Ray Dalio et la fin du grand cycle initié en 1945

Ray Dalio et la fin du grand cycle initié en 1945 : lecture des propos récents dans une perspective historique de long terme

Le 17 août 2026, Ray Dalio, fondateur de Bridgewater Associates et auteur de Principles for Dealing with the Changing World Order, a donné une interview à Steven Bartlett pour le podcast The Diary of a CEO.

Dans cet entretien, Dalio dont je vous parle souvent, développe des analyses sur une possible « bulle IA », l’endettement public, le déclin relatif des États-Unis et du Royaume-Uni, et les forces structurelles qui façonnent l’économie mondiale.

Ces propos s’inscrivent explicitement dans le cadre conceptuel qu’il a élaboré depuis plusieurs années : celui d’un « Big Cycle » (grand cycle) d’environ 80 ans, dont le dernier a commencé en 1945 à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Vous avez noté que je partage cette idée de grand cycle du credit lié aux innovations sur système apres la seconde guerre mondiale.

Dalio a étudié l’histoire des empires et des ordres monétaires, politiques et géopolitiques sur plusieurs siècles (notamment les cycles néerlandais, britannique et américain, ainsi que les dynasties chinoises).

Il identifie un schéma récurrent : après une période de conflit majeur et de destruction (souvent une guerre mondiale ou une crise systémique), un nouvel ordre mondial émerge.

Celui de 1945 a placé les États-Unis au centre, avec le dollar comme monnaie de réserve, un système multilatéral (institutions de Bretton Woods, alliances occidentales) et une phase de reconstruction, de croissance de la productivité, des profits et d’expansion du crédit.

Ce cycle, qui dure en moyenne une vie humaine (environ 75-80 ans, avec une marge de ±20-30 ans), progresse par étapes :

  • Phase de montée : paix relative, faible endettement, éducation et innovation fortes, confiance dans le système.
  • Phase de prospérité et d’excès : croissance financée par le crédit, élargissement des écarts de richesse, montée des tensions internes.
  • Phase tardive (stade 5 selon sa classification) : dettes élevées et croissantes, polarisation politique, affaiblissement relatif de la puissance dominante face à des rivaux émergents.
  • Phase de rupture (stade 6) : désordre monétaire, conflits internes et/ou externes, restructuration de l’ordre.

Dalio souligne que les périodes pré-1945 (années 1930-1945) illustrent typiquement la fin d’un tel cycle : dépression, conflit, destruction de richesse, puis émergence d’un nouvel ordre.

Selon lui, la période post-1945 a été exceptionnellement longue et stable par rapport aux standards historiques, ce qui explique pourquoi beaucoup d’observateurs sous-estiment la possibilité d’un retour à une dynamique plus conflictuelle.

Nous sommes, environ 80 ans après le point de départ de 1945, c’est-à-dire dans la phase avancée du cycle. Je soutiens d’ailleurs au vu des trucages et artifices que l’on joue les prolongations.

Dans l’entretien avec Bartlett, Dalio n’annonce pas un effondrement imminent sous forme de date précise. Il décrit plutôt des « signes classiques » d’une dynamique de bulle autour de l’intelligence artificielle, qu’il compare aux périodes précédant 1929 ou 2000.

Il s’accorde avec l’investisseur Jeremy Grantham sur le fait que les valorisations, le recours au levier et l’enthousiasme spéculatif présentent des caractéristiques historiques de bulle.

Il insiste toutefois sur le mécanisme : une technologie révolutionnaire pousse les prix bien au-delà des profits immédiats ; les investisseurs empruntent contre cette « richesse papier » ; lorsque les taux montent ou que la liquidité se resserre, les ventes forcées amplifient la baisse, réduisent les dépenses et pèsent sur l’économie réelle.

Cette bulle n’est pas isolée. Elle s’inscrit, selon Dalio, dans l’interaction de cinq grandes forces qui constituent le Big Cycle :

  1. Le cycle dette/crédit/monnaie : les dettes publiques américaines (et celles d’autres pays occidentaux) ont atteint des niveaux où le service de la dette commence à « étouffer » d’autres dépenses, à la manière d’une plaque dans les artères. Les déficits élevés obligent à émettre toujours plus de dette dans un contexte où la demande des investisseurs n’est plus illimitée.
  2. Les écarts de richesse et les conflits internes : l’endettement et les bulles accentuent les inégalités, érodent la confiance dans le système et polarisent la politique (gauche/droite, élites/peuple).
  3. L’ordre géopolitique externe : le passage d’un monde unipolaire américain à un monde multipolaire, avec la montée de la Chine et d’autres puissances, multiplie les frictions (commerce, capital, sécurité).
  4. L’évolution technologique (ici l’IA), qui redistribue le pouvoir économique et peut accélérer les tensions sociales via l’automatisation.
  5. Les chocs aléatoires ou les décisions politiques qui peuvent précipiter ou retarder les transitions.

Dalio considère que les États-Unis et le Royaume-Uni se trouvent déjà dans une phase de déclin relatif de leur cycle. Il n’est pas optimiste sur leur trajectoire à moyen terme, non par pessimisme culturel, mais parce que les indicateurs qu’il suit (dette, polarisation, compétitivité relative, éducation, etc.) correspondent aux patterns historiques de fin de cycle.

La Chine, de son côté, est dans une phase différente de son propre cycle.

Il rappelle que la richesse « papier » n’est pas de l’argent liquide : on ne peut dépenser que de la monnaie, pas des valorisations boursières.

Détenir du cash à long terme est l’une des pires options (érosion monétaire), tandis que la diversification (actifs réels, or, compétences adaptables à l’IA) et l’investissement en soi-même restent prioritaires.

Dalio ne prétend pas que le cycle se terminera nécessairement par une guerre mondiale ou un effondrement total. L’histoire montre des transitions plus ou moins traumatiques selon la capacité des élites et des sociétés à gérer les déséquilibres (désendettement « beau » versus « laid », redistribution ordonnée versus conflit ouvert).

Il a d’ailleurs publié des travaux complémentaires (How Countries Go Broke) qui examinent les mécaniques concrètes des crises de dette souveraine et les leviers possibles (réduction du déficit, gestion monétaire, etc.).Ses propos récents s’inscrivent dans une continuité : depuis la publication de Principles for Dealing with the Changing World Order (2021) et ses analyses antérieures, il décrit le même schéma.

L’interview de 2026 actualise simplement les symptômes contemporains (enthousiasme IA, niveaux de dette, tensions géopolitiques) à l’intérieur de cette grille.

Le grand cycle commencé en 1945 approche de sa phase de transition.

Les dynamiques de bulle, d’endettement excessif et de polarisation ne sont pas des anomalies ; elles sont, dans sa lecture, les manifestations attendues d’une phase terminale.

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