Le principe bourgeois de l’homme coupé en deux est une abomination.
D’un côté le professionnel, ce charognard en costume qui écrase, licencie, ment, pille et s’enrichit sur le cadavre des autres. De l’autre l’homme intime, le brave père de famille, le tendre époux, le citoyen moralement « responsable » qui se lave les mains dans le sang qu’il a versé le matin.
Cette mutilation n’est pas un accident.
C’est le cœur pourri du système.
Sans elle, tout s’écroule dans un bruit de gueules et de révolte.
Mais d’où vient cette coupure ?
D’une cause plus obscène encore : la quête frénétique du fétiche-Pognon.
Le Pognon est la lame qui coupe l’homme en deux!
L’argent n’est plus un moyen. C’est une idole sanglante. Un fétiche qui promet la satisfaction de tous les désirs… à une condition, et elle est monstrueuse : que vous n’ayez plus aucun désir authentique. Que vous acceptiez d’être partiellement mort.
Un demi-cadavre productif.
Pour courir après le Pognon, il faut s’arracher le cœur. Tuer en soi tout ce qui n’est pas quantifiable, monnayable, rentable. L’amour vrai, la colère juste, la révolte pure, le temps perdu, la beauté gratuite, la parole libre : tout cela doit être amputée, égorgée, jetée aux chiens.
On ne garde que le désir marchand, le désir qui s’achète et se vend comme de la viande.
Le reste est trop dangereux pour le système. Ainsi l’homme se scinde.
Le jour, il devient le mort-vivant à cravate, le zombie qui accumule, qui écrase, qui collabore. Le soir, il joue à ressusciter un peu, il se paie le luxe d’une humanité de pacotille. Un récit qu’il se tient pour rationaliser sa coupure. Mais c’est un leurre hideux. Il est déjà partiellement cadavre. Il pue.
Cette verité lui revient comme un symptome qu’il ne comprend pas car au fond, du vrai il n’en veut rien savoir.. Mais quelque part, là bas au tréfonds de lui, enfoui, il le sait. Il le sent dans ses tripes.
Marcuse avait tout vu : l’homme unidimensionnel. Plus de négativité, plus de contradiction, plus de dehors. La société industrielle avancée a avalé jusqu’à la révolte. Elle a transformé la critique en divertissement, la colère en consommation, le désir en gadget. Le rebelle devient professionnel de la rebellion ! L’homme n’a plus qu’une seule dimension : celle du marché. Tout le reste a été aplatit, neutralisé, digéré. C’est un tableau noir sur lequel le marché établit ses propres déterminations sans conscience.
Et Lacan le pessimiste a enfoncé le clou avec une violence clinique : « Je est un autre ». Le sujet n’est jamais « un ». Il est d’emblée aliéné, clivé, habité par l’Autre.
Le fétiche-Pognon n’a fait que radicaliser cette déchirure originelle. Il a transformé l’aliénation structurale en castration volontaire. L’homme unidimensionnel de Marcuse et le « Je est un autre » de Lacan se rejoignent dans le même cadavre : un sujet qui n’existe plus que comme fonction du capital. Un auxiliaire de reproduction du Pognon.
Toute l’aliénation moderne naît de là.
L’homme n’est plus un sujet. Il est un collier de masques pourris accroché à un compte en banque. Il se décharge de tout. « Ce n’est pas moi, c’est mon métier. Ce sont les ordres. Ce n’est pas moi, c’est pour le pognon. » Quelle lâcheté ! Quelle bassesse ! Quelle pourriture ! Le jour où cet homme fragmenté, ce demi-mort, ce collabo de sa propre castration, redeviendra total, unifié, indissociable, ce jour-là il fera enfin la Révolution.
Pas avant.
Tant qu’il reste coupé en deux, tant qu’il court après le fétiche qui lui promet tout à condition de ne plus rien désirer d’authentique, il est inoffensif, domestiqué, ridicule, méprisable. Il peut même se croire libre pendant qu’on l’exploite et qu’il collabore à sa propre destruction.
Si vous voulez être libre, cessez de vous mentir. Donnez-vous comme projet de vous réunifier. Rejetez le fétiche-pognon comme on vomit un poison. Retrouvez des désirs qui ne s’achètent pas. Acceptez de ne plus être partiellement mort.
C’est dur.
La plupart préfèrent la schizophrénie confortable et lâche. Ils aiment trop leurs petits arrangements avec la conscience et leur compte en banque. Ils préfèrent rester des demi-cadavres plutôt que de risquer la vie totale.
Il n’existe que deux mouvements qui tendent, timidement, vers cet Homme Total : le mouvement psychanalytique et le mouvement marxien. Mais notez bien : ce ne sont que des « mouvements vers ». On peut aspirer. On peut tendre. On ne peut pas plus. L’homme total n’est pas au programme du système. Il est son cauchemar. Et tant que vous resterez coupés en deux, tant que vous vénérerez le fétiche qui vous promet la vie à condition d’être déjà un peu morts, vous resterez des complices. Des salauds. Des morts-vivants.
EN PRIME
Le message sur X qui a produit ce coup de gueule
EN PRIME
CONSEIL DE LECTURE
MATINEES MEXICAINES ET PENSEES DE DH LAWRENCE
EXTRAIT
Le moustique sait
le moustique sait fort bien si petit soit il
Qu’il est bête de proie
Mais apres tout
Il ne fait que se remplir le ventre
Il ne met pas mon sang à la banque
POUQUOI VOUS BATTRIEZ VOUS?
Je ne suis pas sur de vouloir toujours defendre ma vie
La vie ne vaut peut êre pas qu’on la défende
Je ne suis pas sur de vouloir toujours défendre ma femme
Une femme ne vaut pas toujours qu’on la défende
Ni mes enfants ni mon pays ni mes semblables
Tout dépend de leur valeur
La seule chose que les hommes défendent invariablement
‘C’est ‘leur argent
Mais je doute fort de défendre le mien
En tous cas pas jusqu’à faire couler le sang
Il n’y a qu’une chose que je défende sans cesse
Avec bec et ongles
Et c »est ma paix interieure
Lorsque je suis d ‘accord avec moi même
Je dois dire que je suis souvent vaincu.
MALADE
J’essaie maintenant d’apprendre
A ne jamais donner ma vie aux morts
Jamais pas la moindre parcelle
ETRE VIVANT
La seule raison de vivre est d’être pleinement vivant
Et vous ne pouvez l’être, écrasés par une peur secrète
Inquiétés par cette menace:
Gagnez de l’argent ou mangez de la terre
Forcés de faire mille choses plus basses que vous même
Focés de vous cramponner à vos richesses dans l’espoir
Qu’elles vous donneront la sécurité ;
Forcés de surveiller toux ceux qui vous approchent
Comme s’ils voulaient vous dépouiller
Sans un peu de confiance commune nous ne pouvons pas vivre
Nous finirons par devenir fous
La rançon de la bassesse et de la lacheté
C’est de paraitre plus bas encore que nous ne sommes
Pour etre vivants il nous faut sentir un état généreux
ce qui est impossible en regime de commerce
Le monde est dans l’attente d’un grand mouvement généreux
Ou d’une grande vague de mort
Il nous faut changer le regime et rendre tous les hommes libres
Et nous devrons les voir mourir et puis mourir nous mêmes
LIBERTE
L’homme combat pour sa liberté et l’acquiert durement
Ses enfants élevés dans l’aisance la laissent
De nouveau échapper
Pauvre fous
Et ses petits enfants sont de nouveau esclaves
Merci, Mr BERTEZ, pour ce très beau texte! Je partage cette philosophie depuis bien longtemps (1971, j’avais 20 ans et j’entrai en psychanalyse, déjà bien imprégné par le marxisme) sans pouvoir l’exprimer pour autant avec votre talent.
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