L’érosion structurelle de l’efficacité des sanctions américaines : l’architecture financière chinoise et le contournement systémique
L’analyse publiée le 22 août 2026 par Kevin Walmsley dans Inside China / Business (« How China destroyed US sanctions against Iran, Russia, and North Korea ») constitue l’une des contributions les plus claires et documentées sur la transformation en cours de la géoéconomie.
Walmsley décrit la construction progressive, par la Chine, d’une infrastructure financière parallèle qui rend les sanctions occidentales structurellement moins efficaces.
Cette dynamique mérite d’être examinée avec la rigueur d’un think tank, car elle touche aux fondements de la puissance économique américaine et à l’architecture monétaire internationale.
Le cœur de l’argumentation de Walmsley repose sur le développement de deux systèmes complémentaires : le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS) et la plateforme mBridge.
Le CIPS, lancé en 2015, fonctionne comme un système de règlement interbancaire centré sur Shanghai. Contrairement à SWIFT, qui est avant tout un réseau de messagerie dont les transactions transitent souvent par des banques américaines ou européennes (et donc par le dollar), le CIPS permet des règlements directs en renminbi (RMB). Les fonds ne transitent pas par les institutions occidentales. Ils deviennent, de ce fait, largement invisibles aux régulateurs et aux services de renseignement américains.
Selon les données rapportées par Walmsley, le volume quotidien du CIPS atteignait environ 115 milliards de dollars en 2024, avec une progression de 20 % depuis le début des hostilités liées à l’Iran en 2026.
La plateforme mBridge va plus loin encore : elle permet des règlements directs entre banques centrales, sans intervention d’institutions financières occidentales.
Ces instruments ne se contentent pas de « contourner » les sanctions ; ils créent un espace monétaire et transactionnel où les sanctions unilatérales perdent leur principal levier — le contrôle des flux en dollars et l’accès au système bancaire occidental.
Walmsley souligne un point essentiel : la Chine n’a pas «abandonné le dollar». Elle a plutôt construit une alternative pour ses partenaires commerciaux, tout en continuant à gérer ses propres réserves.
Après la saisie des avoirs russes en 2022, la part de la Chine dans le règlement du commerce mondial est passée d’environ 2 % à 6-8 %.
Parallèlement, la part du RMB dans le commerce extérieur chinois est passée de quasi nulle il y a quinze ans à près de 50 % aujourd’hui.
Études de cas : Iran, Russie et Corée du NordIran.
L’Iran vend son pétrole à la Chine, réglé en RMB. En retour, Pékin fournit équipements, projets d’ingénierie et biens industriels, également réglés en yuan. Les réseaux ferroviaires terrestres permettent de contourner, au moins partiellement, les pressions navales dans le détroit d’Ormuz. Des raffineurs chinois, comme Hengli, ont basculé une partie de leurs transactions pétrolières vers le CIPS. Le résultat, selon Walmsley (s’appuyant sur des reportages du Wall Street Journal), est que Téhéran peut largement ignorer les menaces de sanctions supplémentaires, car les flux financiers se situent hors de portée de Washington.
Russie. Après 2022 et le gel des réserves russes détenues en Occident, le commerce sino-russe s’est massivement orienté vers le RMB et les canaux chinois. Cette bascule a coïncidé avec la hausse de la part chinoise dans les règlements commerciaux mondiaux. Les sanctions, conçues pour isoler Moscou du système financier mondial, se heurtent désormais à un partenaire commercial capable d’offrir une alternative opérationnelle.
Corée du Nord. Malgré des sanctions parmi les plus sévères au monde, le commerce avec la Chine a atteint des niveaux records (les plus élevés depuis huit ans). L’économie nord-coréenne montre des signes de reprise visibles par imagerie satellitaire. Les relations avec la Chine et la Russie fournissent pétrole et matières premières, rendant l’isolement économique de plus en plus théorique.
Dans les trois cas, le pattern est identique : lorsque les transactions ne transitent plus par les banques occidentales, le pouvoir de gel, de confiscation ou de surveillance s’affaiblit considérablement.
Comme le note Walmsley, « aucune de ces sommes ne passe par les banques occidentales, de sorte que les fonds transitant par le CIPS ne peuvent même pas être vus, et encore moins arrêtés ».
Cette évolution soulève des questions de fond pour la politique étrangère américaine. Les sanctions économiques ont longtemps été présentées comme un outil de « guerre économique » relativement peu coûteux. Or, leur efficacité repose sur un monopole de facto du dollar et du système SWIFT.
Lorsque ce monopole est érodé, l’outil perd de sa force de dissuasion.
L’éditorial du Global Times du 21 août 2026 (« China will not play along with the US’ ‘reckless games’ on the Iran issue ») illustre la position officielle chinoise.
Pékin refuse de s’associer à une escalade de sanctions unilatérales qu’elle juge illégitimes, inefficaces et génératrices d’externalités négatives pour l’ensemble de l’économie mondiale (prix de l’énergie, inflation, disruption des chaînes d’approvisionnement).
L’argument est cohérent avec la logique décrite par Walmsley : la Chine ne se contente pas de protéger ses intérêts commerciaux ; elle construit un système qui réduit structurellement la portée de la coercition extra-territoriale américaine.
Il serait excessif de conclure que les sanctions sont devenues totalement inopérantes. Elles continuent d’imposer des coûts (prime de risque, complexification des chaînes logistiques, limitation de l’accès à certaines technologies). Mais leur capacité à forcer un changement de comportement stratégique s’est nettement réduite. Plus le nombre d’États ciblés augmente, plus les incentives à développer et à utiliser des systèmes alternatifs se renforcent. C’est une sorte d’effet de réseau.
ConclusionLe rapport de Kevin Walmsley met en lumière un basculement qui dépasse la simple « évasion de sanctions ». Il s’agit de l’émergence d’une architecture financière concurrente, centrée sur le RMB et sur des plateformes hors de la juridiction occidentale. Cette architecture n’a ni encore la profondeur ni la liquidité du système dollar, mais elle est déjà suffisamment robuste pour permettre à des États sous sanctions lourdes de maintenir, voire d’accroître, des flux commerciaux significatifs.
Pour les décideurs occidentaux, la leçon est claire : l’efficacité future de la coercition économique dépendra de moins en moins du simple contrôle des flux en dollars, et de plus en plus de la capacité à offrir des alternatives attrayantes ou à adapter les instruments de politique étrangère à un monde monétaire et commercial multipolaire.
Continuer à multiplier les sanctions sans tenir compte de cette nouvelle réalité revient à s’appuyer sur un levier qui perd son point d’appui.