EDITORIAL. La dette française n’est pas un accident de parcours. Elle est le miroir d’un système. La vérité sur la dette.

La dette française n’est pas un accident de parcours. Elle est le miroir d’un système.

Au premier trimestre 2026, la dette publique a atteint 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB.

Le déficit reste proche de 5 % du PIB. La dépense publique flirte avec 57 % du PIB, l’un des plus hauts ratios d’Europe.

La charge d’intérêts s’alourdit et tend à devenir un poste budgétaire de premier rang.

Ces chiffres ne sont pas seulement le bilan d’une succession de gouvernements faibles. Ils sont l’expression monétaire d’un déséquilibre plus ancien : la France a longtemps préféré masquer ses problèmes de compétitivité, d’allocation des ressources et de rapport au capitalisme plutôt que de les trancher.

Je formule ce constat par une formule qui mérite d’être prise au sérieux : la dette est « le Mort » qui pourrit « le Vif » et détruit le corps social.

Plus la dette monte, plus les chaînes s’alourdissent. Prétendre que l’on peut s’en affranchir en abandonnant les créances de la banque centrale, comme le suggère une certaine gauche, n’est pas une solution. C’est une méconnaissance du système. La dette n’est pas un papier que l’on déchire. Elle est le nom donné à un écart durable entre ce que le pays produit et ce qu’il consomme, entre ce qu’il investit et ce qu’il redistribue, entre ce qu’il accepte du marché et ce qu’il en refuse. La dette est une sorte de pont qui relie le Présent au Futur tout en sacrifiant l’Avenir.

La dette est un révélateur, ce n’est pas une cause première!

Depuis 1974, la France n’a plus présenté de budget en équilibre. La dette, encore modeste au début des années 1980, a ensuite suivi une trajectoire cumulative : chocs pétroliers, relance de 1981, rigidités persistantes, crises de 2008 et de 2020, « quoi qu’il en coûte ».

Chaque épisode a ajouté une strate. Mais l’essentiel n’est pas la liste des chocs. L’essentiel c’est le principe qui sous tend toutes les réactions des élites; le report des probèlmes.

C’est que, même en période de croissance, le pays n’a pas dégagé d’excédents durables. Un keynésianisme hémiplégique s’est installé : on relance en bas de cycle, on n’ajuste jamais vraiment en haut. On diffère sans jamais solder!

La Cour des comptes le répète : le déficit reste très supérieur au niveau qui stabiliserait le ratio d’endettement. La France est même le seul grand État très endetté de la zone euro à avoir dépassé le pic de 2020.

Autrement dit, le « Mort » continue de croître plus vite que le « Vif ».C’est du Ionesco. C’est Amédée ou comment « ne pas s’en débarrasser »!

Cette dynamique n’est pas seulement politique. Elle est historique et systémique. La dette a servi de substitut à un ajustement que la société française n’a jamais pleinement consenti. On a voulu s’insérer dans la mondialisation sans en avoir pleinement les structures productives, les qualifications de masse ni le consensus culturel.

L’échec relatif a été payé et masqué par la distribution d’un pouvoir d’achat qui n’a pas été gagné au même rythme que la production. Les déficits jumeaux — budget public et compte courant — en sont la signature. Un pays qui vit au-dessus de ses moyens extérieurs et intérieurs finance l’écart par l’emprunt.

Compétitivité et mauvaise allocation sont des symptomes et des causes. Le déclin industriel français n’est pas un mythe. Fin 2025, l’industrie manufacturière ne représente plus qu’environ 11 % de la valeur ajoutée et 9 % de l’emploi salarié, contre des niveaux nettement plus élevés dans l’OCDE et en Allemagne. Le taux de profit du capital français est moins de la moitié du taux de profit du capital americain et de 30% en moyenne au dessous du taux allemand

La désindustrialisation a été plus marquée qu’ailleurs. La productivité du travail reste élevée en niveau, mais sa croissance intra-sectorielle a été faible depuis 2010. Le pays a perdu des parts de marché, malgré une amélioration récente et fragile de la compétitivité-prix.

Ce n’est pas seulement un problème de « coût du travail ». C’est un problème d’allocation. Une part considérable des ressources nationales est captée par la sphère publique et sociale : retraites, santé, prestations, fonctionnement administratif. Ces dépenses ne sont pas illégitimes en soi. Elles deviennent un problème lorsqu’elles croissent plus vite que la base productive qui les finance, et lorsqu’elles détournent l’investissement, l’innovation et le risque entrepreneurial. L’OCDE le souligne : la R&D des entreprises reste médiocre au regard des meilleurs, le taux de brevets est faible, la robotisation industrielle est en retard.

La dette a permis de ne pas choisir. On a maintenu un niveau de vie et un filet social que la base industrielle ne soutenait plus pleinement. On a compensé la perte de marges du système productif par de la dépense publique.

Résultat : étatisation, rigidité, gaspillage, polarisation sociale, émiettement, stagnation du niveau de vie réel pour une partie du pays, et un État qui, pour financer le présent, hypothèque la capacité d’agir demain.

Le poids de 1945 s’est avéré plus durable que les ministres. Il faut remonter plus loin que Giscard, Mitterrand ou Macron. En 1945, la dette atteint des niveaux extrêmes. Elle est ensuite « fondue » par la croissance, l’inflation et la répression financière des Trente Glorieuses.

Mais le régime institutionnel qui naît alors n’est pas un simple État-providence. C’est un compromis historique.Le PCF est alors le premier parti de France. Le programme du Conseil national de la Résistance, les nationalisations, la Sécurité sociale, le dirigisme, la méfiance à l’égard du « grand capital » forment une matrice.

Ambroise Croizat n’est pas le seul père de la Sécu — Pierre Laroque et les gaullistes y ont une part décisive — mais le récit communiste a durablement ancré l’idée qu’une grande part de la protection sociale est une conquête contre le marché, non un arrangement avec lui.

Cette matrice n’a jamais été pleinement liquidée. La France a accepté l’économie de marché comme fait plus ou moins superficiel, plaqué sur un pays qui la rejette, elle ne l’accepte que rarement comme principe.

Elle a combiné un capitalisme d’initiés, auto coopté, un État lourd, une fiscalité élevée et une culture politique où le profit, la concurrence et l’échec d’entreprise restent suspects. Les sondages le confirment avec une constance remarquable : une majorité de Français a une mauvaise opinion du capitalisme Beaucoup se disent « libéraux » au sens de l’autonomie individuelle, tout en rejetant le marché comme source légitime d’allocation.

Sans consensus social sur le capitalisme, il n’y a pas de « politique de l’offre » durable. Chaque réforme est vécue comme une trahison. Chaque contrainte extérieure — mondialisation, euro, marchés — est interprétée comme une agression surtout quand en meme temps les inegalités se creusent entre les benéficiaires de la mondialisation et ses laissés pour compte!

La dette devient alors l’instrument de la paix civile : on achète le temps, on achète le consensus négatif, on achète l’absence de choix. Ni lâcheté isolée, ni miracle comptable.

Dire cela n’exonère pas les dirigeants. Ils ont souvent choisi la facilité. Macron, élu sur la promesse d’un basculement productif, n’a pas inversé la tendance des finances publiques ni restauré durablement les marges du système productif.

Les Allemands, de leur côté, ont longtemps bénéficié d’un euro et d’une discipline que la France n’a pas su ou voulu imiter.

Mais réduire l’affaire à « l’incapacité des chefs » est une illusion confortable. Les chefs n’ont fait, pour l’essentiel, que gérer un système que la société française n’a pas voulu transformer.C’est pourquoi l’annulation des créances de banque centrale n’arrange rien. Elle ne recrée ni usines, ni productivité, ni accord sur le rôle du capital. Elle ne réalloue pas les ressources. Elle ne reconstitue pas un « Vif » capable de porter le « Mort ». Elle déplace le coût, brouille les prix, et entretient l’idée qu’il existerait une issue magique, un Trésor caché , qui résoudrait sans douleur les problèmes de structure.

La question ouverte n’est donc pas : « Qui a mal géré ? », tous ont mal géré! Elle est : la France accepte-t-elle enfin que la dette soit le symptôme d’un modèle qui consomme plus qu’il ne produit, protège plus qu’il n’adapte, et refuse le marché tout en vivant de ses fruits ?

Tant que ce diagnostic restera tabou, le Mort continuera de bouffer le Vif.

Les chaînes, elles, ne se desserreront ni par décret ni par pseudo consultations électorales.

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