode, les marges bénéficiaires ne peuvent plus se déployer sans dopage et sans artifices.
Alors on invente.
On invente de la dette à l’infini, publique et privée, pour soutenir la demande et les prix des actifs. On invente des politiques monétaires qui n’ont plus rien de monétaire : taux zéro, puis négatifs, rachats de leurs actions par les firmes , désajustement des flux financiers, liquidités surabondantes et quasi gratuites, monétisation de déficits gouvernementaux, ingenierie comptable… .
Ces politiques ne financent pas l’investissement productif ; elles financent la hausse des cours de Bourse et la concentration des patrimoine.
Elles transforment la Bourse en machine à capitaliser des espoirs futurs de plus en plus irréalistes.
Pendant ce temps, la répartition de la valeur ajoutée bascule. Les profits apparents des entreprises s’accroissent structurellement, les salaires stagnent ou progressent trop lentement pour compenser l’inflation des inactifs, le vieillissement et la hausse du cout de la vie.
Ce n’est ni un hasard, ni le fruit d’une quelconque « mondialisation » mal gérée. C’est la logique même d’un système qui, pour maintenir le taux de profit face a l’irresitible inflation du capital , comprime la part salariale et investit a credit . Il faut coute que coute preserver la profitabilité des fonds propres.
Mais en comprimant cette part, le système cesse d’etre harmonieux, proportionné, il affaiblit sa propre base de débouchés. D’où le recours permanent à la dette pour combler l’écart. D’où l’hypertrophie des marchés financiers. D’où la nécessité de maintenir artificiellement des valorisations élevées, car toute correction sérieuse menacerait l’édifice tout entier.
Cette logique purement endogène produit ses effets politiques.
Les consensus centristes, qui reposaient sur la promesse d’une croissance partagée et d’une mobilité sociale, s’effondrent. Il faut renoncer à l’ancien horizon démocratique. Les classes moyennes et populaires constatent que le système ne tient plus ses engagements.
Les polarisations s’aiguisent.
Le populisme, de droite comme de gauche, n’est pas une pathologie. C’est le symptôme politique de la crise du capital. Il exprime le refus d’un ordre qui enrichit les détenteurs d’actifs tout en précarisant le travail. Il révèle que le pacte social d’après-guerre, fondé sur le partage des gains de productivité, est mort depuis longtemps.
Et voici maintenant le dernier recours : l’Intelligence Artificielle.
La compagnie du Mississipi ou des Indes !
On nous promet une explosion de productivité, une renaissance de la croissance, une nouvelle ère d’abondance qui permettrait enfin de sortir de la trappe de la dette et de la stagnation.
L’IA serait le sauveur.
Elle relancerait l’accumulation, restaurerait les marges, justifierait les valorisations actuelles, paierait les retraites, et peut-être même apaiserait les tensions sociales par un regain de richesse globale si il n’y a pas trop de chomage! .
C’est un mirage.
Un mirage nécessaire, car le système ne peut plus fonctionner sans promesse de rupture technologique salvatrice.
L’IA, comme avant elle le numérique, la biotechnologie ou les énergies «vertes», est investie d’espoirs démesurés précisément parce que le capital ne trouve plus, dans le présent, les conditions de sa reproduction élargie.
On capitalise non pas sur des cash-flows existants, mais sur des gains de productivité hypothétiques, massifs, généralisés, et surtout suffisamment rapides pour échapper à la contrainte de la dette et de la demande.
Or rien n’indique que ces gains, s’ils se produisent, bénéficieront à l’ensemble de l’économie de manière à résoudre les contradictions. Ils risquent au contraire d’accentuer la concentration, de précipiter les destructions, d’accélérer la substitution capital-travail, et d’exiger encore plus de liquidités et de soutien monétaire pour maintenir les valorisations.
L’IA n’est pas la solution à la crise endogène du capital.
L’IA est le moteur de l’accélération de la fuite en avant qui a commencé en 2008.
Elle en est le dernier avatar idéologique : la croyance que la technique, une fois de plus, permettra de surmonter les limites internes du système sans en interroger la logique fondamentale.
Tout cela forme un tout cohérent.
La dette, les profits, les salaires, la Bourse, la monnaie, la politique et désormais l’IA ne sont que les manifestations successives d’une même réalité: le capital rencontre ses propres limites.
Et rencontrant ses limites, il s’envoie en l’air , d’abord par la drogue de la dette et du crédit et ensuite il se shoote dans le mythe, dans le mirage de l’IA.
Et plus les artifices se multiplient, plus la crise se révèle dans toute sa profondeur.