Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a publié un article intitulé « Coopération internationale dans l’Arctique : défis et opportunités » en amont du Forum économique oriental annuel qui se tient cette semaine à Vladivostok. Ce calendrier laisse supposer qu’il espère la conclusion d’accords connexes lors de cet événement. Quoi qu’il en soit, il a déclaré qu’une nouvelle phase de développement venait de s’ouvrir dans l’Arctique russe après le passage, pour la première fois, d’un porte-conteneurs chinois empruntant la route maritime du Nord (RMN) jusqu’à Mourmansk.
La Russie est prête à coopérer avec « tous les pays étrangers constructifs » dans cette région, « en premier lieu la Chine et l’Inde ». Ces deux pays peuvent utiliser la Route maritime du Nord pour commercer avec l’UE, et Lavrov a prédit que « l’Arctique pourrait devenir un axe majeur de coopération entre la Russie et l’Inde au cours des 20 prochaines années ». Tous les pays BRICS sont également invités à participer à ce développement, de même que le Bélarus et la Communauté des États indépendants. Il a ajouté que la Corée du Sud et Singapour sont également intéressés.
Malgré le potentiel prometteur des vastes ressources, infrastructures de transport et logistiques de l’Extrême-Nord, la militarisation de cette région par l’OTAN représente un défi en raison du risque de déclencher un conflit par erreur d’appréciation. À ce sujet, Lavrov a condamné la mission « Sentinelle arctique », lancée en début d’année, ainsi que les exercices militaires de grande envergure menés par l’OTAN, impliquant des pays non régionaux et déployant de nouveaux éléments de son système de commandement et de contrôle dans la région. Il ne l’a pas mentionné, mais la Finlande joue un rôle clé dans ce déploiement.
Un autre problème réside dans les sanctions, a déclaré Lavrov, faisant peut-être allusion à la décision d’une entreprise chinoise de se retirer du mégaprojet russe Arctic LNG 2 à l’été 2024 en raison de ces sanctions. Il a également déploré que le Conseil de l’Arctique, qui fêtera ses trente ans le 19 septembre, ait de facto gelé ses travaux depuis le début de l’ operation spécial. Néanmoins , tout en réaffirmant la volonté de la Russie de « reprendre pleinement ses activités » si les parties « s’engagent de bonne foi », il a déclaré que la Russie avait les capacités de mettre en œuvre ses plans sans elles.
La stratégie globale de la Russie semble consister à inciter un maximum de pays à prendre des participations dans les projets énergétiques, de transport et de logistique de l’Arctique, afin de les encourager à contrer les efforts de l’OTAN pour contenir la Russie dans la région, ne serait-ce que politiquement, mais idéalement en ignorant les sanctions. La prédiction de Lavrov, selon laquelle « l’Arctique pourrait devenir un axe majeur de coopération entre la Russie et l’Inde au cours des 20 prochaines années », laisse entendre qu’il envisage un rôle de contrepoids de l’influence économique chinoise dans cette zone pour l’Inde.
L’équilibre sino-indo-russe n’est pas parfait, et la Russie oscille parfois entre l’un et l’autre camp. Cependant, la logique sous-jacente est solide : l’Inde aide la Russie à prévenir une dépendance potentiellement excessive envers la Chine. L’Inde entretient également des relations étroites avec les États-Unis et l’Occident en général ; ses diplomates pourraient donc les convaincre d’exempter l’Inde, au moins en partie, des sanctions anti-russes visant l’Arctique. Ainsi, l’Inde pourrait aider la Russie à atteindre cet objectif, qui sert également ses propres intérêts.
Le scénario idéal pour la Russie serait une percée avec l’Occident permettant au moins de lever la dimension régionale de ses sanctions, ce qui permettrait à des puissances économiques comme le Japon , la Corée du Sud et Singapour de compléter le rôle de l’Inde mentionné précédemment.
Cependant, cette perspective est de plus en plus improbable. Par conséquent, l’importance du rôle de l’Inde dans l’Arctique déterminera si la stratégie russe dans cette région sera bipolaire ou sinocentrée. La Russie devrait donc envisager de défier les sanctions occidentales si elle ne peut obtenir d’exemption.