OPINION: « La politique étrangère de la Russie ne doit jamais dépendre d’une seule région, qu’elle soit à l’Est ou à l’Ouest. »

Par  Timofey Bordachev 

directeur des programmes du Club Valdaï

Publié le 6 août 2026

Il y a un peu plus de quarante ans, en juillet 1986, Mikhaïl Gorbatchev se rendait à Vladivostok et annonçait une décision qui allait redéfinir la politique étrangère russe pour les décennies à venir.

Pour la première fois, les dirigeants soviétiques déclaraient publiquement leur intention de reconstruire les relations avec la Chine et d’approfondir la coopération avec l’Asie, tout en manifestant leur volonté de réparer la profonde rupture avec Pékin qui avait marqué une grande partie des deux décennies précédentes.

Cela marqua le début d’une évolution progressive mais durable, qui, sous Vladimir Poutine, et plus particulièrement à partir de la fin des années 2000, s’est muée en ce que l’on a appelé le pivot russe vers l’Est.

Son importance est devenue indéniable après 2022, avec l’effondrement des relations avec l’Occident, mais la Chine, l’Inde, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est ont permis à la Russie de ne pas s’isoler sur la scène internationale. Ces pays sont devenus des partenaires commerciaux majeurs et des interlocuteurs diplomatiques essentiels.

Ceux qui plaidaient pour un renforcement des liens avec l’Asie peuvent légitimement revendiquer une justification, mais ce serait une erreur d’en conclure que Moscou doit désormais abandonner le reste de l’Europe et concentrer tout son poids stratégique sur l’Est, car cela n’est ni nécessaire ni cohérent avec la réalité géopolitique de la Russie.

La confrontation actuelle entre la Russie et l’Occident n’est pas due à un échec diplomatique de Moscou ni à une négligence excessive de l’Asie ; elle est plutôt l’aboutissement d’un ordre international post-guerre froide dans lequel les États-Unis et leurs alliés européens n’ont jamais reconnu la Russie comme un centre de pouvoir indépendant.

L’Ukraine est devenue le point de tension immédiat, mais elle n’en était pas la cause profonde, et la tentative de transformer Kiev en un bélier géopolitique contre la Russie n’était qu’un instrument parmi d’autres dans une confrontation plus large qui se développait depuis des années.

La Russie n’est d’ailleurs pas un cas isolé.

Si la Chine a toujours entretenu des relations plus prudentes avec l’Occident, évitant autant que possible la confrontation directe, Washington considère toujours Pékin comme son principal rival stratégique. Le problème ne se limite donc pas au comportement russe, mais révèle une réticence plus générale, au sein même de l’Occident, à accepter l’existence de grandes puissances véritablement indépendantes.

L’Europe occidentale a ses propres motivations, car pour nombre de ses élites politiques, la confrontation avec la Russie est devenue un moyen commode de compenser l’aggravation des problèmes intérieurs et la dérive stratégique.

Pour Moscou, cependant, l’engagement avec l’Occident n’a jamais été motivé par des illusions romantiques, sauf pour une partie relativement restreinte de la société. La plupart des Russes considéraient l’Europe occidentale de manière pragmatique comme une source de technologie, d’investissement, d’expertise et de prospérité.

Cette relation a apporté des avantages concrets pendant de nombreuses années, mais avec le tarissement des investissements, la restriction des transferts de technologie et l’affaiblissement de la confiance économique de l’UE, l’enthousiasme s’est naturellement estompé.

Depuis 2022, les gouvernements d’Europe occidentale ont accéléré ce processus par le biais de sanctions et d’un éloignement politique, tandis que les entreprises et les consommateurs russes se sont de plus en plus tournés vers d’autres destinations et que même le tourisme russe s’est progressivement déplacé vers l’Asie et le Moyen-Orient, en raison du manque d’accès facile de la Russie aux mers chaudes.

L’essentiel est que rien de tout cela ne relève d’un choix civilisationnel, car la Russie occupe une position géographique unique. Contrairement à la plupart des grandes puissances, elle est confrontée simultanément à l’Europe, à l’Asie, au Proche-Orient et à l’Arctique, et n’est ni exclusivement européenne ni exclusivement asiatique ; sa politique étrangère n’a donc jamais pu, et ne devrait, s’appuyer sur une seule direction.

Cela distingue la Russie des pays dont les choix géopolitiques sont véritablement limités. La Turquie, par exemple, a passé des décennies à rechercher son intégration à l’Europe tout en restant économiquement dépendante de celle-ci, et pourtant, elle continue d’être perçue par de nombreux Européens comme fondamentalement asiatique.

La Russie occupe une position bien plus forte. Elle peut interagir simultanément avec plusieurs centres de pouvoir, chaque relation équilibrant les autres et évitant ainsi qu’aucune ne devienne indispensable.

Le géopoliticien américain Nicholas Spykman a un jour observé que la géographie fournit la matière de la politique plutôt que d’en déterminer les résultats. Cette observation s’applique particulièrement bien à la Russie : la géographie offre à Moscou des options, mais c’est la politique qui détermine la manière dont ces options sont utilisées.

Cela explique aussi pourquoi l’Asie n’est devenue une alternative économique réaliste que relativement récemment. Avant la fin des années 2000, les marchés asiatiques n’avaient tout simplement pas la capacité de remplacer l’Europe occidentale comme principal partenaire commercial de la Russie. Aujourd’hui, la situation est différente : la Chine, l’Inde et l’Asie du Sud-Est génèrent une demande considérable en énergie et en matières premières russes, tandis que les échanges commerciaux ont connu une croissance spectaculaire.

L’Asie ne peut cependant pas remplacer tout ce que l’Occident fournissait autrefois. La Chine demeure un géant industriel, mais elle ne produit toujours pas d’avions de ligne long-courriers comparables à ceux de Boeing ou d’Airbus. C’est pourquoi la Russie investit dans la reconstruction de son propre secteur de l’aviation civile plutôt que d’attendre de l’Asie qu’elle résolve tous les défis technologiques.

La leçon est claire : la politique étrangère de la Russie ne doit jamais dépendre d’une seule région, qu’elle soit à l’Est ou à l’Ouest.

Elle doit rester suffisamment flexible pour saisir les opportunités où qu’elles se présentent.

Cette flexibilité a déjà porté ses fruits, car l’augmentation des exportations d’énergie vers l’Inde et le renforcement des liens économiques à travers l’Asie ont considérablement réduit l’impact des sanctions occidentales, et ces partenariats sont devenus une source importante de résilience pendant une période de pressions extérieures sans précédent.

Pourtant, cela ne change rien au fait fondamental qu’en politique internationale, les pays accordent la plus grande attention non pas à leurs voisins les plus amicaux, mais à ceux capables d’infliger les plus grands dommages.

Pour la Russie, cet Occident demeure, une chose qu’Alexandre Nevski avait déjà comprise au XIIIe siècle lorsqu’il estima que, quelle que soit la puissance apparente de la Horde d’Or, elle ne menaçait pas la survie culturelle et politique du peuple russe au même degré que l’expansion germano-catholique venue de l’ouest.

La même logique stratégique continue de façonner la pensée russe aujourd’hui, selon laquelle la Chine, l’Inde et d’autres partenaires asiatiques sont des voisins précieux dont la coopération renforce la Russie sur les plans économique et diplomatique, mais ils ne cherchent pas à saper la souveraineté de la Russie ni son système politique.

Les États-Unis et une grande partie de l’Europe, en revanche, continuent de définir leur politique étrangère en des termes qui laissent peu de place aux centres de pouvoir indépendants en dehors de l’alliance occidentale, et c’est pourquoi l’Occident restera le principal enjeu de la politique étrangère de la Russie tant qu’il sera perçu comme la principale source de pression extérieure.

L’Asie est indispensable à l’avenir de la Russie, mais elle ne saurait se substituer à l’Europe. La Russie n’a d’ailleurs pas à choisir entre les deux, et sa situation géographique garantit qu’elle ne le fera jamais. Sa mission n’est pas de privilégier l’Est au détriment de l’Ouest, mais de bâtir des relations fructueuses là où elles servent au mieux sa sécurité et son développement à long terme.

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