DOCUMENT. La dédollarisation contemporaine : un changement structurel selon Barry Eichengreen

Barry Eichengreen, professeur d’économie et de sciences politiques à l’Université de Californie à Berkeley et ancien conseiller principal au Fonds monétaire international (1997-1998), est l’un des spécialistes les plus influents de l’histoire des systèmes monétaires internationaux.

Dans ses analyses récentes – dont un entretien paru dans le South China Morning Post (série « Open Questions », août 2026) et d’autres interventions contemporaines –, il estime qu’un véritable changement structurel est en cours concernant la domination du dollar américain.

Ce processus se distingue des épisodes antérieurs de scepticisme et ouvre la voie à un réaménagement progressif, voire potentiellement plus abrupt, du système monétaire international.

Le yuan chinois demeure toutefois loin de pouvoir combler l’écart sans réformes profondes.

Les préoccupations concernant le dollar ne sont pas nouvelles. Depuis des décennies, les analystes s’interrogent sur le niveau élevé et la trajectoire de la dette publique américaine, ainsi que sur les risques que les problèmes d’endettement de plus en plus chroniques font peser sur la stabilité de la devise et sur la valeur des titres du Trésor détenus par les banques centrales étrangères.

Ces craintes ont périodiquement alimenté les débats sur la fin possible de l’ère de domination du dollar.

Ce qui est nouveau, selon Eichengreen, réside dans deux séries de questions absentes des discussions antérieures.

Premièrement, des interrogations géopolitiques et institutionnelles : les États-Unis sont-ils encore un partenaire fiable en matière d’alliances et de coopération monétaire et financière ?

L’utilisation croissante des sanctions financières (la « weaponization » du dollar et du système de correspondance bancaire américain, y compris SWIFT) a conduit de nombreux pays à reconsidérer leur dépendance.

Deuxièmement, des doutes sur les institutions politiques et monétaires américaines elles-mêmes : attaques contre l’indépendance de la Réserve fédérale, incertitudes liées à l’État de droit, à la séparation des pouvoirs et à la prévisibilité des politiques économiques (tarifs douaniers erratiques, déréglementation, etc.).

Ces éléments, amplifiés par les développements politiques récents, rendent les fondements de la domination du dollar plus fragiles qu’anticipé auparavant.

Eichengreen souligne que la part du dollar dans les réserves de change allouées des banques centrales est passée d’un peu plus de 70 % au tournant du siècle à un peu moins de 60 % aujourd’hui, soit une érosion d’environ un demi-point de pourcentage par an.

Cette baisse ne s’est pas principalement traduite par des gains pour l’euro (qui n’a quasiment pas progressé) ni pour le yuan (dont la part reste faible et a même légèrement diminué récemment).

Elle a surtout bénéficié aux monnaies « non traditionnelles » de petites économies ouvertes et bien gérées (dollar australien, dollar canadien, won coréen, couronnes nordiques, etc.), ainsi qu’à l’or, dont les achats massifs des banques centrales s’expliquent en grande partie par un rattrapage structurel plutôt que par un rejet pur et simple du dollar – bien que des préoccupations croissantes puissent désormais jouer un rôle.

Eichengreen considère que le monde évolue vers un système plus multipolaire, dans lequel le dollar partagerait son rôle avec d’autres devises. Cette transition reste, dans le scénario le plus probable, progressive : l’inertie des effets de réseau, la liquidité inégalée des marchés américains et l’absence d’alternatives pleinement crédibles freinent un basculement rapide.

Toutefois, la persistance de politiques américaines erratiques et l’affaiblissement des garde-fous institutionnels augmentent la probabilité d’une crise de confiance plus abrupte. Dans certaines analyses, si ces tendances se maintenaient une décennie supplémentaire, la probabilité d’une rupture significative dépasserait 50 %.

Une chute soudaine de la dominance du dollar ne serait pas souhaitable. En l’absence de substituts liquides et sûrs en quantité suffisante, le coût de la liquidité internationale augmenterait, réduisant le volume des transactions transfrontalières et menaçant la mondialisation telle qu’elle s’est développée au XXIe siècle.

L’histoire monétaire montre que le statut de monnaie internationale évolue lentement ; seuls des chocs majeurs (plus importants encore que l’effondrement de Bretton Woods) peuvent le déplacer de manière décisive.

La période actuelle combine une érosion séculaire liée au déclin relatif du poids économique américain et des facteurs politiques accélérateurs.

Pour qu’une monnaie acquière un statut de réserve international significatif, plusieurs conditions historiques et économiques doivent être réunies :

-une économie de taille importante,

-des marchés financiers profonds et liquides,

-une convertibilité élevée du compte de capital,

-point crucial souligné par Eichengreen des institutions politiques offrant des garde-fous crédibles (séparation des pouvoirs, État de droit prévisible, indépendance de la banque centrale).

Toutes les monnaies internationales de premier plan de l’histoire (florins des cités-États italiennes, florin néerlandais, livre sterling, dollar) ont émané de démocraties ou de républiques dotées de véritables contrepoids politiques.

La Chine a progressé sur le plan commercial (règlement d’une part croissante de son commerce extérieur en yuan via CIPS et d’autres mécanismes) et dispose d’un poids économique croissant.

Cependant, le contrôle strict des capitaux limite l’accès des non-résidents aux marchés onshore, la liquidité reste insuffisante et l’indépendance de la Banque populaire de Chine n’est pas assurée.

Tant que le Politburo détient un pouvoir discrétionnaire étendu, les gestionnaires de réserves et les trésoriers d’entreprises hésiteront à placer une part significative de leurs actifs à Shanghai.

Eichengreen estime donc que le yuan ne pourra combler l’écart sans une libéralisation substantielle du compte de capital, un approfondissement des marchés et une évolution institutionnelle renforçant la prévisibilité et les contrepoids. Sans cela, le yuan peut gagner en importance régionale ou bilatérale, mais non devenir un véritable rival global.

Pour Barry Eichengreen, la dédollarisation actuelle n’est plus un simple discours cyclique. Elle reflète un basculement structurel alimenté par des préoccupations anciennes (dette) et surtout nouvelles (géopolitique et institutions).

Le système monétaire international se dirige vers une plus grande pluralité, de préférence de manière graduelle. Le yuan dispose d’atouts économiques, mais les obstacles politiques et financiers restent déterminants. L’issue dépendra largement des choix de politique intérieure aux États-Unis et en Chine, ainsi que de la capacité des autres monnaies (euro, devises non traditionnelles) à offrir des alternatives crédibles.

Dans une perspective historique longue, la domination monétaire n’est jamais éternelle ; elle suit, avec un décalage, les évolutions de puissance économique, géopolitique et institutionnelle.

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